MÉPRISE DE M. DE LA TRAPPE
de mérite, et qui se consacra depuis aux missions, et fut tué en Afrique évêque m parlibut. Ce carme étoit connu de M. de Meaux, dans le diocèse duquel il avoit prêché. H. de la Trappe, son ami, le consulta-, M. de Meaux l'assura qu'il ne pouvoit faire un meilleur choix.
C'étoit un homme de quarante ans et d'une santé à faire espérer une longue vie et un long exemple ; ses talents , sa piété , sa modestie , son amour de la pénitence séduisirent M. de la Trappe, et le témoignage de M. de Meaux acheva de le déterminer. Ce fut donc lui qui, à la prière de M. de la Trappe, fut nommé par le roi pour succéder à celui qu'il venoit de perdre. Ce nouvel abbé ne tarda pas à se faire mieux connoître après qu'il eut eu ses bulles ; il se crut un personnage , chercha à se faire un nom, à paroître et à n'être pas inférieur au grand homme à qui il devoit sa place et à qui il succédoit. Au lieu de le consulter il en devint jaloux, chercha à lui ôter la confiance des religieux, et n'en pouvant venir à bout, à l'en tenir séparé. Il fit l'abbé avec lui plus qu'avec nul autre; il le tint dans la dépendance, et peu à peu se mit à lo traiter avec une hauteur et une dureté extraordinaires , et à maltraiter ouvertement ceux de la maison qu'il lui crut les plus attachés. Il changea autant qu'il le put tout ce que M. de la Trappe avoit établi , et sans réflexion que les choses ne subsistent que par le même esprit qui les a établies, surtout celles de ce genre si particulier et si sublime. Il alloit à la sape avec application, et il suffisoit qu'une chose eût été introduite par M. de la Trappe pour y en substituer une tout opposée. Prélat plus que religieux, ne se prêtant qu'à ce qui pouvoit paroître; et devant les amis de M. de la Trappe (quand ils étoient gens à être ménagés) dans les adorations pour lui , dont tout aussitôt après il savoit se dédommager par les procédés avec lui les plus étranges.
Outre ce qu'il en coûtoit au cœur et à l'esprit de M. de la Trappe , cette conduite n'alloit pas à moins qu'à un prompt renversement de toute régularité, et à la chute d'un si saint et si merveilleux édifice. M. de la Trappe le voyoit et le sentoit mieux que personne et par sa lumière et par son expérience, lui qui l'avoit construit et soutenu de fond en comble. Il en répandoit une abondance de larmes devant son crucifix. Il savoit que d'un mot il renverseroit cet insensé, il étoit peiné pour sa maison de ne le pas faire, et déchiré de la voir périr; mais il étoit lui-même si indignement traité tous les jours et à tous les moments de sa vie, que la crainte extrême de trouver, même involontairement, quelque satisfaction personnelle à se défaire de cet ennemi et de ce persécuteur le retenoit tellement là-dessus , qu'à moi-même il me dissimuloit ses peines et me persuadoit tant qu'il pouvoit que cet abbé faisoit très-bien en tout, et qu'il en étoit parfaitement content. Il ne meutoit pas assurément, il se plaisoit trop dans cette nouvelle épreuve, qui se peut dire la plus forte de toutes celles par lesquelles il a été épuré, et il ne craignoit rien tant que de sortir de cette fournaise. Il excusoit donc tout ce qu'il ne pouvoit nier, et avaloit à longs traits l'amertume de ce calice. Si M. Maisne et un ou deux anciens religieux le pressoient sur la ruine de sa maison, à qui il ne pouvoit dissimuler ce qu'ils voyoient et sentoient eux-mêmes , il répondoit que c'étoit l'œuvre de