‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 107 sur 209 · AUDIENCE QUE J'EUS DU ROI · texte numérisé non relu

AUDIENCE QUE J'EUS DU ROI

soit d'éviter la quête, pour ne pas laisser prendre cet avantage aux princes, persuadés, comme j'ai eu Thoimeur de vous le dire, que Votre Majesté n*en savoit rien, ou ne s'en soucioit point, puisqu'elle n'en témoignoit aucune chose. — Oh bien! monsieur, me répondit le roi d'un ton bas et tout à fait radouci , cela n'arrivera plus, car j'ai dit h M. le Grand que je désirois que sa fille quêtât le premier jour de l'an, et j'ai été bien aise qu'elle en donnât l'exemple par l'amitié que j'ai pour son père, Je répliquai toijyours, regardant le roi fixement, que je le sup^ois encore une fois, et pour moi et pour tous les ducs,.^ croire que personne ne lui étoit plus soumis que nous, ni plus persuadés, et moi plus qu'aucun, que nos dignités, émanant de la sienne et nos personnes remplies de ses bienlaits, il étoit, comme roi et comme bienfaiteur de nous tous, despotiquement le maître de nos dignités, de les abaisser, de les élever, d'en faire comme d'une chose sienne et absolument dans sa main. Alors, prenant un ton tout à fait gracieux et un air tout à fait de bonté et de familiarité , il me dit à plusieurs reprises que c'étoit là comme il falloit penser et parler, qu'il étoit content de moi, -et des choses pareilles et honnêtes. J'en pris l'occasion de lui dire que je ne pouvois lui exprimer la douleur où j'étois de voir que , tandis que je ne songeois qu'à lui plaire, on ne cessoit de me faire auprès de lui les desservices les plus noirs; que je lui avouois qu&je ne pouvois le pardonner à ceux qui en étoient capables, et que je n'en pouvds soupçonner que M. le Grand, < lequel, ajoutai-je, depuis l'afiàirede la princesse d'Harcourt, ne me l'a pas pardonné, parce que, ayant eu l'honneur de vous en rendre compte. Votre Majesté vit que je lui disois vrai, et non pas M. le Grand, dont je crois que Votre Msgesté se souvient bien, et que je ne lui répète point pour ne la pas fatiguer. » Le roi me répondit qu'il s'en souvenoit bien , et en eût je crois écouté la répétition patiemment, à la façon réfléchie , douce et honnête avec laquelle

aaO AUDIENCE aUË i*£IIS DU ROI. [1703]

il me le dit; mais je ne jugeai pas à propos de le tenir si longtemps. Je finis donc par le supplier que, lorsqu'il lui reviendroit quelque chose de moi qui ne lui plairoit pas, il me fit la grâce de m'en faire avertir, si Sa Majesté ne daignoit me le dire éUe-méme, et qu*il verroit que cette bonté seroit incontihent suivie ou de ma justification, ou de mon aveu et du pardon que je lui demanderois de ma faute. Il demeura un moment après que j'eus cessé de parler, comme attendant si j'avois plus rien à lui dire; il me quitta ensuite avec une petite révérence très-gracieuse, en me disant que cela étoit bien, et qu'il étoit contât de moi. Je me retirai en lui faisant une profonde révérence, extrêmement soulagé et content d'avoir eu le loisir de tout ce que je lui avois placé sur moi , sur les ducs, sur les princes, en particulier sur le grand écuyer, et plus pmuadé que devant, par le souvenir du roi de Taffaire de la princesse d*Harcourt, et son sOence sur M. le Grand , que c'étoit à lui que je devois ce que je venois encore une fois de confondre.

Sortant du cabinet du roi, l'air très- satisfait, je trouvai M. le Duc et quelques courtisans distingués, qui attendoient son botter dans sa chambre, qui me regardèrent fort passer, dans la surprise de la durée de mon audience, qui avoit été de demi-heure, chose très-rare aux particuliers chargés de rien que d'en obtenir, et dont aucune n alloit à la moitié du temps de celle que j'avois eue. Je montai chez moi tirer Mme de Saint-Simon d'inquiétude , puis j'allai chez Ghamillart, que je trouvai sortant de table, au milieu de sa nombreuse audienœ, où étoit la princesse d*Harcourt. Dès qu'il ifae vît, il quitta tout, et vint à moi. Je lui dis à l'oreille que je venois de parler au roi lonp^temps dans son cabinet, tête à tôte, que j'étois fort content; mais que, comme cela avoit été fort long et qu'il étoit alors accablé de gens, je reviendrois le soir lui tout conter. Il voulut le savoir à l'heure même, parce que, devant, me dit-il, travaOler ce jour-là extraordinairement avec le roi, il vouloit être

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