‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 167 sur 378 · NOAILLES SE JETTE À DESMARETS · texte numérisé non relu

NOAILLES SE JETTE À DESMARETS

conseil , n 'avoit jamais eu qu'un manège qui avoit toujours tenu le roi et Mme de Maintenon en garde contre elle , même assez peu décemment. Sa femme , une folle qui , toute nièce unique qu'elle étoit de Mme de Maintenon, lui étoit devenue pesante à l'excès, et qui, loin d'oser lui ouvrir la bouche , ne la voyoit que par mesure , et presque toujours pour en être grondée , sans liaison en aucun temps avec la Dauphine , sans considération dans le monde, qu'on ne lui avoit jamais laissé voir que par le trou d'une bouteille. Son oncle perdu avec Mme de Maintenon , et fort avancé de l'être près du roi. Ses trois sœurs, dames du palais, et fort bien avec la Dauphine , mais la Dauphine hors de mesure d'écouter rien. Nui seigneur en charge à qui il pût ou voulût avoir recours, et pour les ministres , son cas n'étoit pas graciable auprès de gens à principes et de la haute piété des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers , et fils et neveu de gens dont le premier ne pouvoit lui attirer leur grâce, et l'autre, quoi qu'il eût fait pour conserver au duc de Beauvilliers ses places aux dépens de son propre frère , n'en étoit pas moins pour eux l'ennemi fatal de l'archevêque de Cambrai.

L'évêque de Meaux n'étoit pas assez simple pour s'ingérer de raccommoder avec Mme de Maintenon le neveu de celui qui le vouloit perdre. Il en étoit de même de La Chétardie, son directeur, et du P. Tellier auprès du roi. Voysin , vil esclave de Mme de Maintenon , ne se seroit pas hasardé à lui déplaire. Pontchârtrain malfaisant et sans crédit ni volonté ; le chancelier se sentoit les reins trop rompus ; Torcy étoit la timidité même. Desmarets parut au duc de Noailles le seul dont il pût espérer secours. Desmarets étoit un sanglier tellement enfoncé dans sa bauge , qu'il ignoroit presque tout ce qui se passoit hors de sa sphère. Il ne comptoit et ne croyoit qu'en Mme de Maintenon : il ne se douta seulement pas de la situation du duc de Noailles. Il se trouva donc flatté de le voir se jeter à lui; et s'il la sut bien longtemps depuis , Use trouva tellement lié qu'il ne put s'en défaire ou qu'il ne l'osa. C'étoit donc tenir à quelqu'un que cette liaison si prompte que saisit le duc de Noailles. Il la cultiva d'assiduité, de flatteries, et de souplesses; un contrôleur général, ministre et accrédité étoit toujours bon à avoir pour qui surtout n'avoit personne , en attendant qu'il vît jour à se servir de lui pour le raccommoder, ce qui néanmoins ne se trouva pas.

M. de Noailles, qui avoit été fort bien avec M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans, étoit brouillé avec eux pour l'affaire de Renaut, qu'il lui avoit donné , et qu'il avoit eu auparavant à lui , et pour des tracasseries avec Mme la duchesse. Dans son état florissant, il s'en seroit, je crois , peu soucié , mais dans celui où il se trouvoit , les miettes mêmes lui sembloient aiguës, il auroit voulu au moins les ramasser. Ma liaison intime avec eux étoit publique; je passois pour l'ami de cœur et de confiance la plus totale du duc de Beauvilliers , et même du duc de Chevreuse ; on n'ignoroit pas que j'étois au même point aveo le chancelier. Ce qui se passoit de secret et d'intime entre le Dauphin et moi ne se savoit pas , mais on étoit en grand soupçon sur moi de ce côté-là par le chausse-pied du duc de Beauvilliers , par l'air et les manières qui échappoient pour moi au Dauphin , quand je paroissois devant lui en

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