M. DE LORRAINE EN LORRAINE
acheta la charge de prévôt de Paris , à l'ombre de laquelle il reprit l'épée , et parut ainsi dans le monde et à Versailles. Sa femme , qui étoit une Rouillé, sœur de la marquise de Noailles puis duchesse de Richelieu, enrageoit de voir sa sœur femme de qualité. Elle et son mari, sous prétexte de rendre des devoirs à la maréchale de La Mothe et à la duchesse de Ventadour, sa fille, de chez qui ils ne bougeoient, se fourroient tant qu'ils pouvoient partout. Mme de Bullion étoit altière, glorieuse, impérieuse , et ne supportoit qu'avec peine d'èlre à la cour , parce qu'elle y vouloit aller, sans parvenir à être de la cour. De bien meilleures qu'elles ne songeoient pas à manger ni à entrer dans les carrosses. Enfm, après de longues douleurs , elle offrit si gros à Mme de Ventadour, dame d'honneur de Madame , pour entrer dans son carrosse , que , tentée de la somme , elle le dit franchement à Monsieur et à Madame qui , par considération pour elle , y consentirent. Mme de Bullion entra donc ainsi dans le carrosse de Madame , et soupa une fois avec elle et Monsieur à Saint- Cloud, dont elle pensa mourir de joie; mais elle en demeura là, et le roi n'en voulut jamais ouïr parler pour manger , ni pour les carrosses de Mme la Dauphine. Un gouvernement de province, quelque petit qu'il fût , étoit donc bien peu de convenance à Bullion ; et si son frère l'avoit eu , au moins avoit-il servi , été capitaine d'une des compagnies de gendarmerie de la reine , et n'avoit jamais été de robe. Bullion et sa femme dévoient donc tout à la maréchale de La Mothe et à Mme de Ventadour chez lesquelles ils passoient leur vie. Malgré cela , Mme de Bullion , aussi avare que riche et glorieuse , et c'est beaucoup dire , et qui traitoit son mari comme un petit garçon , lui fit attaquer le testament de son frère , et faire un procès directement à Mme de Ventadour sur l'usufruit que Fervaques lui avoit laissé. Cette infamie , et faite le lendemain du gouvernement du Maine et du Perche , souleva contre elle et la cour et la ville à n'oser plus se montrer nulle part. Elle soutint la gageure, se brouilla avec ses protectrices , et perdit son procès avec toutes les sauces et avec une acclamation générale. Qupstion fut après de se raccommoder, et de sortir par là de la sorte d'excommunication générale où elle étoit tombée avec tout le monde. Cela dura quelques mois. A force de soumissions qui lui coûtèrent bien cher , Mme de Ventadour fut assez bonne pour lui pardonner, et peu à peu il n'y parut plus.
Le duc de Lesdiguières , qui étoit fort jeune et fort doux , et qui ne tarda pas à montrer qu'il étoit aussi fort brave , eut quelques paroles en sortant de la comédie avec Lambert, colonel d'infanterie, jeune homme très- suffisant, qui voulut porter ses plaintes aux maréchaux de France, et qui ne savoit apparemment pas que les ducs ne les reconnoissent point. Le roi le sut, et ordonna à M. de Duras, beau-père de M. de Lesdiguières, d'accommoder seul cette affaire qui n'alla pas plus loin.
M. de Lorraine arriva à Strasbourg allant en Lorraine. Le marquis d'Huxelles , commandant d'Alsace , l'y reçut moins comme un duc de Lorraine qu'en neveu du roi qu'il alloit être. M. d'Elbœuf se hâta de l'aller voir. Il tint en revenant des propos peu mesurés qui revinrent et déplurent fort à M. de Lorraine. Il en fut embarrassé , et essaya de s'en justifier auprès du roi , à qui cela ne faisoit pas grand' chose. Quelque
[1698] CAMP DE COMPIÈGNE DÉCLARé. 347
temps après il voulut retourner en Lorraine pour montrer qu'il étoit bien en ce pays-là, malgré ce qui s'en étoit débité. Il n'osa pourtant s'y hasarder sans en parler au roi , qui ne le lui conseilla pas. C'étoit un homme audacieux et qui ne vouloit pas avoir le démenti d'un voyage qu'il avoit annoncé ; mais il l'eut tout du long. M. do Lorraine , qui en fut averti , en fit parler au roi qui au conseil fit succéder la défense , et M. d'Elbœuf demeura tout court. Bouzols, beau-frère de Torcy,fut complimenter de la part du roi M. de Lorraine à son arrivée.
Le roi désormais en pleine paix voulut étonner l'Europe par une montre de sa puissance qu'elle croyoit avoir épuisée par une guerre aussi générale et aussi longue, et en même temps se donner, et plus encore à Mme de Maintenon , un superbe spectacle sous le nom de- Mgr le duc de Bourgogne. Ce fut donc sous le prétexte de lui faire voir une image de la guerre , et de lui en donner les premières leçons , autant qu'un temps de paix le pouvoit permettre , qu'il déclara un camp à Compiègne qui seroit commandé par le maréchal de Boufflers sous ce jeune prince. Les troupes qui en grand nombre le dévoient composer furent nommées, et les officiers généraux choisis pour y servir. Le roi fixa aussi en même temps celui qu'il comptoit d'aller à Compiègne, et fit entendre qu'il seroit bien aise d'y avoir une fort grosse cour. Je remets au temps de ce voyage à en parler plus particulièrement.