JE ME LAISSE ENTRAINER
le long des lignes. Ses incertitudes continuelles , et ses occupations qui l'ont tenu si fort sous clef à l'armée et à la cour ne l'y ont pas fait aimer.
Mon caractère droit , franc , libre , naturel , et beaucoup trop simple , étoit fait exprès pour être pris dans ses pièges. Comme je l'ai dit, il tourna court à moi. Je n'en vis que la partie aimable; j'y pris aisément les écorces estimables pour les choses mêmes , il n'étojt pas encore démasqué; au moins j'ignorois le masque, et je n'étois pas encore instruit de la cause de son retour. J'imaginai bien que ce n'étoit pas , comme l'on dit , à mes beaux yeux que je devois les avances et les recherches empressées d'un homme avec qui je n'avois jamais vécu , et que les ailes de la faveur avoient si continuellement porté dans des routes brillantes tandis que je rampois. Je crus bien qu'il voyoit derrière moi M. le duc d'Orléans, M. de Beauvilliers , peut-être le Dauphin dans le lointain, et qu'à tout hasard il avoit envie de me ramasser par le chemin. Je compris que c'étoit un conseil de sa mère , dont je parlerai ailleurs , qui avoit toujours eu de l'amitié pour moi , quoique sans liaison bien étroite , et qui chercha toujours tant qu'elle put, mais par des voies honnêtes, à avoir tout pour soi et rien contre. Je fus séduit par qui avoit tout pour séduire ; l'esprit , les grâces , le raisonnement , et pour le dehors les plus grands et les plus brillants établissements en tout genre.
Je répondis à ses avances , peu à peu à ses ouvertures où je ne mis rien du mien , et où il me paroissoit qu'il mettoit fort du sien. Ses campagnes, les choses d'Espagne servirent d'introduction ; quelqu'une d'un intérieur de cour qui me passoit souvent, parce que la scène en étoit chez Mme de Maintenon , conduisit la confiance ; et quand elle fut un peu établie par les raisonnements sur la position présente et future, ce raffiné musicien me pinça mélodieusement deux cordes qui lui rendirent tout le son qu'il s'en étoit promis : l'un regardoit notre dignité si abattue ; l'autre, l'état de son oncle auquel je reviendrai à part. Il me savoit, comme bien d'autres, fort touché de notre rang, il m'étoit arrivé làdessus des choses que j'ai racontées et qui n'étoient pas ignorées ; et son oncle qui , comme toute sa famille , avoit mis en lui toutes ses complaisances, lui avoit déjà appris que je m'intéressois en lui. Je me voyois donc parfaitement homogène à lui sur ces deux points si importants; et il falloit, surtout en l'écoutant, être pour ainsi dire en son âme, pour imaginer qu'il pût n'être pas un en tout et partout avec le cardinal de Noailles , et par les plus communs et les plus pressants intérêts , et que sur l'autre point il ne fût pas sensible à ce qui constituoit et qui combloitle plus la grandeur solide et radicale de sa fortune et de son état autant qu'il me le disoit, avec un air de naïveté et de vivacité qui avivoient ses raisonnements là- dessus. Ces deux pivots de notre amitié dans la suite , et qui de là devinrent la base de la confiance que peu à peu je pris en lui , il ne les amena qu'après leur avoir aplani les voies par d'autres choses, et bientôt après il sut bien s'en servir pour ce qu'il se proposoit , et pour augmenter en même temps ma confiance par ses confidences.
La première, et qui ne tarda pas, fut celle de l'état où il se trouvoit avec M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans. Il ne m'apprenoit rien,
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et il pouvoit bien le juger ainsi. Je ne le lui cachai point. Il m'avoua que cela l'emba r rassoit , se plaignit d'eux , se disculpa à moi sur l'un et sur l'autre , ne me dissimula point qu'il me seroit obligé de les sonder et de le remettre bien avec eux , moins parce qu'il y avoit à gagner avec des gens qui ne pou voient quoi que ce soit , que pour n'être pas brouillé après une amitié liée , et pour une aventure où il avoit aussi peu départ qu'étoit celle de Kenaut , mais dont l'obscurité étoit aussi désagréable. J'entrai dans ses raisons , et je lui promis de parler à M. [le duc] et à Mme la duchesse d'Orléans , d'autant plus volontiers qu'ignorant encore la triste situation du duc de Noailles pour le fond , quoique j'en aperçusse déjà l'écorce , je ne doutois pas qu'il ne se relevât promptement par le secours de sa tante , et que je trouvois qu'en ce raccommodement il y avoit plus à gagner pour M. [le duc] et Mme la duchesse d'Orléans que pour lui qui , dans un intérieur de privance tel que je le croyois avec sa tante , pouvoit si aisément leur devenir utile , quand ce ne seroit qu'en avertissant et en découvrant. Je le représentai ainsi à l'un et à l'autre. Mme la duchesse d'Orléans y entra assez ; M. le duc d'Or* léans, qui n'étoit jamais bien revenu de son affaire d'Espagne, et qui l'avoit fort sur le cœur , se montra plus difficile. Ce siège dura quelques jours , à la fin j'en vins a bout. Je le dis au duc de Noailles. Il me remercia fort , puis me proposa un autre embarras du côté de sa tante si elle le voyoit relié avec M. le duc d'Orléans , et les mesures infinies qu'il avoit à garder avec une femme si délicate , si aisée à blesser, et dont la jalousie de tout autre ménagement s'effarouchoit à son égard aussi facilement qu'à celui des autres. C'est qu'il me cachoit la situation où il se trouvoit avec elle , et qu'il craignoit de l'empirer si elle soupçonnoit qu'ainsi mal avec elle , il se jetât d'un côté , qu'elle haïssoit autant , et sans sa participation qu'il n'étoit pas en état de sonder.
Moi , qui ignorois ce fond , j'attribuai cette mesure craintive à une connoissance encore plus grande qu'il avoit de l'éloignement du roi , et surtout de sa tante pour M. le duc d'Orléans , que celle que nous n'ignorions pas; et cette pensée me fut une raison de plus de désirer et d e presser le renouement, que j'espérois dans la suite pouvoir contribuer à e mousser Mme de Maintenon , et la rendre moins ennemie de M. le duc d'Orléans, en lui mettant le duc de Noailles pour contre-poids à M. du Maine. J'en parlai en ces termes-là à M. le duc d'Orléans, et plus mesurément à Mme la duchesse d'Orléans. Ils y entrèrent l'un et l'autre, et ils voulurent bien que le duc de Noailles allât chez eux en un temps d'obscurité et de solitude, sans explication, et comme le passé non avenu , en un mot sur le pied précédent ; que le duc de Noailles ne les vît pas plus souvent que lui-même croiroit le pouvoir faire , et qu'en public il ne se marquât rien de ce changement entre eux. Cela fut exécuté de la sorte. La visite se passa très-bien à ce qu'il m'en revint des deux côtés ; les suivantes furent très-rares. Le bâton , que le duc de Noailles prit au 1* janvier, y servit de nouvelle excuse qu'il me pria souvent de réitérer.
Content de ce premier succès, qui nourrissoit et augmentoit notre confiance , il craignit apparemment que le temps ne me découvrît ce
206 SON DÉSIR DE M*ENGAGER À LA IttPPftOCHER [1711]
qu'il m'avoit caché, et quê lé tetnpd aussi m'avoit appris, mais dont je rie crus pas sage de lui ouvrir le propos; plus que cela encore , il espéra que je ne serois pas plus difficile 1 ni moins heureux auprès du duc de Beauvilliers que je l'avoir été pour lui auprès de M» [le duo] et de Mme la duchesse d'Orléans. Sa situation àvee le Dauphin et la Dauphine le tenoit à la gorge, et il n'étoit pas en une meilleure avec le duc de Beauvilliers , pdt qui seul néanmoins , car il ne voyoit pas d'autre route , il pût rapprocher le Dauphin et par lui la Dauphine, et se frayer après, par ses sœurs à qui cela rouvriroit la bouche, une protection par la Dauphine , pour fpndre peu à peu les glaces de Mme de Maintenon pour lui. C'est au moins ce que je pus comprendre de ses propos couverts, coupés, entortillés, qui suivirent la confidence qu'il me fit des mauvais offices qu'on lui avoit rendus en Espagne , où , pour perdre Aguilar , on Pavoit perdu ici sans qu'il l'eût mérité , ni qu'il sût même ce qu'il s'étoit passe d'Aguilar au roi d'Espagne , parce que ce dernier avoit été ai promptement chassé qu'il étoit parti pour sa commanderie sans qu'il eût pu le voir, ni personne non plus que lui. 11 ne convint jamais du dessein de donner une maîtresse, au moins pour lui, ni qu'il en eût jamais ouï parler à son ami Aguilar* et toujours sur leS plaintes de ce que lui coûtoit cette amitié par la jalousie du mérite des emplois et de la faveur d'un seigneur de la cour d'Espagne qu'on avoit cru perdre plus sûrement en ne les séparant pas , et dont le malheur retomboit à plomb sur lui dans la nôtre , sans qu'on eût voulu l'écouter en celle d'Espagne , dont il portoit très-innocemment toute la colère ici.
Je vis un homme fâché lorsque je lui appris que son aventure ne m'étoit plus nouvelle ; que j'avois cru de ma discrétion de ne lui pas montrer que j'en étois instruit; et que je n'en étois pas moins touché de sa confidence. Je pris pour bon tout ce qu'il m'ajusta sur le projet de donner une maîtresse au roi d'Espagne et de ses suites sur lesquelles il s'étendît fort , et sur la folie , établi comme il l'étoit ici , de ce qu'il auroit pu espérer en Espagne. Tous vilains cas sont reniables. 11 ne me persuada point contre ce que je savois, et dont la colère de l'intérieur, et surtout de sa tante , faisoit foi , auparavant si aveuglée pour lui ; mais je crus sage de ne pas presser une telle apostume. Je regardai ce trait d'ambition comme une verdeur de jeunesse gâtée par tout ce qui peut flatter le plus à tout âge , et ce coup de fouet comme une leçOn qui le mûriroitet l'instruiroit arec tout Pesprit qu'il avoit.
Ces plaintes qu'il me fit Se prolongèrent quelques jours avant d'en venir au point que je sentis après qui l'avoit pressé de me les faire, et ce fut lorsqu'il y vint où l'ambage de ses discours me fit entrevoir ce qu'il se proposoit par le duc de Beauvilliers. Il s'étendit sur son mérite . sur l'impression que sa vertu avoit toujours faite sur lui ; il savoit trop à qui il parloit pour ne pas dire merveille sur ce chapitre , qu'il conclut par ses désirs de pouvoir se rapprocher de lui , et tout ce qui se suit de là. 11 me sonda délicatement comme pour ne me rien proposer d'embarrassant ; et , comme il aime à parler et à s'étendre , je le laissai volontiers se satisfaire , rêvant cependant à ce que moi-même je ferois. Ce qui me détermina fut la persuasion que l'unique neveu de Mme de Main-