DÉPART DU PRINCA DE CONTI
voit empêcher d'aimer , cachoit sous cette couverture la joie du repos de sa famille, et M. le Duc nageoit entre la rage de la jalousie d'un mérite si supérieur et récompensé comme tel par un choix si flatteur , et la satisfaction de se voir à l'abri du sentiment journalier des pointes de ce mérite , et d'autres encore plus sensibles à un mari de son humeur. Qui fut à plaindre? Ce fut Mme la Duchesse. Elle aimoit, elle étoit aimée, elle ne pouvoit douter qu'elle ne le fût plus que l'éclat d'une couronne. Il fallait prendre part à une gloire si proche , à la joie du roi , à celle de sa famille qui l'observoit dans tous les moments, qui voyoit clair, mais qui ne put mordre sur les bienséances. Monseigneur fut un peu touché, mais au bout, aise de la joie d'autrui, son apathie ne fut point émue. M. du Maine , transporté au fond de l'âme d'une délivrance si grande et si peu espérée , prit le visage et la contenance qu'il voulut et qu'il jugea la plus convenable , et le public demeura partagé entre la douleur de la perte de ses délices, et la joie de les voir couronnées. Monsieur et M. son fils, furent assez aises. Mme de Maintenon triomphoit dans ses réduits; et les armées, n'espérant plus de le voir à leur tète, s'affligèrent moins qu'il fût tout à fait perdu pour elles , qu'elles ne prirent de part au royal établissement où il étoit appelé. Pour lui , noyé dans la douleur la plus profonde , à bout d'obstacles , de difficultés , de délais , il faut avouer qu'il soutint mal un si brillant choix , et qu'il ne put cacher ni son désir ni son espérance qu'à la fin il ne réussiroit pas.
Il étoit encore à Paris lorsque le roi reçut un courrier du primat, qui pressoit son départ , dont Torcy lui alla porter les lettres qui le traitoient de roi. Enfin , il partit de Paris le mardi 3 , à onze heures du soir ; il répandit deux mille louis parles chemins, d'une malle mal fermée, dont une partie fut rapportée à Paris, à l'hôtel de Conti. Il arriva le jeudi après midi à Dunkerque , où tout l'argent qui lui étoit destiné l'attendoit. Le vent contraire fit qu'il ne s'embarqua que le vendredi au soir, sur cinq frégates, avec cinquante personnes seulement pour sa suite. Le chevalier de Sillery , son premier écuyer , frère de Puysieux et de l'évêque de Soissons, le suivit, et avant partir, épousa une Mlle Bigot, riche et de beaucoup d'esprit, avec qui il vivoit depuis fort longtemps.
M. le prince de Conti trouva neuf gros vaisseaux ennemis à l'embouchure de la Meuse qui l'attendoient au passage. Un vent forcé les empocha de l'atteindre quoiqu'ils y fissent tous leurs efforts ; cependant le roi reçut des nouvelles de plus en plus favorables de l'abbé de Polignac de l'assemblée de la noblesse à Varsovie. Cet ambassadeur attendoit le prince de Conti avec une grande confiance ; il avoit été quarante-cinq jours sans recevoir aucune lettre d'ici. La reine de Pologne retirée à Dantzick et logée chez le maître de la poste , les interceptoit toutes , et à la fin pour se moquer de l'abbé de Polignac, lui en envoya toutes les enveloppes. Le prince de Conti passa le Sund sans obstacle , le roi de Danemark ayant voulu demeurer neutre. Il étoit avec la reine le 15 aux fenêtres du château de Cronenbourg à le voir passer : Bart, qui savoit que ce château ne rend point le salut, hésita s'il le feroit, et le donna pourtant de tout son canon ; le château répondit de tout le sien , à cause du prince , qui fit re;loubler un second salut, sur ce qu'il apprit de quelques bâtiments