LE ROI DÉCLARE L'ÉLECTION
le grand généraIJablonowski , le petit général Potoski et leurs partisans, appuyés des palatinats de Cracovie, Cujavie, Siradie et Masovie, s'élevèrent contre , et l'évéque de Cracovie montra l'acte d'abjuration de l'électeur de Saxe, signé de l'évéque de Javarin, que le nonce Daviçi aftirmaétre sa véritable signature ; [ils] élurent ce prince contre toutes les formes, les lois et le droit du primat; l'évéque de Cujavie proclama l'électeur de Saxe roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie dans le champ de l'élection, et y entonna le Te Deum que les siens chantèrent tout de suite. Le primat , de son côté , à la tête des siens et des vingt-huit autres palatinats, proclama le prince de Conti. Le prince Radziwil , voyant ce désordre, crut pouvoir ramener le palatinat de Masovie, où il avoit quantité de vassaux, et marcha droit à lui. On lui cria qu'on le tueroit s'il s' avançoit davantage; mais au lieu de s'intimider, il se hâta, et, saisissant l'enseigne plantée à leur tète, leur cria qu'il falloit dono le tuer ou le suivre, et tous le suivirent. Il marcha donc avec cette foule de sénateurs et de nonces à Varsovie, avec le primat, qui entra dans la cathédrale de Saint-Jean (car Varsovie est du diocèse de Posnanie), chanta le Te Deum, et fît tirer le canon dans l'arsenal, suivant les règles, les lois et les formes.
Galleran, secrétaire de l'abbé de Polignac, arriva le jeudi 11 juillet de bonne heure à Marly, avec cette bonne nouvelle; le roi la tint secrète, et envoya à Monseigneur et à M. le prince de Conti, que le courrier du roi trouva revsnant de Meudon à Marly. Après la promenade, OÙ M. le prince de Conti l'alla trouver, et qui s'acheva sans parler de Pologne, le roi, rentré chez Mme de Maintenon, y fit appeler Torcy , et envoya chercher le prince de Conti , qui se jeta à ses genoux. Il y avoit par le courrier de l'abbé de Polignac une lettre de lui et une de l'abbé de Châteauneuf, toutes deux fort courtes, qui le traitoient de roi, avec le dessus k Sa Majesté Polonoise. Le roi , après avoir félicité le prince de Conti et reçu ses remerclments, voulut aussi le traiter en roi de Pologne ; mais ce prince le supplia d'attendre que son élection fût plus certaine et hors de toute crainte de revers, pour n'être point embarrassé de lui, si, contre toute espérance, il arrivoit quelque révolution en faveur de l'électeur de Saxe. Cette modestie, qui venoit de désir, fut fort louée; le roi y consentit, et ne laissa pas de vouloir rendre la nouvelle publique. Il sortit donc de la chambre de Mme de Maintenon dans le grand cabinet; où il y avoit beaucoup de dames de celles quiavoient la privance d'y entrer, à qui le roi dit en leur montrant le prince de Conti : « Je vous amène un roi. » Aussitôt la nouvelle se répanrtit partout; le prince de Conti fut étouffé de compliments, et il alla à Saint- Germain la dire au roi et à la reine d'Angleterre, à qui le roi le manda aussi par le duc de La Trémoille, et l'envoya en même temps dire aussi à Monsieur à Saint-Cloud.
L'électrice de Brandebourg, zélée protestante, ne sut des desseins et des démarches de l'électeur que ce qu'il ne put cacher. Elle l'y traversa dans tout ce qu'elle en put apprendre, et lorsqu'elle sut qu'il s'étoitfait catholique , le jour de la Trinité , elle en fut outrée au point qu'elle s'en blessa , et en accoucha. Elle dépêcha au marquis de Brandebourg-
[1697] DU PRINCE DE CONTI. Î8t
Culbach, son père, de venir en Saxe pour en prendre l'administration, ce qu'il eut la sagesse de ne pas faire. L'électeur l'avoit donnée , en son absence, au mari de la princesse de Furstemberg, que nous avons ici, et qui est catholique. Il en prit donc le gouvernement; mais l'électrice ne voulut jamais souffrir qu'il fît célébrer la messe à Dresde. Pendant ce contraste domestique , l'électeur s'étoit avancé tout auprès de Cracovie avec cinq ou six mille hommes de ses troupes et force PoloQois de son parti.
Malgré cela, celui du prince de Conti tenoit bon, et il en arriva, le 30 août, un courrier avec des nouvelles qui furent la matière des résolutions prises le même jour et le lendemain , et d'une longue audience que le roi donna le surlendemain matin dimanche , 1" septembre , dans son cabinet à Versailles , à M. le prince de Conti , avant la messe. Il en sortit les larmes aux yeux, et on sut incontinent après qu'il s'en alloit en Pologne. Il pria le roi de ne point traiter Mme la princesse de Conti en reine jusqu'à ce qu'il eût nouvelle de son couronnement , pour éviter tout embarras en cas que l'affaire échouât et qu'il fût obligé de revenir. Le roi lui donna deux millions comptant , et quatre cent mille livres à emporter avec lui, et cent mille francs pour son équipage, outre toutes les remises faites en Pologne , que Samuel Bernard s'étoit chargé d'y faire payer, tant de l'argent du roi , que de celui de M. le prince de Conti. Ce prince passa le lundi , en partie à Paris , et le mardi , 3 septembre , en partit le soir, pour Dunkerque. Le célèbre Jean Bart répondit de le mener heureusement , malgré la flotte ennemie qui étoit devant ce port , et tint' parole.
On vit des mouvements bien différents dans cette grande séparation. Le roi , ravi de se voir glorieusement délivré d'un prince à qui il n'avoit jamais pardonné le voyage de Hongrie , beaucoup moins l'éclat de son mérite et l'applaudissement général que jusque dans sa cour et sous ses yeux il n'avoit pu émousser par l'empressement même de lui plaire et la terreur de s'attirer son indignation , ne pouvoit cacher sa joie et son empressement de le voir éloigné pour toujours. On distinguoit aisément ce sentiment particulier de celui du foible avantage d'avoir un prince de son sang à la tète d'une nation qui figuroit peu parmi les autres du Nord , et qui laissoit encore moins figurer son roi. Tout vouloit le prince de Conti à la tète de nos armées. Cet événement ôtoit au roi l'importunité d'un désir et d'un jugement si universel, à son fils bien-aimé un si flLcheux contraste, et le délivroit du seul de sa maison, dont la pureté du sang ne fût point flétrie par le mélange de la bâtardise, et qui en même temps étoit l'unique dont l'entière nudité excitoit le murmure, pour n'en rien dire de plus , contre les immenses établissements de ceux qui étoient nés dans l'obscurité légale, et de ceux encore qui, étant du sang des rois, n'étoieat revêtus qu'à titre de leurs mariages avec les enfants naturels.
Mme la princesse de Conti , qui sentoit le poids qui accabloit un mari qu'elle aimoit et dont elle partageoit la fortune , parut transportée de joie de se voir sur le point de régner. M. le Prince , plus sensible encore à la gloire d'une couronne pour un gendre qu'il estimoit et qu'il ne se pou-