‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 336 sur 374 · AU CHOIX D*UN ABBÉ · texte numérisé non relu

AU CHOIX D*UN ABBÉ

Dieu , non des hommes , et qu'il avoit ses desseins et qu'il falloit le

laisser faire,

M. Maisne étoit un séculier qui avoit beaucoup de lettres , infiniment d'esprit , de douceur , de candeur , et de l'esprit le plus gai et le plus aimable , qui depuis plus de trente ans vivoit là comme un religieux , et qui avoit écrit, sous M. de la Trappe, la plupart de ses lettres et de ses ouvrages qu'il lui dictoit. Je savois donc par lui et par ces autres religieux tous les détails de ce qui se passoit dans cet intérieur. J'en savois encore par M. de Saint-Louis :c'étoit un gentilhommequi avoit passé une grande partie de sa vie à la guerre , jusqu'à être brigadier de cavalerie avec un beau et bon r-^giment. Il étoit fort connu et fort estimé du roi , sous qui il avoit servi plusieurs campagnes avec beaucoup de distinction. Les généraux en faisoienttous beaucoup de cas, et M. de Turenne l'aimoit plus qu'aucun autre. La trêve de vingt ans lui fit peur en 1684 ; il n'étoit pas loin de la Trappe; il y avoit vu M. de la Trappe au commencement qu'il s'y retira; il vint s'y retirer auprès de lui dans la maison qu'il avoit bâtie au dehors pour les abbés commendataires, afin qu'ils ne troublassent point la régularité du dedans; et il y a vécu dans une éminente piété. C'étoit un de ces preux militaires, pleins d'honneur et de courage et de droiture, qui la mettent à tout sans s'en écarter jamais, avec une fidélité jamais démentie , et à qui le cœur et le bon sens servent d'esprit et de lumière , avec plus de succès que l'esprit et la lumière n'en donnent à beaucoup de gens.

Le temps s'écouloit de la sorte sans qu'il fût possible de persuader H. de la Trappe contre l'amour de ses propres souffrances, ni d'espérer rien que de pis en pis de celui qui étoit en sa place. Enfin il arriva ce qu'on n'auroit jamais pu imaginer. D. Gervaise tomba dans la punition de ces philosophes superbes dont parle l'Écriture ; par une autre merveille ses précautions furent mal prises , et par une autre plus grande encore, le pur hasard, ou pour mieux dire la Providence, le fit prendre sur le fait. On alla avertir M. de la Trappe, et, pour qu'il ne pût pas en douter, celui dont il s'agissoit lui fut mené. M. de la Trappe épouvanté , tant qu'on peut l'être , fut tout aussitôt occupé de ce que pour- Toit être devenu D. Gervaise. Il le fit chercher partout , et il fut longtemps dans la crainte qu'il ne se fût allé jeter dans les étangs dont la Trappe est environnée. A la fin on le trouva caché sur les voûtes de l'église, prosterné et baigné de larmes. Il se laissa amener devant M. de la Trappe , à qui il avoua ce qu'il ne pouvoit lui cacher, M. de la Trappe , qui vit sa douleur et sa honte, ne songea qu'à le consoler avec une charité infinie, en lui laissant pourtant sentir combien il avoit besoin de pénitence et de séparation. Gervaise entendit à demi-mot, et dans l'état où il se trouvoit, il offrit sa démission. Elle fut acceptée. On manda un notaire à Mortagne, qui vint le lendemain, et l'affaire fut consommée. M. du Charmel , qui étoit fort bien avec M. de Paris , reçut par un exprès cette démission , avec une lettre de D. Gervaise à ce prélat, qu'il prioit de présenter sa démission au roi.

Il étoit arrivé deux choses depuis fort peu qui causèrent un étrange contre-tempe : l'une, que la conduite de D. Gervaise à l'égard de M. de

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