‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 187 sur 378 · EXTRACTION ET FORTUNE DES ALIGRE · texte numérisé non relu

EXTRACTION ET FORTUNE DES ALIGRE

la disgrâce du chancelier dt Sillery qui avait si grandement figuré dans

les affaires sous Henri IV, qui le fit garde des sceaux, puis chancelier, en décembre 1606 et en janvier 160T , du commandeur de Sillery, son frère, qui avoit été ambassadeur à Rome et en Espagne, et qui mourut prêtre, et de Puysieux , secrétaire d'État, fils du chancelier, que je ne fais que le remarquer ici. Cet office dont le poids avoit embarrassé le maréchal d'Ancre qui gouvernoit Marje de Médicis , régente pendant la minorité de Louis XIII, avoit attiré des disgrâces à ceux qui en étaient revêtus en divers temps, dont le mérite de Sillery ne fut pas à couvert. Les sceaux passèrent en différentes mains, et quelquefois les mêmes les tinrent plus d'une fois. Du Vair, Mangot, le connétable de Luynes, les cinq derniers mois de sa vie , de Vie , Gauraartin les eurent peu chacun. Louis XIII , encore plein des impressions de cette pratique de sa minorité, et qui l'avoit suivie depuis qu'il se fut affranchi du pesant joug de la reine sa mère, résolut pourtant de remplir la charge de chancelier à la mort de Sillery, arrivée le 1 er octobre 1624, mais il ne voulut d'aucun sujet dont le mérite pût figurer et faire compter avec soi. A la mort de Caumartin il avoit donné les sceaux en janvier 1624 à un des anciens du conseil faute de mieux; il se trouvoit tel que Louis XIII le vouloit pour en faire un chancelier, et il le fit succéder à Sillery au mois d'octobre de la même année.

Aligre étoit cet ancien. Il étoit de Chartres, petit-fils d'un apothicaire et fils d'un homme qui , pour son petit état , s'e toit enrichi dans son négoce sans sortir de chez lui. Il mit son fils dans la maison du comte de Soissons, à la mort duquel il fut tuteur onéraire de son fils 1 . Cette protection le fit conseiller au grand conseil , et le premier de sa race qui ait porté robe; il parvint après à devenir conseiller d'État; et monta de là à la première charge de la robe, par les raisons qui viennent d'être rapportées. Il ne put s'y maintenir longtemps. La reine mère, réconciliée avec le roi son fils , voulut établir ses créatures. Les sceaux furent donnés à Marillac le \" juin 1626 , et Aligre envoyé chez lui à la Rivière , petite maison qu'il avoit sous le château de Pontgouin , terre et maison de campagne des évâques de Chartres. Aligre mourut en décembre 1G35 à la Rivière, sans en être sorti nonobstant les révolutions des sceaux , et cette maison de la Rivière est devenue un beau château et une petite terre entre les mains de sa postérité*

11 faut remarquer qu'il avoit épousé Elisabeth Chapelier, sœur de M. Chapelier, femme de Jacques Turpin , père et mère d'Élisabeth Turpin, femme de Michel Le Tellier, chancelier de France j ainsi, ce chancelier étoit cousin germain du second chancelier Aligre, fils du premier chancelier de ce nom» Ce seoond chancelier Aligre fut conseiller au grand conseil, intendant à Caen, intendant des finances et adjoint un moment avec Morangis, sous le nom de direoteur des finances. Il avoit eu une commission à, Venise éUnt fort jeune , et une autre depuis pour

4 . Le tuteur onéraire était celui qui administrait les biens d'un mineur et en avait la responsabilité. Le tuteur honoraire, au contraire, n'était chargé que de surveiller l'éducation du mineur.

22k EXTRACTION ET FORTUNE DES ALIGRE. [1712]

être un des commissaires du roi aux états de Languedoc, enfin conseiller d'État et doyen du conseil, et comme tel premier des commissaires nommés pour assister aux sceaux lorsque le roi les voulut tenir luimême à la mort du chancelier Séguier, arrivée à Saint-Germain en Laye , 28 janvier 1672 1 , et ne remplir point la charge de chancelier. Le Tellier, secrétaire d'État de la guerre dès 1643 et devenu bientôt après ministre d'État fort puissant , avoit porté de tout son crédit son cousin Aligre aux emplois par où il avoit passé , quoique ce fût un homme sans aucune sorte de mérite ni de lumière, et ce qu'on appelle vulgairement un trèspauvre homme. Le Tellier eut grande envie de succéder à Séguier. Louvois, son trop célèbre fils, étoit secrétaire d'État en survivance; il étoit lors âgé de trente-deux ans; il étoit de son chef ministre d'État comme son père , et avoit eu la charge de chancelier de Tordre à la mort de M. de Péréfixe, archevêque de Paris. Il avoit eu grande part sous son père à la guerre de 1667 et aux conquêtes que le roi avoit faites; il eu eut une plus entière dans les suivantes; et lors de cette vacance de l'office de chancelier , lui et son père digéroient et préparaient tout pour cette fameuse guerre qui fut déclarée en avril 1672 , et qui fut suivie de tant de rapides conquêtes en Hollande.

Cette position parut favorable au père et au fils qui étoient d'un grand secows l'un à l'autre. Néanmoins , soit que le roi ne voulût pas se priver du père dans les importantes fonctions de sa charge à l'ouverture d'une si grande guerre, ou que, accoutumé à des chanceliers octogénaires, il trouvât Le Tellier trop jeune , qui n'avoit pas encore soixante et dix ans, ils ne purent l'emporter. Pressés en même temps par le départ du roi qui s'alloit mettre à la tête de ses armées , et qui , pendant qu'il les coramanderoit , ne pouvoit continuer à tenir les sceaux , ils firent en sorte que le roi , deux jours avant son départ, donnât les sceaux à Aligre sans faire de chancelier , comme étant le plus ancien des conseillers d'État , et le premier commissaire à l'assistance aux sceaux tenus par le roi; ainsi ils se réservèrent la vacance et l'espérance de la remplir par le mépris du concurrent, qui , leur devant tout et les sceaux même, ne * pourroit et n'oseroit s'en fâcher, ou , s'ils n'y pouvoient atteindre, tourner court sur le garde des sceaux tout fait, lui procurer aisément par ce chausse-pied la place vacante, et avoir ainsi un chancelier de paille, qui, par ce qu'il leur étoit et devoit,et par son imbécillité, ne les pourroit jamais embarrasser. Ils le tinrent ainsi au filet vingt mois durant. A la fin l'indécence d'une si longue vacance et la difficulté qu'ils trouvèrent dans le roi pour Le Tellier, les fit tourner court à ce dernier parti, et Aligre fut fait chancelier en janvier 1674. 11 le fut et toujours en place jusqu'au 25 octobre 1677 qu'il mourut à Versailles, à plus de quatre-vingt-cinq ans. Le Tellier eut alors sa revanche et lui succéda quatre jours après. Il jouit huit ans de cette grande place, en faveur et en pleine santé de corps et d'esprit ; et mourut au milieu de sa brillante famille en sa petite maison de Chaville près Versailles, le 30 octobre 1685 , à quatre-vingt-trois ans.

i . Voy. les notes à la fin du volume.

Page 1