MARÉCHAL DE VILLEROY
n'osa encore l'attendre sans être couvert de quoi que ce soit, et il n'eut de parti à prendre que de marcher au jour avec toutes les précautions d'un général qui compte bien qu'il sera attaqué dans sa marche , mais qui a un grand intérêt à s'allonger toujours pour se tirer d'une situation fâcheuse , et gagner comme il pourra un pays plus couvert et coupé , à trois bonnes lieues d'où il se trouvoit.
Le maréchal de Villeroy manda dès qu'il fut jour à M. du Maine d'attaquer et d'engager l'action, comptant de le soutenir avec toute son armée , et qui pour arriver à temps avoit besoin que les ennemis fussent retardés, puis empêchés de marcher par l'engagement dans lequel notre gauche les auroit mis. Impatient de ne point entendre l'effetde cet ordre, il dépêche de nouveau M. du Maine, et redouble cinq ou six fois. M. du Maine voulut d'abord reconnoître , puis se confesser , après mettre son aile en ordre qui y étoit depuis longtemps et qui pétilloit d'entrer en action. Pendant tous ces délais , Vaudemont marchoit le plus diligemment que la précaution le lui pouvoit permettre. Les officiers généraux de notre gauche se récrioient. Montrevel, lieutenant général le plus ancien d'eux, ne pouvant plus souffrir ce qu'il voyoit, pressa M. du Maine , lui remontra l'instance des ordres réitérés qu'il recevoit du maréchal de Villeroy , la victoire facile et sûre, l'importance pour sa gloire, pour le succès de Namur, pour le grand fruit qui s'en devoit attendre de l'effroi et de la nudité des Pays-Bas après la déroute de la seule armée qui les pouvoit défendre. Il se jeta à ses mains, il ne put retenir ses larmes, rien ne fut refusé ni réfuté, mais tout fut inutile. M. du Maine balbutioit , et fit si bien que l'occasion échappa , et que M. de Vaudemont en fut quitte pour le plus grand péril qu'une armée pût courir d'être entièrement défaite , si son ennemi qui la voyoit et la comptoit homme par homme eût fait le moindre mouvement pour l'attaquer.
Toute notre afmée étoit au désespoir, et personne ne se contraignoit de dire ce que l'ardeur, la colère et l'évidence suggéroient. Jusqu'aux soldats et aux cavaliers montroient leur rage sans se méprendre; en un mot, officiers et soldats, tous furent plus outrés que surpris. Tout ce que put faire le maréchal de Villeroy fut de débander troi's régiments de dragons, menés par Artagnan, maréchal de camp, sur leur arrièregarde , qui prirent quelques drapeaux et mirent quelque désordre dans les troupes qui faisoient l'arrière-garde de tout.
Le maréchal de Villeroy , plus outré que personne , étoit trop bon courtisan pour s'excuser sur autrui. Content du témoignage de toute son armée et de ce que toute son armée n'avoit que trop vu et senti , et des clameurs dont elle ne s'étoit pas tenue , il dépêcha un de ses gentilshommes au roi, à qui il manda que la diligence dont Vaudemont avoit usé dans sa retraite l'avoit sauvé de ses espérances qu'il avoit crues certaines , et sans entrer en aucun détail se livra à tout ce qu'il pourroit lui en arriver. Le roi , qui depuis vingt-quatre heures les comptoit toutes dans l'attente de la nouvelle si décisive d'une victoire, fut bien surpris quand il ne vit que ce gentilhomme , au lieu d'un homme distingué , et bien touché quand il apprit la tranquillité de cette journée. La cour en suspens, qui pour son fils, qui pour son jnari, qui pour son frère, de-
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meura dans l'étonnement , et les amis du maréchal de Villerof dans le dernier embarras. Un compte si général et si court rendu d'un événement si considérable et si imminent réduit à rien, tint le roi en inquiétude ; il se contint en attendant un éclaircissement du temps. Il avoit soin de se faire lire toutes les gazettes de Hollande. Dans la première qui parut , il lut une grosse action à la gauche , des louanges excessives de la valeur de M. du Maine; que ses blessures avoient arrêté le succès et sauvé M. de Vauderaont, et que M. du Maine avoit été emporté sur un brancard. Cette raillerie fabuleuse piqua ie roi , mais il le fut bien davantage de la gazette suivante qui se rétracta du combat qu'elle avoit raconté , et ajouta que M. du Maine n'avoit pas même été blessé. Tout cela, joint au silence qui avoit régné depuis cette journée, et au compte si succinct que le maréchal de Villeroy lui en avoit rendu et sans chercher aucune excuse , donna au roi des soupçons qui l'agitèrent.
Lavienne , baigneur à Paris fort à la mode , étoit devenu le sien du temps de ses amours. Il lui avoit plu par des drogues qui l'avoient mis en état plus d'une fois de se satisfaire davantage, et ce chemin l'avoit conduit à devenir un des quatre premiers valets de chambre. C'étoit un ■fort honnête homme, mais rustre, brutal et franc; et cette franchise, dans un homme d'ailleurs vrai , avoit accoutumé le roi à lui demander ce qu'il n'espéroit pas pouvoir tirer d'ailleurs quand c'étoient des choses qui ne passoient point sa portée. Tout cela conduisit jusqu'à un voyage à Marly , et ce fut là où il questionna Lavienne. Celui-ci montra son embarras, parce que, dans la surprise, il n'eut pas la présence d'esprit de le cacher. Cet embarras redoubla la curiosité du roi et enfin ses commandements. Lavienne n'osa pousser plus loin la résistance; il apprit au roi ce qu'il eût voulu pouvoir ignorer toute la vie , et qui le mit an désespoir. Il n'avoit eu tant d'embarras , tant d'envie , tant de joie de mettre M. de Vendôme à la tête d'une armée que pour y. porter M. du Maine, toute son application étoit d'en abréger les moyens en se débarrassant des princes du sang par leur concurrence entre eux. Le comte de Toulouse étant amiral avoit sa destination toute faite. C'étoit dono pour M. du Maine qu'étoient tous ses soins. En ce moment il les vit échoués , et la douleur lui en fut insupportable. Il sentit pour ce cher flls tout le poids du spectacle de son armée , et des railleries que les gazettes lui apprenoient qu'en faisoient les étrangers , et son dépit en fut inconcevable.
Ce prince , si égal à l'extérieur et si maître de ses moindres mouvements dans les événements les plus sensibles , succomba sous cette unique occasion. Sortant de table à Marly avec toutes les dames et en présence de tous les courtisans, il aperçut un valet du serdeau' qui en desservant le fruit mit un biscuit dans sa poche. Dans l'instant il oublie toute sa dignité, et sa canne à la main qu'on venoit de lui rendre avec son chapeau, court sur ce valet qui ne s'attendoit à rien moins, ni pas un de ceux qu'il sépara sur son passage , le frappe , l'injurie et lui casse
4 . Lieu ou office de la maison du roi oâ l'on portait ce que l'on desservait de sa table.