‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 129 sur 374 · FOLIE DU CARDINAL DE BOUILLON · texte numérisé non relu

FOLIE DU CARDINAL DE BOUILLON

de l'avoir. Il en parla à Bécbameil qui étoit surintendant de Monsieur , au chevalier de Lorraine , et fit sa cour à tous ceux qui pouvoient avoir part à déterminer Monsieur à le lui vendre. A la fin et à force de donner gros , le marché fut conclu , et Monsieur en parla au roi , qui s'étoit chargé de son agrément comme d'une bagatelle; mais il fut surpris de trouver le roi sur la négative. Monsieur insista et ne pouvoit la comprendre : « Je parie, mon frère, lui dit le roi, que c'est une nouvelle extravagance du cardinal de Bouillon qui veut faire appeler un de ses neveux prince-dauphin; dégagez vous de ce marché. » Monsieur, qui avoit promis et qui trouvoit le marché bon , insista ; mais le roi tint bon , et dit à Monsieur qu'il n'avoit qu'à faire mander au cardinal qu'il ne le vouloit pas.

Cette réponse lui fut écrite par le chevalier de Lorraine de la part de Monsieur, et le pénétra de dépit. Ce nom singulier et propre à éblouir les sots dont le nombre est toujours le plus grand , et un nom que des princes du sang avoient porté, avoit comblé son orgueil de joie; le refus le combla de douleur. N'osant se prendre au roi, il répondit au chevalier de Lorraine un fatras de sottises qu'il couronna par ajouter qu'il étoit d'autant plus affligé de ce que Monsieur lui manquoit de parole , que cela l'empêcheroit d'être désormais autant son serviteur qu'il l'avoit été par le passé. Monsieur eut plus envie de rire de cette espèce de déclaration de guerre que de s'en offenser. Le roi d'abord la prit plus sérieusement, mais touché par les prières de M. de Bouillon, et plus encore par la grandeur du châtiment d'une pareille insolence si elle étoit prise comme elle le méritoit, il prit le parti de l'ignorer, et le cardinal de Bouillon en fut quitte pour la honte et pour s'aller cacher une quinzaine dans sa belle maison de Saint-Martin de Pontoise, que par un échange il avoit depuis peu trouvé moyen de séculariser , et de faire de ce prieuré un bien héréditaire et patrimonial.

Le marquis d'Arcy étoit mort à Maubeuge, à l'ouverture de la campa gne : de gouverneur de M. le duc de Chartres il étoit devenu premier gentilhomme de sa chambre et le directeur discret de sa conduite. Ce prince, qui eut le bon esprit de sentir tout ce qu'il valoit, l'a regretté toute sa vie et l'a témoigné , par tous les effets qu'il a pu , à sa famille, et jusqu'à ses domestiques. Il étoit chevalier de l'ordre de 1G88 , conseiller d'État d'épée, et avoit été ambassadeur en Savoie. C'étoit un homme d'une vertu et d'une capacité peu communes . sans nulle pédanterie et fort rompu au grand monde , et un très-vaillant homme sans nulle ostentation. Un roi à élever et à instruire eût été dignement et utilement remis entre ses mains. Il n'étoit point marié ni riche, et n'avoit guère que soixante ans; homme bien fait et de fort bonne mine. Au retour de l'armée on fut surpris de celui que le roi mit auprès de son neveu pour le remplacer. Ce fut Cayeu, brigadier de cavalerie, brave et très-honnête gentilhomme , qui buvoit bien et ne savoit rien au delà. M. de Chartres fut fort aise d'avoir affaire à un tel inspecteur dont il se moqua, et le fit tomber dans tous les panneaux qu'il lui tendit.

Il y avoit eu aussi pendant la campagne quelques changements chez Monsieur. Il permit à Châtillon , son ancien favori , de vendre à son frère

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