EXTRACTION ET FORTUNE DES ALIGRE
Ce second chancelier Àligre, qui peu à peu lui et ses enfants ont cru s'ennoblir en changeant l'H en D et s'appelant d'Aligre', avoit un deuxième fils qui fit profession de bonne heure parmi les chanoines réguliers, et qui eut en 1643 l'abbaye de Saint-Jacques, près de Provins. C'étoit un homme d'esprit et de savoir , plus éminent encore en vertu , et qui se confina dans son abbaye. On ne fut pas longtemps à s'apercevoir de l'étrange incapacité de son père dans la place de chancelier, à qui ses secrétaires faisoient faire tout ce qu'ils vouloient, et tant de choses pour de l'argent, que la famille en fut alarmée et vit la nécessité d'un tuteur. Un étranger étoit à craindre; le fils aîné, plus imbécile que le père, ne put aller plus loin qu'être maître des requêtes et intendant de Caen; il fallut avoir recours au second , et au nom du roi qu'employa Le Tellier pour tirer l'abbé de Saint-Jacques de son cloître, qui résista tant qu'il put; il le mit auprès du chancelier, l'autorisa à être présent à tout le travail particulier de son père, qui ne signa plus rien et ne décida plus qu'en sa présence , et dont les secrétaires eurent défense du roi trèsexpresse d'expédier quoi que ce fût sans Tordre de l'abbé sur chaque expédition. De cette manière c'étoit lui qui étoit chancelier et garde des sceaux d'effet, et qui le fut excellent en exactitude, en probité, en capacité, et qui , par son esprit, sa douceur, sa modestie et la facilité de son accès , satisfit également tout ce qui eut affaire à son père et à lui.
Il ne mit pas le pied hors de chez le chancelier pendant plusieurs années qu'il y fut, y étoit présent à tout pour décider et diriger tout, et, le peu de temps qu'il pouvoit ménager, il le donnoit à Dieu, retiré dans sa chambre, sans avoir l'air moins libre et moins agréable avec la compagnie dans les heures qu'il étoit oblige d'y être. Aussitôt que son père fut mort, il porta les sceaux au roi , dont les louanges et les désira ne purent le retenir , comme ils n'avoient pu l'engager d'accepter ni charges ni bénéfices, encore moins d'évèchés. Il demeura quelques jours pour rendre compte de plusieurs choses à sa famille , et à M. Le Tellier, devenu chancelier, et s'en retourna à Saint-Jacques, d'où rien ne put plus le faire sortir. Il y entretint toute la régularité de la règle, sans rien exiger de plus que cette exactitude, mais pour lui, sans se séparer de ses religieux pour les exercices communs. Il ne s'épargna aucune sorte d'austérité, et il parvint enfin à celle des anciens anachorètes. Ses aumônes surprenoient tous les ans par leur abondance à proportion de ses moyens, et il vécut ainsi croissant toujours en mérite, adoré dans sa maison , et en vénération singulière partout, sans se relâcher jamais jusqu'à sa mort, âgé de quatre-vingt-seize ans, avec sa tête tout entière. Cette longueur d'une vie si prodigieuse en austérités de toute espèce, de douceur de gouvernement, d'agrément de conversation, lorsqu'il étoit forcé de parler , de sagesse, de conduite et d'instruction , fut un autre miracle qui ne s'étoit point vu depuis les anciens pères des déserts, quoique au milieu d'une communauté simplement régulière.
D'Antin perdit Gondrin, son fils aîné, qui laissa des enfants d'une
i . Saint-Simon écrit tantôt Haligre, tantôt d'AHgre; nous avons suivi l'orthographe qui est généralement adoptée.