‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 91 sur 374 · RUSES DE M. DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

RUSES DE M. DE LUXEMBOURG

rope fit espérer à ce maréchal qu'on auroit besoin de lui , et qu'il y pourroit trouver de ces moments heureux d'acquérir de la gloire et, avec elle, le crédit d'emporter sa préséance. En effet, le maréchal d'Humières, créature de M. de Louvois, ayant mal réussi en Flandre dès la première campagne, M. de Luxembourg lui fut substitué par ce ministre tout -puissant, qui, pour son intérêt particulier, avoit engagé la guerre et qui vouloit y réussir, et qui fit céder à ce grand intérêt son peu d'affection pour ce nouveau général, qui ne compta ses campagnes que par des combats et souvent par des victoires. Ce fut donc après celles de Leure, qui ne fut qu'un gros combat de cavaleriede Fleurus, qui ne fut suivie d'aucun fruit; de Steinkerque, où l'armée françoise pensa être surprise et défaite , trompée par un espion du cabinet du général , découvert , et à qui , le poignard sous la gorge , on fit écrire ce qu'on voulut; et, enfin, après celle de Neerwinden, qui ne valut que Charleroy, que M. de Luxembourg se crut assez fort pour entreprendre tout de bon ce procès de préséance. L'intrigue , l'adresse, et, quand il le falloit, la bassesse le servoit bien. L'éclat de ses campagnes et son état brillant de général de l'armée» la plus proche et la plus nombreuse luiavoient acquis un grand crédit. Là cour étoit presque devenue la sienne par tout ce qui s'y rassembloit autour de lui, et la ville, éblouie du tourbillon et de son accueil ouvert et populaire, lui étoit dévouée. Les personnages de tous états croyoient avoir à compter avec lui, surtout depuis la mort de Louvois, et la bruyante jeunesse le regardoit comme son père , et le protecteur de leur débauche et de leur conduite, dont la sienne à son fige ne s'éloignoit pas. Il avoit captivé les troupes et les officiers généraux. Il étoit ami intime de M. le Duc, et surtout de M. le prince de Conti , le Germanicus d'alors. Il s'étoit initié dans le plus particulier de Monseigneur, et, enfin, il venoit de faire le mariage de son fils aine avec la fille aînée du duc de Chevreuse, qui, avec le duc de Beauvilliers , son beau-frère, et leurs épouses, avoient alors le premier crédit et toutes les plus intimes privances avec le roi et avec Mme de Maintenon.

Dans le parlement la brigue étoit faite. Harlay, premier président , menoit ce grand corps à baguette ; il se l'étoit dévoué tellement qu'il crut qu'entreprendre et réussir ne seroit que même chose et que cette grande affaire lui coûteroit à peine le courant d'un hiver à emporter. Le crédit de ce nouveau mariage venoit de faire ériger , en faveur du nouvel époux, la terre de Beaufort en duché, vérifié sous le nom de Montmorency, et, à cette occasion, il ne manqua pas de persuader à tout le parlement que le roi étoit pour lui dans sa prétention contre ses anciens. Lorsque bientôt après il la recommença tout de bon , le premier président, extrêmement bien à la cour, l'aida puissamment à cette fourberie , de sorte que , lorsqu'on s'en fut aperçu , le plus grand remède y devint inutile. Ce fut une lettre au premier président , de la part du roi , écrite par Pontchartrain , contrôleur général des finances et secrétaire d'État, par laquelle il lui mandoit que le roi, surpris des bruits qui s'étoient répandus dans le parlement qu'il favorisoil la cause de M. de Luxembourg , vouloit que la compagnie sût, par lui , et s'as-

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