‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 5 sur 374 · INTRODUCTION. IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. IX

de Mme de Maintenon , une distraction maladroite qui lui aurait fait mal parler de Scarron. Au contraire, c'est Despréaux qui eut plus d'une fois cette distraction plaisante , dans laquelle le critique s'échappait , tandis que Racine , meilleur courtisan , lui faisait tous les signes du monde sans qu'il les comprît. Tranchons sur cela. La question de la vérité des Mémoires de Saint-Simon n'est pas et ne saurait être circonscrite dans le cercle des observations de ce genre , même quand les erreurs se trouveraient cent fois plus nombreuses. Qu'on veuille bien se rendre compte de la manière dont les Mémoires , tels que les siens , ont été et sont nécessairement composés. 11 y a entre les façons infinies d'écrire l'histoire deux divisions principales qui tiennent à la nature des sources auxquelles on puise. Il y a une sorte d'histoire qui se fonde sur les pièces mêmes et les instruments d'État, les papiers diplomatiques, les correspondances des ambassadeurs , les rapports militaires , les documents originaux de toute espèce. Nous avons un récent et un excellent exemple de cette méthode de composition historique dans l'ouvrage de M. Thiers , qui se pourrait proprement intituler : Ùiitoire administrative et militaire du Consulat et de VEmpire. Et puis , il y a une histoire d'une tout autre physionomie , l'histoire morale contemporaine écrite par des acteurs et des témoins. On vit dans une époque, à la Cour, si c'est à une époque de cour; on y passe sa vie à regarder, à écouter, et, quand on est Saint- Simon, à écouter et à regarder avec une curiosité, une avidité sans pareille, à tout boire et dévorer des oreilles et des yeux. On entend dire beaucoup de choses; on s'adresse le mieux qu'on peut pour en savoir encore davantage; si l'on veut remonter en arrière, on consulte les vieillards , les disgraciés , les solitaires en retraite , les subalternes aussi , les anciens valets de chambre. Il est bien difficile que dans ce qu'on ne voit point soi-même il ne se mêle un peu de crédulité , quand elle est dans le sens de nos inclinations et aussi de notre talent à exprimer les choses. On ne fait souvent que répéter ce qu'on a entendu ; on ne peut aller vérifier chez les notaires. Dans ce qu'on voit par soi-même, et avec les hommes à qui l'on a afl'aire en face et qu'on juge , oh I ici l'on va plus sûrement ; si l'on a le don d'observation et la faculté dont j'ai parlé , on va loin , on pénètre ; et si à ce premier don d'observer se joint un talent pour le moins égal d'exprimer et de peindre , on fait des tableaux , des tableaux vivants et par conséquent vrais , qui donnent la sensation, l'illusion de la chose même, qui remettent en présence d'une nature humaine et d'une société en action qu'on croyait évanouie. Est-ce à dire qu'un autre observateur et un autre peintre placé à côté du premier, mais à un point de vue difi"érent, ne présenterait pas une autre peinture qui aurait d'autres couleurs , et peut-être aussi quelques autres traits de dessin? Non, sans doute; autant de peintres, autant de tableaux; autant d'imaginations, autant de miroirs; mais l'essentiel est qu'au moins il y ait par époque un de ces grands peintres , un de ces immenses miroirs réfléchissants; car, lui absent, il n'y aura plus de tableaux du tout ; la vie de cette époque , avec le sentiment de la réalité , aura disparu , et vous pourrez ensuite faire et composer à loisir toutes vos belles narrations avec vos pièces dites positives et même avec vos

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