CARACTÈRE DU DUC DE NO AILLES
ordres , six , huit , dix tous de suite , quelquefois en une heure aux mêmes troupes , souvent à toute l'armée pour marcher et ne marcher pas , qui en font le désespoir , le mépris et la ruine. En affaires , il saisit un projet , il le suit huit jours , quelquefois jusqu'à quinze ou vingt. Tout y cède , . tout y est employé, toute autre chose languit dans l'abandon, il ne respire que pour ce projet* Un autre naît et se grossit dans sa tête , fait disparoitre le premier, en prend la place avec la môme ardeur, est éteint par un troisième, et toujours ainsi. C'est un homme de grippe, de fantaisie, d'impétuosité successive , qui n'a aucune suite dans l'esprit que pour les trames , les brigues , les pièges , les mines qu'il creuse et qu'il fait jouer sous les pieds. C'est où il a beaucoup de suite et où il épuise toute la sienne pour les affaires.
On verra en son temps les preuves de fait de ce qui se lit ici ; et on les verra les unes avec horreur, les autres avec toute la surprise que peuvent donner les propositions les plus étranges et les plus insensées. Enfin ce qui trouvera à peine croyance d'un homme d'autant d'esprit et employé de si bonne heure, on le verra incapable de faire un mémoire raisonné sur quoi que ce soit , et incapable d'écrire une lettre d'affaires 1 . -
A force de raisonner , de parler , de dicter , de reprendre , de corriger , de raturer , de changer , de refondre , tout s'évapore , il ne demeure rien ; les jours et les mois s'écoulent, la tète tourne aux secrétaires, il ne sort rien , mais rien , quoi que ce soit. De dépit , quand c'est chose qu'il faut pourtant qui existe et montrer , il se résout enfin de la faire faire par un inconnu qu'il a déniché et qu'il a mis sous clef dans un grenier, à qui souvent encore il fait faire et défaire dix fois , et avec la plus tranquille effronterie il produit cet ouvrage comme sien. Un homme en apparence si ouvert, si aimable, si fait exprès pour jeter de la poudre aui yeux des plus réservés , pour montrer si naturellement tout ce qui peut engager de tous les côtés possibles , et pour en donner jusqu'en capacité de toutes les sortes les plus avantageuses impressions , qui en même temps ne pense que pour soi , ne fait aucun pas , quelque futile ou indifférent qu'il paroisse, qui n'ait rapport à son objet, qui pense toujours sombrement, profondément, à qui nul moyen ne ooûte, qui avale la trahison et l'iniquité comme l'eau, qui sait imaginer, ourdir de loin, et 1 suivre les plus infernales trames , est un de ces hommes que la miséricorde de Dieu a rendus si rares, qui, avec la noirceur des plus grands criminels , n'a pas même ce que , faute d'expression , on appelle la vertu qu'il faut pour exécuter de grands crimes , mais rassemble en soi pour les autres les plus grands dangers , et ne leur plaît que pour les perdre, comme les sirènes des poètes. Pour sa valeur , au moins plus qu'obscurcie par l'étrange timidité de général , j'en abandonne le jugement à ceux qui l'ont vu en besogne. 11 en a essuyé quelquefois de bons mots
I, Il ne serait pas inutile, pour contrôler ce passage des Mémoires de
Saint-Simon, d étudier les papiers du maréchal de Noailles, d'où l'abbé Millot a tiré les Mémoires de Noailles y qui font partie de toutes les collections de Mémoires relatifs à l'histoire de France. Cette élude prouverait, je crois que le Jugement de Saint-Simon est d'une sévérité excessive. '