‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 166 sur 374 · NOAILLES ARCHEVÊQUE DE PARIS · texte numérisé non relu

NOAILLES ARCHEVÊQUE DE PARIS

de son diocèse et à toutes sortes de bonnes œuvres. Sa mère , qui avoit passé sa vie à la cour, dame d'atours de la reine mère, s'étoit retirée auprès de lui depuis bien des années; elle y étoit sous sa conduite et se confessoità lui tous les soirs, uniquement occupée de son salut dans la plus parfaite solitude. Ce fut sur ce prélat que le choix du roi tomba pour Paris. Il le craignit de loin et se hâta de joindre son approbation & celle de tant d'autres évêques au livre des Réfleûcions morales du P. Quesnel , pour s'en donner l'exclusion certaine par les jésuites. Mais il arriva, peut-être pour la première fois, que le P. de La Chaise ne fut point consulté ; Mme de Maintenon osa , peut-être aussi pour la première fois, en faire son affaire. Elle montra au roi des lettres pressantes de MM. Thiberge et Brisacier, supérieurs des Missions étrangères, que, pour contrecarrer les jésuites dont le crédit la gênoit , elle avoit mis à la mode auprès du roi. Il lui importoit que l'archevêque de Paris ne fût point à eux pour qu'il fût à elle ; M. de Nouilles lui étoit un bon garant : en un mot elle l'emporta, et M. de Châlons fut nommé à son insu et à l'insu du P. de La Chaise. Le camouflet étoit violent, aussi les jésuites ne l'ont-ils jamais pardonné à ce prélat. Il étoit pourtant si éloigné d'y avoir part que, malgré les mesures qu'il avoit prises pour s'en éloigner, lorsqu'il se vit nommé il ne put se résoudre à accepter, et qu'il ne baissa la tête sous ce qu'il jugeoit être un joug trop pesant, qu'à force d'ordres réitérés auxquels enfin il ne put résister. Il avoit été quinze ans i Châlons et il avoit la domerie ' d'Aubrac , abbaye sous un titre particulier, mais qui n'est qu'un simple nom dont il se démit en arrivant à Paris. Le roi, si content du duc de Noailles, et Mme de Maintenon tout i lui , voulurent que la grâce fût entière : la domerie fut donnée à l'abbé de Noailles et l'évêché de Châlons en même temps. C'étoit le plus jeune des frères de M. de Noailles et de M. de Châlons qui avoit au moins quinze ou dix-huit ans moins qu'eux.

Peu après mon retour, j'allai me réjouir avec M. de la Trappe de la solidité que le roi venoit de donner à son ouvrage. C'étoit une abbaye commendataire de onze mille ou douze mille livres de rente tout au plus en tout, et la moindre de celles dont il s'étoit [démis] en se retirant , sans penser encore à s'y faire moine , et beaucoup moins à y rétablir la vie ancienne de saint Bernard dans toute son austérité. Un commendataire qui lui auroit succédé n'auroit pas laissé de quoi vivre à ce grand nombre de pénitents qu'il y avoit rassemblés , et la régularité en auroit été fort hasardée. Il le représenta donc au roi par une lettre, et son désir de se voir un successeur régulier. Le roi non-seulement le lui accorda, mais lui permit de le choisir, et lui promit qu'il n'y auroit point de commendataire tant que la régularité subsisteroit telle qu'il i'avoit établie; et le pape y voulut bien entrer pour que cette grâce ne pût préjudicier à la nomination d'un commendataire, quand il plairoit au roi , même après trois ou un plus grand nombre de réguliers , parce

4. Le mot domerie, dérivé du latin domînus, était employé pour désigner la dignité abbatiale dans certains monastères. L'abbaye d'Aubrac, dont il est ici question, dépendait du diocèse de Rodez.

[1695] MORT DE l'ÉVÊQUE DE LANGRES. 183

que sans cette précaution trois abbés réguliers de suite remettent de droit l'abbaye en règle. M. de la Trappe nomma le prieur de sa maison qui étoit un des plus savants et des plus capables , mais qui ne vécut pas longtemps. Il se démit et parut encore plus grand en cet état qu'il n'avoit fait dans la réforme et le gouvernement de cet admirable monastère. Avant de quitter les saints, la mort de M. Nicole , qui arriva à Paris vers la fin de cette année , mérite de n'être pas oubliée. Cet homme illustre est si connu par toute la suite de sa vie , par ses talents et par sa piété sage et éminente que je ne m'y arrêterai pas; il a laissé des ouvrages d'une instruction infinie , et qui développent le cœur humain avec une lumière qui apprend aux hommes à se connoître , et toute tournée à l'édification et à la parfaite conviction.

M. de Langres mourut presque en même temps. Il étoit Simiane, fils et frère de MM. de Cordes, tous deux chevaliers de l'ordre et premiers capitaines des gardes du corps. Le dernier vendit sa charge à M. da Chandenier, et fut depuis chevalier d'honneur de la reine. Le père, mort en 1.642 , faisoit souvent arrêter le carrosse de Louis XIII ; il lui disoit : « Sire, vous ne voulez pas qu'on crève, faites donc arrêter, s'il vous plaît; » et il descendoit pour pisser. Le roi rioit et le considéroit. Mon père qui l'a vu arriver cent fois me l'a conté. L'autre mourut en 1680; c'est le père de Mme de Rhodes. M. de Langres fut donc élevé à la cour, et de très-bonne heure premier aumônier de la reine. C'étoit un vrai gentilhomme et le meilleur homme du monde, que tout le monde aimoit, répandu dans le plus grand monde et avec le plus distingué. On l'appeloit volontiers le bon Langres. Il n'avoit rien de mauvais, même pour les mœurs, mais il n'étoit pas fait pour être évêque; il jouoit à toutes sortes de jeux et le plus gros jeu du monde. M. de Vendôme, M. le Grand , et quelques autres de cette volée , lui attrapèrent gros deux ou trois fois au billard. Il ne dit mot, et s'en alla à Langres où il se mit & étudier les adresses du billard, et s'enfermoit bien pour cela, de peur qu'on le sût. De retour à Paris, voilà ces messieurs à le presser de jouer au billard, et lui à s'en défendre comme un homme déjà battu, et qui, depuis six mois de séjour à Langres , n'a vu que des chanoines et de» curés. Quand il se fut bien fait importuner il céda enfin. Il joua d'abord médiocrement, puis mieux, et fil grossir la partie; enfin il les gagna tout de suite , puis se moqua d'eux après avoir regagné beaucoup plus qu'il n'avoit perdu. Il avoit un grand désir de l'ordre , et de toutes façons étoit fait pour l'avoir, et mourut fort vieux sans y être parvenu.

Langres fut donné à l'abbé de Tonnerre, fils du frère aîné de M. de Noyon. Il étoit aumônier du roi, et servoit auprès de Monseigneur, qui, le lendemain au soir, s'en alla à Meudon, où les courtisans qu'il menoit avoient l'honneur de manger tous, et toujours avec lui. Quand son souper fut servi , et que l'abbé de Tonnerre eut dit le Benedicite , il lui dit de se mettre à table. L'abbé répondit modestement qu'il avoit soupe, car l'aumônier mangeoit devant à la table du maître d'hôtel. a Et pourquoi, monsieur l'abbé? lui dit Monseigneur. Vous êtes nommé à Langres, et dès là vous savez bien que vous devez manger avec moi. Au moins , ajouta-t-il , n'y manquez plus de tout IjB voyage. » L'abbé de

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