‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 168 sur 378 · CARACTÈRE DU DUC DE NO AILLES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU DUC DE NO AILLES

public, par les entretiens tête à tète qu'il avoit souvent dans le salon de Mari y avec Mme de Saint-Simon , et dans leurs parties où elle se trouvoit presque toujours ; ni lui ni la Dauphine ne se contraigooient plus sur le désir de la voir succéder à la duchesse du Lude , et d'une manière encore que celle-ci , qui le savoit et en parloit , ne pouvoit en être peinée. Le roi et le monde la traitoient avec une distinction marquée de tout temps, et qui augmentoit toujours; je l'étois bien du roi, et le monde avoit les yeux fort ouverts sur moi. Tout cela apparemment persuada au duc de Noailles que , pour un temps ou pour un autre , j'étois un homme qu'il falloit gagner, et il ne fut pas quinze jours de retour qu'il commença à dresser vers moi ses batteries.

Le duc de Noailles maintenant arrivé au bâton , au commandement des premières armées et au ministère , va désormais figurer tant, et en tant de manières , qu'il seroit difficile d'aller plus loin avec netteté sans le faire connoître , encore qu'il soit plein de vie et de santé , et qu'il ait trois ans moins que moi. C'est un homme né pour faire la plus grande fortune quand il ne l'auroit pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille assez grande mais épaisse , sa démarche lourde et forte , son vêtement uni ou tout au plus d'officier , voudroient montrer la simplicité la plus naturelle ; il la soutient avec le gros de ce que, faute de meilleure expression , on entend par une apparence de sans façon et de camarade. On a rarement plus d'esprit et plus de toutes sortes d'esprit , plus d'art et de souplesse à accommoder le sien à celui des autres, et à leur persuader, quand cela lui est bon , qu'il est pressé des mêmes désirs et des mêmes affections dont ils le sont eux-mêmes , et pour le moins aussi fortement qu'eux, et qu'il en est supérieurement occupé. Doux quand il lui plaît, gracieux, affable, jamais importuné quand même il l'est le plus; gaillard, amusant; plaisant de la bonne et fine plaisanterie, mais d'une plaisanterie qui ne peut offenser: fécond en saillies charmantes; bon convive, musicien; prompt à revêtir comme sien tous les goûts des autres, sans jamais la moindre humeur; avec le talent de dire tout ce qu'il veut, comme il veut, et de parler toute une journée sans toutefois qu'il s'en puisse recueillir quoi que ce soit , et cela même au milieu du salon de Marly , et dans les moments de sa vie les plus inquiets , les plus chagrins, les plus embarrassants. Je parle pour l'avoir vu bien des fois sachant ce qu'il m'en avoit dit lui-même , et lui demandant après , dans mon étonnement , comment il pouvoit faire.

Aisé, accueillant, propre à toute conversation, sachant de tout , parlant de tout, l'esprit orné, mais d'écorce; en sorte que sur toute espèce de savoir force superficie , mais on rencontre le tuf pour peu qu'on approfondisse , et alors vous le Voyez maître passé en galimatias de propos délibéré. Tous les petits soins , toutes les recherches , tous les avisemenls les moins prévus coulent de source chez lui pour qui il veut capter, et se multiplient, et se diversifient avec grâce et gentillesse, et ne tarissent point , et ne sont point sujets à dégoûter. Tout à tous avec une aisance surprenante , et n'oublie pas dans les maisons à plaire à certains anciens valets. L'élocution nette , harmonieuse , toutefois naturelle et agréable; assez d'élégance , beaucoup d'éloquence, mais qui

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