CHAPITRE IX
Norion , premier président. — Harlay, premier président. — Harlay, auteur de la légitimation des doubles adultérins, sans nommer la mère; source de sa faveur. — Causes de sa parlinlité pour M. de Luxembourg. — Silua- ); tien des deux parties. — Ducs de Clievreuse et de Bouillon en prétentions •. el à part. — Talon, président à morlicr. — LabrifTe, procureur général. — ^Mesures de déférence de moi à M. do Luxembourg. — Sommaire de la question formant le procès. — Opposants & M. de Luxembourg. — Conduite inique en faveur de M. de Luxembourg. — Mes lettres d'Étal. — Cavoye. — Mes ménagements pour M. de Luxembourg mal reçus.
Lors du mariage de M. de Luxembourg, et qui l'entreprit pour se faire un chausse-pied à une érection nouvelle , M. le Prince avoit obtenu des lettres patentes de renvoi au parlement. M. Talon, lors avocat général d'une grande réputation, y parla avec grande éloquence et une grande capacité, et, après avoir traité la question à fond, avec toutes les raisons de part et d'autre , avoit conclu en plein contre M. de Luxembourg. Ce fut aussi où il arrêta son affaire, eut son érection nouvelle et attendit sa belle. Il crut l'avoir trouvée quelques années après : Novion , premier président , étoit Potier comme le duc de Gesvres; l'intérêt de son cousin, qu'on a vu dans la généalogie cidessus, l'avoit mis dans celui de M. de Luxembourg; ils crurent pouvoir profiter de l'état , prêt à être jugé , où le procès en étoit demeuré, et résolurent de l'étrangler à l'improviste, et peut-être en seroient-ils venus à bout sans le plus grand hasard du monde. A une audience ouvrante de sept heures du matin , destinée à rendre une sommaire justice au peuple, aux artisans et aux petites aiTaires qui n'ont qu'un mot, l'intendant de mon père et celui de M. La Rochefoucauld, qui se trouvèrent là sans penser à rien moins qu'à ce procès de préséance, en entendirent appeler la cause et tout aussitôt un avocat parler pour M. de Luxembourg. Ils s'écrièrent , s'opposèrent , représentèrent l'excès d'une telle surprise et en arrêtèrent si bien le coup que , manqué par là, et les mesures rompues par ce singulier contre -temps , M. de Luxembourg demeura court et laissa de nouveau dormir son affaire jusqu'au temps dont il s'agit ici.
Ce M. de Novion fut surpris en quantité d'iniquités criantes, et souvent à prononcer à l'audience, à l'étonnement des deux côtés. Chacun croyoit que l'autre avoit fait l'arrêt et ne le pouvoit comprendre, tant qu'à la fin ils se parlèrent au sortir de l'audience et découvrirent que ces arrêts étoient du seul premier président. Il en fit tant que le roi résolut enfin de le chasser. Novion tint ferme , en homme qui a toute honte bue et qui se prend à la forme , qui rendroit son expulsion difficile; mais on le menaça enfin de tout ce qu'il méritoit; on lui montra une charge de président à mortier pour son petit-fils , car son fils étoit mort de bonne heure, et il prit enfin son parti de se retirer. Harlay,
[1694] HARLAY PREMIER PRÉSIDENT. 'i9
procureur général, lui succéda, et LabriiTe, simple maître des requêtes , mais d'une brillante réputation , passa à l'importante charge de procureur général.
Harlay étoit fils d'un autre procureur général du parlement et d'une Bellièvre, duquel le grand-père fut ce fameux Achille d'Harlay, premier président du parlement après ce célèbre Christophe de Thou son beau-père, lequel étoit père de ce fameux historien. Issu de ces grands magistrats, Harlay en eut toute la gravité qu'il outra en cynique: en afTecta le désintéressement et la modestie, qu'il déshonora l'une par sa conduite, l'autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautoit aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservoit la plus exacte droiture; mais, dès qu'il apercevoit un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt il étoit vendu. La suite de ces Mémoires en pourra fournir des exemples; en attendant, ce procès-ci le manifesta à découvert.
Il étoit savant en droit public , il possédoit fort le fond des diverses jurisprudences, il cgaloit les plus versés aux belles-lettres, il connoissoit bien l'histoire, et savoit surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui ne souffroit point de réplique, et que nul autre premier président n'atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaîque le rendoit redoutable par la licence qu'il donnoit à ses répréhensions publiques , et aux parties , et aux avocats , et aux magistrats , en sorte qu'il n'y avoit personne qui ne tremblât d'avoir affaire à lui. D'ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il étoit l'esclave, et le très-humble serviteur de ce qui y étoit en vraie faveur, fin courtisan, singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournoit uniquement à son ambition de dominer et de parvenir , et de se faire une réputation de grand homme. D'ailleurs sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu'extérieure, sans humanité même, en un mot, un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans ftme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, k accabler, et n'en ayant de sa vie perdu une occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d'autant plus perçants qu'il avoit infiniment d'esprit, l'esprit naturellement porté à cela et toujours maître de soi pour ne, rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.
Pour l'extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en lo.sange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants qui ne regardoient qu'à la dérobée, mais qui , fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample , un rabat presque d'ecclésiastique et des manchettes plates comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n'avançoit qu'à force de révérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles.