L* ARMÉE REPASSE LE RHIN
Pendant que le maréchal méditoit l'exécution de son projet , et que le temps commençoit à lui faire espérer la possibilité de l'entreprendre, Huxelles fut averti par des paysans que les ennemis faisoient un pont à Guermersheim. C'est l'homme du monde qui aimoit le moins les entreprises, et qui craignoit le plus de se commettre. Sans approfondir davantage , il se retira à Guermersheim , entre Philippsbourg et Landau , en donna avis au maréchal de Choiseul, et, ne se croyant pas encore là en sûreté , s'alla mettre à Lauterbourg. Ce ne fut pas tout. Il dépêcha un courrier à Barbezieux à qui il communiqua toute sa peur pour l'Alsace. Le maréchal reçut l'avis du marquis d'Huxelles avec dépit, parce qu'il jugea la terreur panique, ou que le passage pouvoit être empêché par ce que d'Huxelles avoit de troupes et qu'il venoit d'être fortifié par un corps que Mélac lui avoit mené: mais sa colère fut extrême lorsque toute sa disposition faite pour marcher aux retranchements le lendemain , et jusqu'à la munition distribuée aux troupes , il lui arriva sur le midi un courrier de Barbezieux, avec un ordre positif du roi de repasser le Rhin sur-le-champ, toutes choses, toutes raisons et toutes représentations cessantes, et sans délai d'un moment. Le maréchal qui m'avoit confié son projet me fit les plaintes les plus amères, à moi et aux généraux qui étoient du secret. Il ne douta pas que cet ordre ne lui eût été attiré par le marquis d'Huxelles , sur lequel , tout sage et tout mesuré qu'il étoit, il s'échappa entre Lafréselière , du Bourg, Praslin et moi. Il se voyoit arracher sa gloire et une exécution dont l'importance influoit si fort sur la paix qui se traitoit, ou si elle ne se concluoit pas, sur toute la suite de la guerre; mais il fallut obéir, et sans que le prince Louis de Bade eût songé à passer le Rhin , il nous fallut le repasser le lendemain sur le pont de Strasbourg à travers des eaux et des fanges inconcevables.
Je passai un jour entier dans la ville avec cinq ou six de mes amis , à nous reposer dans la maison de M. Rosen, qu'il me prêtoit toutes les campagnes. Il y eut quelques petites escarmouches à l'arrière-garde , que Villars, qui n etoit chargé de rien, fit tout ce qu'il put pour tourner en combat où il n'avoit rien à perdre, et pouvoit gagner de l'honneur, parce que rien ne rouloit sur lui , et il fut enragé d'en être empêché par La Bretesche qui étoit de jour , et par Bartillac , lieutenant général de l'aile , qui avoient les plus expresses défenses du maréchal de laisser rien engager. L'armée campa sous Strasbourg , sans entrer dans la ville , puis traversa l'Alsace par lignes et par brigades , le plus légèrement qu'il se put , et s'alla remettre en front de bandière à Musbach qui étoit le camp du prince Louis de Bade, l'année précédente, lorsque notre armée étoit dans le Spirebach. Je l'y laisserai reposer, pour parler de l'affaire de Pologne et de M. le prince de Conti, dont nous apprîmes l'élection à Niederbùhl. Comme nous y étions tout proche des ennemis, le maréchal de Choiseul eut la politesse d'envoyer un trompette au prince Louis de Bade , pour l'en avertir et qu'il ne fût pas surpris de la réjouissajace que l'armée eu devoit faire le soir.