‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 169 sur 378 · CARACTÈRE DU DUC DE NOAILLES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU DUC DE NOAILLES

sent l'art , comme avec beaucoup de politesse et de grâce dans ses manières , elles ne laissent pas de sentir quelque sorte de grossièreté naturelle ; et toutefois des récits charmants , le don de créer des choses de riens pour l'amusement , et de dérider et d'égayer même les affaires les plus sérieuses et les plus épineuses, sans que tout cela paroisse lui coûter rien.

Voilà sans doute bien de l'agréable et de grands talents de cour j heureux s'il n'en avoit point d'autres. Mais les voici : tant d'appas, d'esprit de société , de commerce ; tant de pièges d'amitié , d'estime , de confiance , cachent presque tous les monstres que les poëtes ont feints dans le Tartare; une profondeur d'abîme , une fausseté à toute épreuve, une perfidie aisée et naturelle accoutumée à se jouer de tout; une noirceur d'âme qui fait douter s'il en a une , et qui assure qu'il ne croit rien; un mépris de toute vertu de la plus constante pratique; et tour à tour, selon le besoin et les temps, la débauche publique abandonnée, et l'hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie. En tous ces genres de crimes un homme qui s'étend à tout , qui entreprend tout , qui , pris sur le fait, ne rougit de rien , et n'en pousse que plus fortement sa pointe ; mai ire en inventions et en calomnies , qui ne tarit jamais , et qui demeure bien rarement court; qui se trouvant à découvert et dans l'impuissance, se reploie prestement comme les serpents , dont il conserve le venin parmi toutes les bassesses les plus abjectes dont il ne se lasse point , et dont il ne cesse d'essayer de vous regagner dans le dessein bien arrêté de vous étrangler; et tout cela sans humeur, sans haine, sans colère, tout cela à des amis de la plus grande confiance, dont il avoue n'avoir jamais eu aucun lieu de se plaindre , et auxquels il ne nie pas des obligations du premier ordre. Le grand ressort d'une perversité si extrêmement rare est l'ambition la plus démesurée , qui lui fait tramer ce qu'il y a de plus noir, de plus profond, de plus incroyable, pour ruiner tout ce qu'il y craint d'obstacles, et tout ce qui peut, même sans le vouloir, rendre son chemin moins sûr et moins uni. Avec cela une imagination également vaste, fertile, déréglée, qui embrasse tout, qui s'égare partout , qui s'embarrasse et qui sans cesse se croise elle-même ; qui devient aisément son bourreau , et qui est également poussée par une audace effrénée , et contrainte par une timidité encore plus forte , sous le contraste desquelles il gémit , il se roule , il s'enferme ; il ne sait que faire , que devenir, et [sa timidité] protège néanmoins rarement contre ses crimes.

En même temps avec tout son esprit, ses talents, ses connoissances , l'homme le plus radicalement incapable de travail et d'affaires. L'excès de son imagination, la foule de vues, l'obliquité de tous les desseins qu'il bâtit en nombre tous à la fois, les croisières qu'ils se font les uns aux autres, l'impatience de les suivre et de les démêler mettent une confusion dans sa tète de laquelle il ne peut sortir. C'est à la guerre la source de tant de' mouvements inutiles dont il harasse ses troupes, sans aucun fruit , et si souvent à contre- temps , en général par des marches et des contre-marches que personne ne comprend, en détail par des détachements qui vont et qui reviennent sans objet , en tout par des contre-

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