ENTRETIEN AVEC M. LE DUC D'ORLÉANS
Je lui montrai qu'il se trompoit sur le grand nombre, et pour s'en convaincre , je le suppliai de se transporter au temps du feu roi , où toute sa terreur , ses menaces, les violences qu'on lui avoit fait employer n'avoient pu attirer le grand nombre qu'avec une répugnance et une variété d'expressions toutes captieuses, qui montroient évidemment qu'on ne cherchoit qu'à se sauver, en abandonnant ses sentiments sous un voile , et sauvant la vérité autant que la frayeur le pouvoit permettre à la foiblesse, d'où on pouvoit juger de ce qui seroit arrivé de la constitution, si un roi aussi redouté qu'il étoit n'y eût déployé toute sa puissance. Je convins ensuite des progrès que la constitution avoit faits depuis , mais par la crainte , l'industrie , la calomnie , la cabale , les espérances ou de fortune ou de paix -, mais j'ajoutai qu'en ôtant tous ces artifices , comme ils le seroient du moment que son autorité ne les soutiendroit plus , tout ce qui avoit tâché de demeurer dans le silence éclateroit , et que les trois quarts de ce qui s'étoit laissé prendre en ces différents filets s'en secoueroit , et chanteroit la palinodie , comme l'entrée de sa régence le lui avoit montré en plein , pendant le peu de temps qu'avoit duré l'étourdissement des chefs du parti constitutionnaire , et de la protection qu'il avoit donnée au parti opprimé. Je lui fis sentir quelle différence mettoit, pour le nombre entre deux partis , la pesanteur de la puissance temporelle , unie avec l'apparence de la spirituelle , le grand nom de chef de l'Église , d'unité , d'obéissance, de parti le plus sûr à l'égard des simples et des ignorants, qui font le grand nombre des ecclésiastiques comme des laïques , la crainte des peines et l'espérance des récompenses pour beaucoup , et pour tous de ne point trouver d'obstacles dans leur chemin , enfin la licence de tout entreprendre d'une part , avec impunité tout au moins , et trèsrarement sans succès ; de l'autre , trouver tous les tribunaux fermés à leurs plaintes, et impuissants à leurs plus justes défenses; qu'outre l'odieux d'un si prodigieux contraste, et qui n'avoit d'exemple que celui des temps de persécution des princes idolâtres ou hérétiques, cette disparité écrasoit les plus sages et les plus religieux , et persuadoit aux courages abattus , qui n'envisageoient aucune étincelle de protection ni d'espérance , de se prêter au temps et de rejeter sur la violence les mensonges auxquels on les forçoit; que c'étoit ainsi que Henri VIII s'étoit fait chef de la religion en si peu de mois en Angleterre , avoit chassé Rome , et envahi les biens immenses des ecclésiastiques de son royaume, et que les régents delà minorité de son fils, malgré leurs divisions et leurs troubles domestiques , avoient en si peu de temps achevé le saut, embrassé l'hérésie après le schisme, et s'étoient composé une religion qui avoit chassé la catholique sous les dernières peines; que c'étoit ainsi qu'en si peu de temps les rois du Nord , dont l'autorité chez eux étoit alors si nouvelle et si peu affermie, avoient rendu leurs royaumes protestants, et que presijue tous les souverains du nord d'Allemagne en avoient fait autant dans leurs Étals ; que le grand nombre présenté de la sorte par une telle inégalité de balance dans le gouvernement, n'étoit donc qu'un leurre et une tromperie manifeste, dont l'appel se trouveroit le véritable correctif; qu'alors
les tribunaux rendus à l'exercice de la justice, à cet égard, Tautorité royale à embrasser tous ses sujets avec égalité, le gros du monde en liberté de voir , de parler , de s'instruire , et de discerner , les simples et les ignorants , éclairés par les appels des évéques , d'un nombre infini d'ecclésiastiques du second ordre, de religieux, de corps entiers séculiers et réguliers , enfin par celui des parlements , reviendroient de la crainte servile qui les avoit enchaînés, et qu'alors il verroit avec surprise que le grand nombre seroit des appelants , et le très-petit , et encore méprisé et honni comme celui des tyrans renversés , se trouveroit des constitutionnaires.
En cet endroit le régent m'interrompit , et avec une sorte d'angoisse : «Mais, monsieur, me dit-il, que voulez-vous que je croie, quand le duc de Noailles lui-même m'arrête sur les appels , et me maintient que j'y hasarde tout, parce que le très-grand nombre est pour la constitution , et qu'il n'y a qu'une poignée du parti opposé ; et si vous ne nierez pas combien il y est intéressé pour son oncle? — Monsieur, reprisje, cela est horrible, mais ne me surprend pas. Vous savez que je ne vous parle jamais du duc de Noailles depuis les premiers temps de ce qui s'est passé entre nous; mais puisque vous me le mettez enjeu et en opposition si spécieuse, si faut-il aussi que je vous y réponde. M. de Noailles, monsieur, est un homme qui n'a ni religion ni honneur, et qui jusqu'à toute pudeur, l'a perdue, quand il croit y trouver le plus petit avantage. Du temps du feu roi , rappelé d'Espagne , brouillé avec lui , avec Mme de Maintenon , avec Mme la duchesse de Bourgogne , craint et mal voulu de tout le monde , en un mot perdu en Espagne et ici, il n'avoit d'appui ni d'existence que son oncle, et par lui, ce qui s'appeloit son parti , ainsi il y tenoii. Depuis qu'il vole de ses ailes ce même oncle et son parti , ne lui servant plus à rien , lui pèsent ; ainsi il veut en tirer le fruit de se faire considérer de l'autre comme un homme impartial , traitable sur un point qui lui doit être si sensible , éteindre de ce côté-là craintes et soupçons , ranger ainsi les obstacles qu'il en appréhende dans le chemin de la fortune , et de la place de premier ministre , qui lui a fait commettre un crime si noir et si pourpensé à mon égard, de laquelle il n'abandonnera jamais le désir et l'es- ]iLrance., tandis que misérablement adoré par son oncle , qui ne voit pas assez clair pour le connoître, il l'entraîne dans les panneaux pour se faire valoir de l'autre côté, pendant que son oncle le vante dans le sien, que lui , de son côté , trompe et cajole. Son compte est de faire durer la querelle pour se faire admirer des deux côtés , et vous parler comme il fait pour vous persuader d'un attachement pour vous , et d'une vérité pour la chose à l'épreuve du sang, de l'amitié et de tout intérêt. Voilà, monsieur, quel est le duc de Noailles, et, puisque vous m'y forcez, jusqu'à quel point vous êtes sa dupe. Mais moi , qui suis plus vrai , plus droit et plus franc , je vous parlerai sur un autre ton : c'est que je ne me cache à vous , à personne ni à lui-même, que le plus beau et le plus délicieux jour de ma vie ne fût celui où il me seroit donné par la justice divine de l'écraser en marmelade , et de lui marcher à deux pieds sur le ventre . à la satisfaction de quoi il n'est fortune que je ne sacri-