AVEC BERINGHEN
sur sa réputation, puisque ce ne seroit pas lui qu'on attaquèrent, mais son fils qui n'avoit aucun de ces boucliers , qui s'étoit rendu la bête de tout le monde, et dont la chute auroit les applaudissements publics.
Beringhen connoissoit parfaitement Pontchartrain ; il m'avoua la vérité de ce que je lui représentois , sa crainte extrême de ce que je prévoyois , et me pressa de travailler à une réconciliation si capitale à la fortune du père et du fils , comme le seul homme qui la pût entreprendre par l'amitié et la confiance que le duc et le chancelier a voient également et entièrement pour moi. Je lui répondis que c'étoit toute ma passion , mais que je travaillerois en vain tant que le chancelier s'escarmoueberoit avec le duc sans cesse au conseil , et ne se mesureroit pas ailleurs à son égard; qu'il nourrissoit ainsi une haine, pour parler nettement , de longue main enracinée , qu'il augmentent tous les jours loin de songer à Témousser , en quoi pourtant consistent son salut et celui de sa famille; que c'étoit à lui, Beringhen, son ami, et qui ne lui seroit point suspect sur M. de Beauvilliers avec qui il savoit bien qu'il n'avoit point de liaison , à lui ouvrir les yeux sur le danger de voir périr toute là fortune prodigieuse qu'il avoit faite; et de lui faire comprendre qu'elle valoit bien la peine de se contraindre, et de ployer à la nécessité des temps; qu'après qu'il l'auroit rendu capable d'un vrai changement de conduite à cet égard , je verrois à tâcher de le mettre à profit auprès de M. de Beauvilliers, et peu à peu ainsi les rapprocher, et <le là les réconcilier enfin si je pouvois.
Le premier écuyer , ou timide comme il l'étoit naturellement , ou désespérant de faire entendre raison au chancelier vif et décidé comme il le connoissoit , ou véritablement court de temps , me dit qu'il en auroit peu pour parler suffisamment au chancelier qui n'étoit point à Marly , qui n'y venoit que pour les conseils , et qui ces jours-là s'en retournoit dîner à Versailles, et les autres jours se tenoit à Pontchartrain; qu'il avoit demandé congé au roi de s'en aller dans quelques jours chez lui à Armainvilliers, et qu'il y passeroit presque tout le voyage de Fontainebleau , où la cour alloit incessamment. 11 finit par me presser de nouveau de travailler à une aussi bonne œuvre que nul autre que moi ne pouvoit exécuter, et moi par l'exhorter déparier au moins avant de partir , et de parler sans ménagement. La suite de ceci se verra bientôt à Fontainebleau; avant d'y conduire la cour, il faut reprendre des choses qui ont précédé ce voyage.
On a pu voir épars en plusieurs endroits de ces Mémoires à quel degré d'intimité et de toute confiance j'étois arrivé avec le duc de Beauvilliers , avec le duc de Chevreuse , et avec les duchesses leurs femmes. Tout cela vivoit dans la même amitié avec Mme de Saint-Simon , et ce qui étoit peut-être unique pour des personnes si généralement cachées et compassées , dans la confiance et la liberté la plus entière , fondées sur l'estime de sa vertu , et l'expérience de la sagesse et de la bonté de son esprit et de sa conduite , plus encore s'il se peut que sur ce qu'elle m'é toit, et de ce qu'ils savoient que j'étois pour elle. Il faut donc comprendre que ces trois couples faisoient un groupe qui ne se cachoit rien , qui
§6 consultait tout , qui en ce genre étoit inaccessible à quiconque . et doût le commerce étôît nOn-Seulemèût continuel , mais de tous les joufs , et souvent de plus d'une fois par jour quand nous étions dans les mêmes lieuî, et il étoit fort rare quë nous en fussions séparés, parce que Vaucresson étoit fort proche, et que je ne sortois presque point de la cour, ni Mme dé Saint-Simon non plus. Cette union anciennement prise, mais liée et augmentée par degrés , en étoit à ce dernier bien longtemps avant la mort de Monseigneur, comme divers traits de ces Mémoires auront pu le faire remarquer.
Dans cet état , M. de BeaUvilllers ne cessoit depuis longtemps de faire naître dé l'èstimé, dé l'amitié, du goût pour moi en son pupille, sur l'esprit ët lé cœur duquel il pouvoit tout. Il n'en perdit aucune occasion pendant plusieurs années. On a vu que j'en sentis l'effet à l'occasion de l'ambassade de Rome, et Un autre si grandement marqué à son arrivée de là campagne de Lille. L'état triste où il fut après si longtemps ajouta aux mesurés que le sage gouverneur me prescrivit toujours. On se souvient dé là situation où la cabale dé Me u don tenoit ce prince , et combien le roi même demeura aliéné de lui , en sUs de ce qu'il en étoit auparavant par là Vie si recluse et si ressèrréë dë sou petit-fils , qui l*àvoitdès lors mis fort à gauche avec Monseigneur. Où ne doutoitdans aucun de ces temps que le duc de Beauvilliers nè possédât ce jeune prince ; on ignoroit bien le fond de mon intimité avec lé duc , mais la liaison étoit trop forte , et le commercé trop continuel et trop libre avec dés gens aussi enfermés , pour n'avoir pas percé.
Être en mesure et en garde infinie étoit le caractère dominant du duc. La haine de Mme de Mai nienon , ét les secousses qu'il avoit éprouvées du roi même, augmentoient encore les entraves de sa timidité naturelle. Il craignoit les soupçons de circonvenir son pupille, il craignoit la jalousie et les regards perçants qui s*étoient fixés Sur moi depuis ce choix pour Rome. Il vouloit me mettre peu à peu dans la confiance du jeune princë, mais il ne vouloit pas quMl en parût rien. Il redoubla encore de précautions depuis la campagne de Lille où je m'êtois si hautement déclaré et dont je fus perdu un temps. Je rappelle toutes ces époques ët ces faits épars dans ces Mémoires, pour les remettre tous à la fois sous les yeux , et montrer les raisons de lâ conduite que le duc de Beauvilliers me fit observer , de concert avec lé prince.
Je ne le voyois chez lui , aut heures dé cour que rarement et courtement, assez pour qu'il ne parût rien d'affecté, assez peu pour qu'on ne pût soupçonner non-seulement privance , mais même aucun dessein de m'approche r de lui; en tout plus dé négligence que de cour. £ar cette raison le prince me distinguoit peu chez lui , et lie me donnoit guère au delà de ce qu'il avoit accoutumé aux gens de ma sorte ; mais souvent un coup d'oeil expressif, un sourire à la dérobée m'en disoit tout ce que j'en désirois savoir.
Outré la transcendance d'être sans cessé porte avec étude \>àt le duc de Beauvilliers âuprès dé lui, et encore par le duc de ChevreUse, du caractère dont étoit ce prince, ce qu'il paroissoit du mien par lé tissu de la conduite ordinaire de toute ma vie étoit un avantage peu commun
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