X INTRODUCTION
tableaux d'histoire , arrangés après coup et symétriquement , et peignés comme on en voit. Ces histoires, si vraies qu'elles soient quant aux résultats politiques, seront artificielles, et on le sentira; et vous aurez beau faire , vous ne ferez pas qu'on ait vécu dans ce temps que vous racontez.
Avec Saint-Simon on a vécu en plein siècle de Louis XIV ; là est sa grande vérité. Est-ce que par lui nous ne connaissons pas ( mais je dis connaître comme si nous les avions vus), et dans les traits mêmes de leur physionomie et dans les moindres nuances , tous ces personnages et les plus marquants et les secondaires , et ceux qui ne font que passer et figurer? Nous en savions les noms, qui n'avaient pour nous qu'une signification bien vague : les personnes , aujourd'hui , nous sont familières et présentes. Je prends au hasard les premiers que je rencontre : Louville, ce gentilhomme attaché au duc d'Anjou, au futur roi d'Espagne , et qui aura bientôt un rôle politique , — Saint-Simon se sert de lui tout d'abord pour faire sa demande d'une entrevue à M. de Beauvilliers; — il raconte ce qu'est Louville, et il ajoute tout courant : « Louville étoit d'ailleurs homme d'infiniment d'esprit, et qui, avec une imagination qui le rendoit toujours neuf et de la plus excellente compagnie , avoit toute la lumière et le sens des grandes affaires , et des plus solides, et des meilleurs conseils. » Louville reviendra maintes fois dans les Mémoires ; lui-même il a laissé les siens : vous pouvez les lire si vous en avez le temps; mais, en attendant, on a sur l'homme et sur sa nuance distinctive et neuve les choses dites , les choses essentielles et fines , et comme personne autre n'aurait su nous les dire. — M. de Luxembourg a été un adversaire de Saint-Simon; il a été sa partie devant le Parlement , après avoir été son général à l'armée ; il a été l'objet de sa première grande colère , de sa première levée de boucliers comme duc et pair. Est-ce à dire que son portrait par Saint-Simon en sera moins vrai de cette vérité qui saisit, et qui, d'ailleurs, se rapporte bien à ce que disent les contemporains , mais en serrant l'homme de plus près qu'ils n'ont fait?
..... A soixante-sept ans, il s'en croyoit vingt-cinq, et vivoit comme un homme qui n'en a pas davantage. Au défaut de bonnes fortunes dont son âge et sa figure l'excluoient, il y suppléoit par de l'argent, et l'intimité de son fils et de lui , de M. le prince de Conti et d'Albergotti , portoit presque toute sur des mœurs communes et des parties secrètes qu'ils faisoient ensemble avec des filles. Tout le faix des marches et des ordres de subsistances portoit toutes les campagnes sur Puységur, qui même dégrossissoit les projets. Rien de plus juste que le coup d'œil de M. de Luxembourg , rien de plus brillant , de plus avisé , de plus prévoyant que lui devant les ennemis, ou un jour de bataille, avec une audace, une flatterie, et en même temps un sang-froid qui lui laissoit tout voir et tout prévoir au milieu du plus grand feu et du danger et du succès le plus imminent, et c'étoit là où il étoit grand. Pour le reste la paresse même : peu de promenades sans grande nécessité ; du jeu , de la conversation avec ses familiers , et tous les soirs un souper avec