‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 226 sur 374 · CONTINUATION DE L' AFFAIRE · texte numérisé non relu

CONTINUATION DE L' AFFAIRE

qu'il la lui avoit présentée, moyennant quoi lui qui étoit doux et de bonne foi en fut la dupe , et lui procura la liberté , dont l'abus qu'elle fit par les assemblées secrètes qu'elle tenoit avec les plus affidés de son école la firent chasser de Paris, puis, sur son retour secret, enfermer i Vincennes. Cette mauvaise foi de la fausse convertie , jointe au peu de fruits des conférences d'issy qui sont si connues, et le célèbre tour que fît si prestement M. de Cambrai de se confesser à M. de Meaux , pour lui fermer la bouche, mit enfin la main de ce dernier prélat à la plume, pour exposer au public et la doctrine, et la conduite, et les procédés de part et d'autre depuis la naissance de cette affaire, sous le titre d'Instruction sur les états d'oraison.

Cet ouvrage lui parut d'autant plus nécessaire que M. de Chartres d'abord , et M. de Paris ensuite , n'avoient traité l'affaire que d'une manière toute théologique par leurs mandements, et qu'il crut important de réduire au clair cette théologie assez pour être entendue de tout le monde , et mettre en même temps au net tout ce qui s'étoit passé là-dessus avec M. de Cambrai. Comme il étoit rempli de la matière, tant par ce qui s'étoit passé à Issy avec M. de Cambrai, que par ce qu'il avoit vu des livres de Mme Guyon, puis d'elle-même tandis qu'il l'avoit eue à Meaux, d'où Mme de Morstein l'avoit ramenée en triomphe dans l'équipage de la duchesse de Mortemart, sa tante, il eut bientôt composé son ouvrage, et avant de l'imprimer le donna à voir à M. de Chartres, aux archevêques de Reims et de Paris et à M. de Cambrai lui-même. Ce dernier en sentit tout le poids et la nécessité de le prévenir. Il faut croire qu'il avoit sa matière préparée de loin et toute rédigée, parce qu'autrement la diligence de sa composition seroit incroyable, et d'une composition de ce genre. Il fit un livre inintelligible à qui n'est pas théologien versé dans le plus mystique, qu'il intitula Maximes des saints, et le mit en deux colonnes : la première contenoit les maximes qu'il donne pour orthodoxes et pour celles des saints, l'autre les maximes dangereuses, suspectes ou erronées, qui est l'abus qu'on a fait ou qu'on peut faire de la bonne et saine mysticité, avec une précision qu'il donne pour exacte de part et d'autre et qu'il propose d'un ton de maître à suivre ou à éviter. Dans l'empressement de le faire paroître avant que M. de Meaux pût donner le sien , il le fit imprimer avec toute la diligence possible; et pour n'y perdre pas un instant, M. de Chevreuse s'alla établir chez l'imprimeur pour en corriger chaque feuille à mesure qu'elle fut imprimée. Aussi la promptitude et l'exactitude de la correction repondirent-elles à des mesures si bien prises que, en très-peu de jours, il fut en état de le distribuer à toute la cour , et que l'édition se trouva presque toute vendue.

Si on fut choqué de ne le trouver appuyé d'aucune approbation , on le fut bien davantage du style confus et embarrassé, d'une précision si gênée et si décidée , de la barbarie des termes qui faisoient comme une langue étrangère , enfin de l'élévation et de la recherche des pensées qui faisoit perdre haleine, comme dans l'air trop subtil de la moyenne région. Presque personne qui n'étoit pas théologien ne put l'entendre, et de ceux-là encore après trois et quatre lectures. Il eut

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