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un très-petit nombre , presque toujours le même , et si on étoit voisin de quelque ville , on avoit soin que le sexe y fût agréablement mêlé. Alors il étoit inaccessible à tout , et s'il arrivoit quelque chose de pressé , c'étoit à Puységur à y donner ordre. Telle étoit à l'armée la vie de ce grand général , et telle encore à Paris , où la Cour et le grand monde occupoient ses journées , et les soirs ses plaisirs. A la fin , l'âge , le tempérament , la conformation le trahirent.... »
Est-ce que vous croyez que M. de Luxembourg ainsi présenté dans son brillant de héros et dans ses vices est calomnié T Bien moins connu , bien moins en vue, vous avez dès les premières pages le vieux Montai, « ce grand vieillard de quatre-vingts ans qui avait perdu un œil à la guerre , où il avait été couvert de coups , » et qui se vit injustement mis de côté dans une promotion nombreuse de maréchaux : « Tout cria pour lui hors lui-même ; sa modestie et sa sagesse le firent admirer. » Il continua de servir avec dévouement et de commander avec honneur jusqu'à sa mort. Ce Montai, tel qu'un Montluc innocent et pur, se dresse devant nous en pied , de toute sa hauteur et ne s'oublie plus. Saint-Simon ne peut rencontrer ainsi une figure qui le mérite sans s'en emparer et la faire revivre. Et ceux même qui sembleraient le mériter moins et qui seraient des visages effacés chez d'autres, il leur rend cette originalité, cette empreinte individuelle qui, à certain degré, est dans chaque être. Rien qu'à les regarder , il leur ôte de leur insipidité , il a surpris leur étincelle. Prétendre compter chez lui ces sortes de portraits, ce serait compter les sables de la mer, avec cette différence qu'ici les grains de sable ne se ressemblent pas : on ne peut porter l'œil sur une page des Mémoires sans qu'il en sorte une physionomie. Dès ce premier volume on a (et je parle des moindres) Crécy , Montgommery, etCavoye, et Lassay, et Chandenier; qui donc les distinguerait sans lui ? Et ce Dangeau si comique à le bien voir , qui a reconquis notre estime par ses humbles services de gazetier auprès de la postérité ; mais qui n'en reste pas moins à jamais orné et chamarré, comme d'un ordre de plus , de la description si complète et si divertissante qu'a faite de lui Saint-Simon. Que s'il arrive aux plus grandes figures, son pinceau s'y égale aussitôt et s'y proportionne. Ce Fénelon qu'il ne connaissait que de vue, mais qu'il avait tant observé à travers les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, quel incomparable portrait il en a donné 1 Voyez-le en regard de celui de Godet, l'évoque de Chartres, si creusé dans un autre sens. S'il y a du trop dans l'un et dans l'autre , que ce trop-là aide à penser, à réfléchir, et comme, après même l'avoir réduit , on en connaît mieux les personnages que si l'on était resté dans les lignes d'en deçà et à la superficie ! Et quand il aura à peindre des femmes, il a de ces grâces légères, de ces images et de ces suavités primitives, presque homériques (voir le portrait de la duchesse de Bourgogne), que les peintres de femmes proprement dits, les malicieux et coquets Hamilton n'égalent pas. Mais avec Saint-Simon on ne peut se mettre à citer et à vouloir choisir : ce n'est pas un livre que le sien, c'est tout un monde. Que si on le veut absolument , on peut retrancher
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et supprimer en idée quelques-uns de ces portraits qui sont suspects , et où il entre visiblement de la haine ; le personnage du duc du Maine est dans ce cas. En général toutefois le talent de Saint-Simon est plus impartial que sa volonté , et s'il y a une grande qualité dans celui qu'il hait, il ne peut s'empêcher de la produire. Et puis, oserai-je dire toute ma pensée et ma conviction ? ce n'est pas une bonne marque à mes yeux pour un homme que d'être très-maltraité et défiguré par Saint-Simon : il ne s'indigne jamais si fort que contre ceux à qui il a manqué de certaines fibres. Ce qu'il méprise avant tout, ce sont les gens, « en qui le servile surnage toujours, » ou ceux encore à qui la duplicité est un instrument familier. Quant aux autres, il a beau être sévère et dur, il a des compensations. Mais je ne parle que de portraits , et il y a bien autre chose chez lui : il y a le drame et la scène , les groupes et les entrelacements sans fin des personnages, il y a l'action; et c'est ainsi qu'il est arrivé à ces grandes fresques historiques parmi lesquelles il est impossible de ne pas signaler les deux plus capitales, celle de la mort de Monseigneur et du bouleversement d'intérêts et d'espérances qui s'opère à vue d'oeil cette nuit-là dans tout ce peuple de princes et de courtisans, et cette autre scène non moins merveilleuse du lit de justice au Parlement sous la Régence pour la dégradation des bâtards , le plus beau jour de la vie de Saint-Simon et où ili savoure à longs traits sa vengeance. Mais , dans ce dernier cas , le peintre est trop intéressé et devient comme féroce : la mesure de l'art est dépassée. Quoi qu'il en soit des remarques à faire , ce n'est certes pas exagérer que de dire que Saint-Simon est le Rubens du commencement du xviii* siècle.
La vie de Saint-Simon n'existe guère pour nous en dehors de ses Mémoires; il y a raconté, et sans trop les amplifier (excepté pour les disputes et procès nobiliaires), les événements qui le concernent. A défaut de la fille du duc de Beauvilliers , il se maria à la fille aînée du maréchal de Lorges; la bonté et la vérité du maréchal, de ce neveu et de cet élève favori de Turenne, l'attiraient, et l'air aimable et noble de sa fille , je ne sais quoi de majestueux , tempéré de douceur naturelle , le fixa. Il lui dut un bonheur domestique constant et vécut avec elle dans une parfaite fidélité. Il n'avait que vingt ans alors , était duc et pair de France , gouverneur de Blaye , gouverneur et grand bailli de Senlis et commandait un régiment de cavalerie : « Il sait, — disait le Mercure galant dans une longue notice sur ce mariage et sur ses pompes , envoyée probablement par lui-même , — il sait tout ce qu'un homme de qualité doit savoir, et Mme sa mère, dont le mérite est connu, l'a fait particulièrement instruire des devoirs d'un bon chrétien. » — c J'oubliois à vous dire , ajoutait le même gazelier en finissant , que la mariée est blonde et d'une taille des plus belles ; qu'elle a le teint d'une finesse extraordinaire et d'une blancheur à éblouir ; les yeux doux , assez grands et bien fendus , le nez un peu long et qui relève sa physionomie , une bouche gracieuse , les joues pleines , le visage ovale , et une gorge qui ne peut être ni mieux taillée ni plus belle. Tout cela ensemble forme un air modeste et de grandeur qui imprime du respect : elle a d'ailleurs toute la beauté d'âme qu'une personne de qualité doit avoir , et elle ira
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de pair en mérite avec M. le duc de Saint-Simon son époui, l'un des plus sages et des plus accomplis seigneurs de la Cour. » Saint-Simon a parlé en bien. des endroits de sa femme, et toujours avec un sentiment touchant de respect et d'affection , l'opposant à tant d'autres femmes ou mutiles , ou ambitieuses quand elles sont capables , et la louant en termes charmants de a la perfection d'un sens exquis et juste en tout , mais doux et tranquille , et qui , loin de faire apercevoir ce qu'il vaut , semble toujours l'ignorer soi-même, avec une uniformité de toute la vie de modestie, d'agrément et de vertu. »
On a de Saint-Simon et de sa femme , vers cette époque de leur mariage, deux beaux portraits par Rigaud, que possède M. le duc actuel de Saint-Simon. Le portrait gravé de Saint-Simon est joint à la présente édition et remplace avantageusement l'ancien portrait qu'on voyait dans la première, lequel n'était pas bon, et avait de plus l'inconvénient de n'être réellement pas le sien , mais celui de son père. Il s'est fait quelquefois de ces méprises.
Quoiqu'il faille prendre garde de trop raisonner sur les portraits , et que l'air de jeunesse du nouvel époux jure un peu avec l'idée que donnent ses Mémoires , on remarque pourtant que sa figure et sa physionomie sont assez bien celles de son œuvre; la figure est fine; l'œil assez doux peut se courroucer et devenir terrible. Il a le nez un peu en l'air et assez mutin ; la bouche maligne et d'où le trait n'a pas de peine à partir. Mais l'idée de force qui est si essentielle au talent de Saint-Simon , reste absente , et elle est sans doute dissimulée par la jeunesse.
Saint-Simon avait servi à la guerre convenablement et avec application pendant plusieurs campagnes. Après la paix de Ryswick , le régiment de cavalerie dont il était mestre de camp, fut réformé, et il se trouva sans commandement et mis à la suite. Lorsque la guerre de la Succession commença (1702). voyant de nouvelles promotions se faire dans lesquelles figuraient de moins anciens que lui et y étant oublié, il songea à se retirer du service, consulta plusieurs amis, trois maréchaux et trois hommes de Cour, et sur leur avis unanime a qu'un duc et pair de sa naissance, établi d'ailleurs comme il était et ayant femme et enfants, n'allait point servir comme un haut-le-pied dans les armées et y voir tant de gens si différents de ce qu'il était, et, qui pis est, de ce qu'il y avait été, tous avec des emplois et des régiments, > il donna, comme nous dirions, sa démission; il écrivit au roi une lettre respectueuse et courte , dans laquelle , sans alléguer d'autre raison que celle de sa santé, il lui marquait le déplaisir qu'il avait de quitter son service. « Eh bien! monsieur, voilà encore un homme qui nous quitte, » dit le roi au secrétaire d'État de la guerre Chamillart, en lui répétant les termes de la lettre ; et il ne le pardonna point de plusieurs années à Saint-Simon , qui put bien avoir encore quelquefois l'honneur d'être nommé pour le bougeoir au petit coucher, mais qui fut rayé tn petto de tout acheminement à une faveur réelle , si jamais il avait été en passe d'en obtenir. Il avait vingt-sept ans.
Un ou deux ans après, à l'occasion d'une quête que Saint-Simon ne