‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 155 sur 374 · MARÉCHAL DE JOYEUSE · texte numérisé non relu

MARÉCHAL DE JOYEUSE

lignes rompues par leurs centres qui eurent l'avant-garde , et les droites et les gauches l'arrière-garde. Mélac, lieutenant général de jour, fit l'arrière-garde de tout à la gauche avec un gros détachement , et le maréchal de Joyeuse , avec un autre , se chargea de l'arrière-garde de tout à la droite, le tout sans aucun bruit de trompettes, de timbales ni de tambours. La Bretesche, lieutenant général, menoit notre colonne. Il entendit quelques bruits de guerre malgré les défenses. Nous étions vus et entendus des troupes de Schwartz postées sur des hauteurs, qui fît ce qu'il put pour nous attirer vers lui. Comme on ne gagnoit rien à cette sourdine imparfaite, La Bretesche permit tout le bruit de guerre. Le prince Louis ne montra aucune troupe au maréchal de Joyeuse, et nous arrivâmes tous à la plaine d'Hoclcenun , sans avoir été suivis de personne.

Le débouché se fit dans une telle confusion que personne ne se trouva à sa place , ni à la tête ou à la suite des troupes avec lesquelles on devoit être. A ce désordre il s'enjoignit d'autres; la cavalerie éloit parmi le bois, l'infanterie dans la plaine, nul intervalle entre les lignes ni entre les bataillons et les escadrons, tout en foule et pêle-mùle et sans aucun espace à se pouvoir remuer. Une situation si propre à faire battre toute l'armée par une poignée de gens qui. l'auroit suivie, ou qui s'en seroit aperçue à temps , dura plus de quatre heures qu'on mit à se débrouiller et à se débarrasser les uns de.s autres, sans qu'il fût possible aux officiers généraux de replacer les troupes dans leur ordre. On attendit là que les menus bagages eussent passé le Rhin à Ketsch , et que notre pont de bateaux y fût rompu et amené et redressé à Manheim.

Deux raisons avoient empêché de faire traverser l'armée à Ketsch : la difficulté d'y faire dassez grands et bons retranchements pour bien assurer le passage de l'arrière-garde, et la hauteur des bords du Rhin, très-supérieure à l'autre côté, qui auroit donné aux batteries que les ennemis auroient pu établir la facilité de rompre le pont sous l'armée à demi passée , de fouetter l'autre rivage , et d'y démonter les batteries que nous y aurions faites.

Après quatre heures de halte assez inutile pour remettre quelque ordre dans l'armée, elle continua sa marche sur les quatre mêmes colonnes autant qu'elle le put, jusqu'aux ponts que Charmarel avoit faits sur le ruisseau de Schweitzingen, et bientôt après on entendit sept ou huit coups de canon ; des brigades entières firent volte-face et coururent , sans aucun commandement, vers ce bruit pendant un bon quart d'heure, que les officiers généraux arrêtèrent tout, et les firent remarcher d'où elles étoient parties. C'étoit Schwartz, qui, sorti des bois avec très-peu de monde et quelques petites pièces de campagne, étoit venu enfin voir s'il ne pourroit point profiter de notre désordre, et, suivant ce qu'il trouveroit, se faire soutenir de tout son corps; mais il s'en étoit avisé trop tard. Le m.aréchal de Joyeuse débanda sur lui Gobert, excellent brigadier de dragons , avec son régiment et quelques troupes détachées , qui rechassèrent fort brusquement ce peu de monde dans les bois. Si le maréchal eût fait soutenir Gobert , comme il en fut fort pressé , il auroit eu bon marché de cette poignée de gens trop éloignée de leur gros et leur

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eût prisleurs pièces de campagne ; mais il aima mieux allonger sa marche sans s'amuser à ce petit succès , dans l'incertitude de ce qui pouvoit être dans les bois , où on sut depuis qu'il n'y avoit personne , par Derrondes , major de Gobert, officier très-distingué qui fut pris, et comblé de civilités par le prince Louis , qui blâma fort cette équipée que Schwarti avoit hasardée de lui-même.

On continua donc la marche par une telle chaleur , que plusieurs soldats moururent de soif et de lassitude. Le tonnerre tomba en plusieurs endroits et même sur l'artillerie où heureusement il ne causa aucun accident. Les bois et les défilés qu'on rencontra de nouveau la retardèrent tellement et avec tant de confusion , que les premières troupes n'arrivèrent qu'à une heure de nuit , et les dernières fort avant dans la matinée du lendemain. On campa dans la plaine qui règne le long du Necker , depuis vis-à-vis d'Heidelberg , jusqu'à son embouchure , le cul à Manheim, et la gauche appuyée au bord du Necker au village de Seckenheim , en attendant la queue de l'armée , encore fort éloignée à cause des défilés.

La Bretesche , lieutenant général , et moi crûmes que le quartier général étoit en ce village, et comme la brigade d'Hirlus dont j'étois y touchoit, j'y allai avec lui : il n'y avoit personne; nous ne laissiraes pas d'entrer dans une assez grande maison, de faire jeter force paille fraîche dans une grande chambre en bas, et d'y faire décharger ce que malgré les défenses j'avois à manger. Plusieurs officiers étoient avec nous. Comme nous tâcliions à nous refaire des fatigues de la journée, nous entendîmes grand bruit et bientôt un vacarme épouvantable : c'étoit un débandement de l'armée qui, à travers la nuit cherchant de l'eau, avoit trouvé le village, qui par le bout opposé à celui où nous étions touchoit au Necker, et qui après s'être désaltéré se mit à piller, violer, massacrer et faire toutes les horreurs que la licence la plus effrénée inspire , couverte par une nuit fort noire. Incontinent le désordre vint jusqu'à nous , et nous eûmes peine à nous défendre dans notre maison. Il faut pourtant dire qu'au milieu de celte fureur, la livrée de M. le maréchal de Lorges, dont quelques-uns avoient suivi mes gens parce que le gros de ses équipages étoit demeuré à l'armée, fut respectée de ces furieux , et mit à couvert les maisons auprès desquelles elle fut reconnue , tandis qu'en même temps un garde du maréchal de Joyeuse, et bien reconnu pour tel avec ses marques et en sauvegarde, fut battu , dépouillé et chassé. La Bretesche se sut bon gré de ne m'avoir pas cru , qui lui avois conseillé de défaire sa jambe de bois pouf se reposer plus à son aise; il m'a souvent dit qu'il n'avoit jamais rien vu de semblable quoiqu'il se fût plusieurs fois trouve à des pillages et à des sacs. Nous aclievâmes de passer la nuit du mieux que nous pûmes en ce malheureux endroit, qui ne fut abandonné que longtemps après qu'il n'y eut plus rien à y trouver. Dès qu'il fit grand jour La Bretesche et moi allâmes au camp.

Nous trouvâmes l'aimée qui commençoit à s'ébranler. Elle avoit passé la nuit comme elle avoit pu, sans ordre, les troupes arrivant toujours, et les dernière» ne faisant que de joindre. On alla camper sur

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