‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 334 sur 374 · MA LIAISON AVEC DU CHARMEL · texte numérisé non relu

MA LIAISON AVEC DU CHARMEL

fil acheter du maréchal d'Humières une des deux compagnies des cent gentilshommes de la maison du roi au bec de corbin. Cela n'avoit plus que le nom. M. de Créqui, fort bien avec le roi alors, et avec un air d'autorité à la cour, étoit premier gentilhomme de la chambre; lui fit avoir des entrées sous ce prétexte de sa charge ; le roi le traitoit bien et lui parloit souvent; il étoit de tous ses voyages , et au milieu de la meilleure compagnie de la cour. Tout lui rioit : l'âge . la santé , le bien , la fortune, la cour, les amis, môme les dames, et des plus importantes, qui l'avoient trouvé à leur gré. Dieu le toucha par la lecture d'Abbadie : De la vérité de la religion chrétienne; il ne balança ni ne disputa, et se retira dans une maison joignant l'institution de l'Oratoire. Le roi eut peine à le laisser aller. « Quoi, lui dit-il, Charmel, vous ne me verrez jamais 1 — Non, Sire, répondit-il, je n'y pourrois résister, je retournerois en arrière ; il faut faire le sacrifice entier et s'enfuir. » Il passoit sa vie dans toutes sortes de bonnes œuvres, dans une pénitence dure jusqu'à l'indiscrétion , et alloit le carnaval tous les ans à la Trappe ; il y demeuroit jusqu'à Pâques, où, excepté le travail des mains, il mejioit en tout la même vie que les religieux.

C'étoit un homme d'un grande dureté pour soi , d'un esprit au-dessous du médiocre, qui s'entétoit aisément et qui ne revenoit pas de même , de beaucoup de zèle qui n'étoit pas toujours réglé , mais d'une grande fidélité à sa pénitence, à ses œuvres, et qui se jetoit la tête la première dans tout ce qu'il croyoit de meilleur. Avant sa retraite fort honnête homme et fort sûr, très-capable d'amitié, doux et bon homme. On le connoîtra encore mieux en ajoutant qu'il avoit une sœur mariée en Lorraine à un Beauvau , avec qui il étoit fort uni , et que son neveu , fils de ce mariage , épousa une nièce de Couronges , que nous allons voir venir conclure le mariage de M. de Lorraine avec la dernière fille de Monsieur. [C'est] cette nièce , qui sous le nom de Mme de Craon que portoit son mari, fut dame d'honneur de Mme la duchesse de Lorraine, et fit, par le crédit qu'elle prit auprès de M. de Lorraine, une si riche maison et son mari grand d'Espagne, puis prince de l'empire, qui a eu depuis l'administration de la Toscane et ia Toison de l'empereur, que j'ai fort connu par rapport k son oncle et qui est demeuré depuis toujours de mes amis.

Tout cela dit , venons à ce qui m'a engagé à l'écrire. On a vu en son temps que M. de la Trappe avoit obtenu du roi un abbé régulier de sa maison et de son choix , auquel il s'étoit démis pour ne plus penser qu'à son propre salut après avoir si longtemps contribué à celui de tant d'autres. On a vu aussi que cet abbé mourut fort promptement après, et que le roi agréa celui qui lui fut proposé par M. de la Trappe pour en remplir la place. Mais pour saints, pour éclairés et pour sages que soient les hommes, ils ne sont pas infaillibles. Un carme déchaussé s'étoit jeté à la Trappe depuis peu d'années. Il avoit de l'esprit, de la science, de l'éloquent. Il avoit prêché avec réputation. Il savoit fort le monde, et il paroissoit exceller en régularité dans tous les pénibles exercices de la vie de la Trappe. Il s'appeloit D. François-Gervaise , et il avoit un frère trésorier de Saint-Martin de Tours , qui étoit homme

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