‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 333 sur 374 · MON AMITIÉ AVEC M. DE CHARTRES · texte numérisé non relu

MON AMITIÉ AVEC M. DE CHARTRES

et cette grâce pleine d'esprit et de feu qu'il mettoit à tout quand ilvouloit, que tout ce que je lui répondois étoit des compliments, que ce n'étoit point cela qu'il lui falloit, c'étoit parler franchement, et nettement lui accorder ce qu'il désiroit passionnément et qu'il me demandoit instamment; et tout de suite il ajouta : a l'honneur de votre amitié, et que j'y puisse compter comme je vous prie de compter sur la mienne, car vous êtes très-vrai , et si vous me l'accordez , je sais que j'en puis être assuré. > Ma surprise fut extrême à mon âge, et je me rabattis sur l'honneur et la disproportion d'âge et d'emplois. Il m'interrompit, et me serrant de plus en plus près , il me dit que je voyois avec quelle franchise il me parloit , que c'étoit tout de bon et de tout son cœur qu'il désiroit et me demandoit mon amitié , et qu'il me demandoit réponse précise. Je supprime les choses honnêtes dont cela fut accompagné. Je sentis en effet qu'il me parloit fort sérieusement , et que c'étoit un engagement que nous allions prendre ensemble; je pris mon parti, et après un mot de reconnoissance , d'honneur, de désir, je lui dis que pour lui répondre nettement il falloit lui avouer que j'avois une amitié qui passeroit toujours devant toute autre, que c'étoit celle qui me lioit intimement à M. de Beauvilliers , dont je savois qu'il n'étoit pas ami ; mais que s'il vouloit encore de mon amitié à celte condition , je serois ravi de la lui donner, et comblé d'avoir la sienne. Dans l'instant il m'embrassa, me dit que c'étoit là parler de bonne foi, qu'il m'en estimoit davantage, qu'il n'en désiroit que plus ardemment mon amitié, et nous nous la promîmes l'un à l'autre. Nous nous sommes réciproquement tenu parole plénièrement. Elle a réciproquement duré jusqu'à sa mort dans la plus grande intimité et dans la confiance la plus entière. Au sortir de chez lui , ému encore d'une chose qui m'avoit autant surpris, j'allai le dire à M. de Beauvilliers qui m'embrassa tendrement, et qui m'assura qu'il n'étoit pas surpris du désir de M. de Pontchartrain , et beaucoup moins de ma conduite sur lui-même. Le rare est que Pontchartrain n'en dit rien à son fils ni à sa belle-fille, ni moi non plus , et personne à la cour ne se douta d'une chose si singulière qu'à la longue, c'est-à-dire de l'amitié intime entre deux hommes si inégaux en tout.

J'avois encore un autre ami fort singulier à mon âge. C'étoit l'évêque de Chartres. Il étoit mon diocésain à la Ferté. Cela avoit fait qu'il étoit venu chez moi, d'abord avec un vieil ami de mon père qui s'appeloit l'abbé Bailly. Peu à peu l'amitié se mit entre nous , et la confiance. Dans la situation où il étoit avec Mme de Maintenon , jamais je ne l'employai à rien, qu'une seule fois, et bien légère, qui se trouvera en son temps. Je le voyois souvent chez lui et chez moi à Paris , et j'étois avec lui à portée de tout.

Un autre encore avec qui je liai amitié fut du Charmel que j'avois vu plusieurs fois à la Trappe. C'étoit un gentilhomme tout simple de Champagne , qui s'étoit introduit à la cour par le jeu , qui y gagna beaucoup et longtemps , sans jamais avoir été soupçonné le plus légèrement du monde. Il prêtoit volontiers, mais avec choix, et il se fit beaucoup d'amis considérables. M. de Créqui le prit tout à fait sous sa protection. Il lui

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