‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 158 sur 374 · LE ROI ROMPT SA CANNE SUR UN VALET · texte numérisé non relu

LE ROI ROMPT SA CANNE SUR UN VALET

sa caane sur le corps : à la vérité , elle étoit de roseau et ne résista guère. De là , le tronçon à la main et l'air d'un homme qui ne se possédoit plus, et continuant à injurier ce valet qui étoit déjà bien loin, il traversa ce petit salon et une antichambre, et entra chez Mme de Maintenon , où il fut près d'une heure , comme il faisoit souvent à Marly après dîner. Sortaut de là pour repasser chez lui , il trouva le P. de La Chaise. Dès qu'il l'aperçut parmi les courtisans : a Mon père, lui dit-il fort haut, j'ai bien battu un coquin et lui ai cassé ma canne sur le dos; mais je ne crois pas avoir oiTeusé Dieu. » Et tout de suite lui raconta le prétendu crime. Tout ce qui étoit là trembloit encore de ce qu'il avoit vu ou entendu des spectateurs. La frayeur redoubla à cette reprise : les plus familiers bourdonnèrent contre ce valet; et le pauvre père ût semblant d'approuver entre ses dents pour ne pas irriter davantage , et devant tout le monde. On peut juger si ce fut la nouvelle, et la terreur qu'elle imprima , parce que personne n'en put alors deviner la cause , et que chacun comprenoit aisément que celle qui avoit paru ne pouvoit être la véritable. Enfin tout vient à se découvrir; et peu à peu et d'un ami à l'autre , on apprit enfin que Lavienne , forcé par le roi , avoit été cause d'une aventure si singulière et si indécente.

Pour n'en pas faire à deux fois , ajoutons ici le mot de M. d'Elbocuf. Tout courtisan qu'il étoit, le vol que les bâtards avoient pris lui tenoit fort au cœur, et le repentir peut-être de son adoration de la croix après MM. de Vendôme. Comme la campagne étoit à son déclin et les princes sur leur départ, il pria M. du Maine , et devant tout le monde , de lui dire où il comptoit de servir la campagne suivante , parce que , où que ce fût, il y vouloit servir aussi. Et après s'être fait presser pour savoir pourquoi, il répondit que o c'est qu'avec lui on étoit assuré de sa vie. » Ce trait accablant et sans détour ût un grand bruit. M. du Maine baissa les yeux et n'osa répondre une parole ; sans doute qu'il la lui garda bonne; mais M. d'Elbœuf, fort bien avec le roi et par lui et par les siens , étoit d'ailleurs en situation de ne s'en soucier guère. Plus le roi fut outré de cette aventure , qui influa tant sur ses affaires , mais que le personnel lui rendit infiniment plus sensible , plus il sut de gré au maréchal de Villeroy , et plus encore Mme de Maintenon augmenta d'amitié pour lui. Sa faveur devint depuis éclatante, la jalousie de tout ce qui étoit le mieux traité du roi, et la crainte même des ministres.

Le fruit amer de cet événement en Flandre fut la prise de la ville de Namur qui capitula le 4 août , après [plusieurs] jours de tranchée ouverte.

Le prince d'Orange , pour éviter les difficultés de ce que le roi ne le reconnoissoit point, ne parut en rien, ni par conséquent le maréchal de Boufflers ; et tout se passa sous leur direction et à peu près comme ce dernier le demanda, entre l'électeur de Bavière et Guiscard, qui signèrent. Maulevrier, fils aîné du lieutenant général, mort chevalier de l'ordre, Vieuxbourg , gendre d'Harlay conseiller d'État qui l'étoit de Boucherai chancelier de France, et Morstein, tous trois colonels d'infanterie, et de grande espérance , y furent tués. Ce dernier étoit fils du grand tréso-

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rier de Pologne qiii avoit autrefois été ambassadeur ici. 11 s'étoit fort enrichi et avoit excité l'envie de ses compatriotes. La peur qu'il eut d'être poussé le fit retirer en France avec sa femme, ce fils unique et quantité de richesses. Elles séduisirent le duc de Chevreuse qui n'avoit rien à donner à ses filles; il en donna une au jeune Mors«tein, dont le monde fut assez surpris. Par l'événement , il avoit bien fait : ce jeune homme, s'il eût vécu , eût été un grand sujet en tous gmres. Je le regrettai fort et Maulevrier, qui étoient fort de mes amis. Nous n'avons guère perdu que douze cents hommes , tout ce qui étoit snin se retira au château.

Montai cependant avoit pris Dixmude et Deinse , et , par ordre d'i roi , en avoit retenu les garnisons : c'est-à-dire que , s'étant rendues prisonnières de guerre , on n'avoit pas voulu les échanger. Le maréchal (i« Villeroy bombarda aussi Bruxelles qui fut fort maltraité, en repréroilles de nos côtes ; ensuite il eut ordre de tenter tout pour le secours de Namur ; mais l'occasion , qui est chauve , ne revint plus. 11 troura les ennemis si bien retranchés sur la Mehaigne, qu'il ne put les attaquer. Il la longea, et, chemin faisant, il la fit passer aux brigades de cavalerie de Praslin et de Sousternon qu'il lâcha sur une quarantaine d'escadrons des ennemis dont ces brigades se trouvèrent le plus à portée, et qui les poussèrent fort vivement : Praslin s'y distingua fort, et Villequier y eut une main estropiée; cette blessure lui fit moins d'honneur sur les lieux qu'à la cour, mais tout cela ne fut qu'une échauffourée. Le secours demeura impossible. L'armée s'éloigna; et le château, après avoir pensé être emporté aux deux derniers assauts, capitula pour sortir le 5 septembre . n'y ayant pas trois mille hommes en santé de toute la garnison.

La capitulation fut honorable , traitée et signée comme celle de la Tille. La difficulté fut pour la sortie du maréchal de Boufflers : il en faisoit une grande, avec raison, de saluer l'électeur de Bavière de l'épée, et n'en auroit pu faire au prince d'Orange s'il avoit été reconnu. Enfin il fallut s'y résoudre, parce que ce dernier voulut au moins rendre le salut équivoque. Pour cela, l'électeur se tint toujours à son côté, et n'ôtoit son chapeau qu'après que le prince d'Orange avoit ôlé le sien, qui, par cette affectation, marquoit qu'il recevoit le salut, et que l'électeur ne se découvroit ensuite que parce que lui-même étoit découvert. Cela se passa donc de la sorte à l'égard du maréchal , puis de Guiscard , sans mettre pied à terre , et de tout ce qui les suivit. Les compliments se passèrent entre l'électeur et eux; et le prince d'Orange ne s'y mêla point, parce qu'il n'auroit point eu de Sire ni de Majesté; mais l'électeur lui rapportoit tout, ne lui parloit jamais que le chapeau à la main ; le prince d'Orange se contentoit de se découvrir quelquefois seulement et peu , pour lui parler ou pour lui répondre , et le plus souvent sans se découvrir.

Un quart d'heure après que le maréchal de Boufflers eut passé devant eux et qu'il suivoit son chemin entretenu par des officiers ennemis des plus principaux , il fut arrêté par Overkerke et L'Estang , lieutenants des gardes du prince d'Orange. Overkerke étoit un bâtard de Na.ssau,

174 guiscard chevalier de l*ordre. [1695]

général en chef des troupes de Hollande, grand écuyer du prince d'Orange , et de tous temps dans sa contiance la plus intime : L'Estang y étoit aussi. Le maréchal fut fort surpris et se récria que c'étoit violer la capitulation; mais, pour tout ce qu'il put dire et ce qu'il se trouva des nôtres auprès de lui, ils n'étoient pas les plus forts, et il fallut monter dans un carrosse qu'on tenoit là tout prêt. Du reste cette violence se passa avec toute la politesse , les égards et le respect que les ennemis y purent mettre. Portland , favori dès sa jeunesse du prince d'Orange, sous le nom de Bentinck, et HoUandois, et qu'il avoit fait comte en Angleterre et chevalier de la Jarretière , avec Dickweldt , frère d'Overkerke et général, vinrent trouver le maréchal dans la ville de Namur où il fut conduit, et lui expliquèrent qu'il étoit arrêté en représailles des garnisons de Deinse et de Dixmude , prisonnières de guerre, que le roi n'avoit pas voulu laisser racheter. Guiscard cependant étoit retourné à l'électeur de Bavière qui lui dit être très-fâché de cet arrêt , qu'il n'avoit su que le matin et auquel il ne pouvoit rien ; et Guiscard , dépêché par le maréchal, vint tout de suite rendre compte au roi de cet événement et de tout le siège , qui fut très-étonné et piqué de C9 procédé. Le maréchal de Boufflers eut toute sa maison avec lui, la garde et tous les honneurs partout de général d'armée , et la liberté de se promener partout. Il auroit bien pu faire rendre les garnisons de Deinse et de Dixmude pour se tirer de prison , mais il eut la sagesse de n'user point de ce pouvoir, et d'attendre ce qu'il plairoit au roi. L'électeur lui fit faire force compliments et excuses de ne l'aller pas voir , sur ce qu'il craignoit que cette visite déplût au prince d'Orange.

Guiscard en arrivant fut déclaré chevalier de l'ordre, pour la première fête. Mesgrigny , qui avoit été mandé pour rendre compte du siège avant qu'on sût l'arrivée de Guiscard , eut six mille livres de pension et un cordon rouge ; et le roi manda par un courrier au maréchal de Boufflers qu'il le faisoit duc vérifié au parlement. Ce courrier le trouva à Huy , gardé par L'Estang , mais avec toute sorte de liberté et tous les honneurs qu'il auroit sur notre propre frontière. Il lui envoya deux jours après pouvoir de rendre les garnisons de Deinse et de Dixmude qui le trouva à Maestricht. Il envoya à milord Portland et l'afl^aire ne traîna pas. Le maréchal de Boufflers partit dès que tout fut convenu , et fut reçu à Fontainebleau avec des applaudissements extraordinaires. 11 fit faire Mesgrigny lieutenant général , et avancer en grade tout ce qui étoit avec lui dans Namur, ce qui lui fit beaucoup d'honneur. H. le duc de Chartres étoit revenu aussitôt après la capitulation. Le prince d'Orange , peu de jours après , s'en alla à Breda , laissant l'armée à l'électeur de Bavière; et en même temps M. le Duc, M. le prince de Conti, M. du Maine et M. le comte de Toulouse revinrent à la cour. Le prince d'Orange , quelque mesuré qu'il fût , ne put s'empêcher d'insulter à notre perte lorsqu'il apprit toutes les récompenses données au maréchal de Boufflers , à Guiscard et à tout ce qui avoit défendu Namur; il dit que sa condition étoit bien malheureuse d'avoir toujours à envier le sort du roi, qui récompensoit plus libéralement la perte d'une place , que lui ne pouvoit faire tant d'amis et de dignes person-

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