‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 108 sur 209 · AUDIENCE QUE J'EUS DU ROI · texte numérisé non relu

AUDIENCE QUE J'EUS DU ROI

bien instruit, certain qu'il étoit que le roi ne manqueroit

pas de lui en parler, et qu'il vouloit se mettre en état de me servir. Je lui contai donc toute mou audience. Il me félicita d'avoir si bien parlé.

BIme Ghamillart et ses $lles furent trôs-surprises, et me surent grand gré de ce que j'avois pris sur moi leur reftis de la quête, le les trouvai irritées des propos sur elles du grand écuyer et du comte de Marsan son frère, pourtant leurs bons amis. J'attisai ce feu , mais j'eus beau faire, les bassesses et les souplesses des Lorrains auprès d'elles raccommodèrent toQt, en sorte qu'an bout d'une quinzaine, il n'y parut plus, et Ghamillart aussi piqué qu'èUes n'y résista pas plus longtemps. 11 m'apprit au retour de son travail qu'avant d'ouvrir son sac, le roi lui avoit dit qu'il m'avoit vu, conté toute la conversation, et paru tout à fait revenu sur moi, mais encore blessé contre les ducs, sans qu'il eût pu le ramener entièrement, tant la prévention, le foible pour M. le Grand et la préférence déclarée de sa Maintenon pour les princes contre les ducs le tenoient obscurci contre l'évidence et contre son propre aveu môme à Ghamillart, d'être content de moi, dont la conduite ne pouvoit toutefois être séparée des autres par les choses mêmes que je lui avois dites; mais c'étoit un prince très-aisé à prévenir, qui don- Doit très-rarement lieu à Téclaircir, qui revenoit encore plus rarement, et jamais bien entièrement, et qui ne voyoit, n'écoutoit, ne raisonnoit plus dès qu'on avoit l'adresse de mettre son autorité le moins du monde enjeu, sur quoi que ce pût être, devant laquelle justice, droits , raison et évidence, tout disparoissoit. (7est par cet endroit si dangereusement sensible que ses ministres ont su manier avec tant d'art, qu'ils se sont rendus les maîtres despotiques en lui faisant accroire tout ce qu'ils ont voulu, et le rendant inaccessible aux éclaircissements et aux audiences.

Le chancelier fut étonné de ma hardiesse, et ravi du suc-

232 RAISONS DË M'ÊTRË ËTENfiU [1703]

eès. Je me tirai d'affaires après, avee le duc de BeauYilliers,

comme Mme de Saint-Simon me l'avoit conseillé, et je trouvai qu'elle avoft eu raison. Je dis au duc que n'ayant pas eu le moment de le voir avant le dîner du rof , j*avois pris mon parti de lui parler. U me témoigna être fort aise que cette audience se fût si bien passée, mais qu*il m'auroit conseillé de Féviter et d'écrire dans la situation où j'étois, quoique par l'événement j'eusse beaucoup mieux fait. Plusieurs ducs me parlèrent de cette affaire , qui lit du bruit. Rien n*égala la surprise et la frayeur de M. de Ghevreuse^ avec qui j'étois intimement, et à qui je contai tout; mais quand il entendit que j'avois dit au roi qtie nous savions qu'il craignoit toute discussion et toute décision, il recula six pas : « Tous avez dit cela au roi, s'écria-t-il, et en propres termes? vous êtes bien hardi. — Yous ne Têtes guère, lui répondis-je, vous autres vieux seigneurs, qui êtes si bien et en familiarité avec lui, et bien fqibles de ne lui oser dire mot; car sMl m'écoute moi jeune homme, point accoutumé avec lui, mal d'ailleurs avec lui, et de nouveau encore plus par ceci, et si la conversation amenée avec colère finit après de tels propos par de la bonté et des honnêtetés «près qu'elle a duré tant que j'ai voulu, que seroitce de vous autres si vous aviez le courage de profiter de la manière dont vous êtes avec lui , et de lui dire ce qu'il lui faudroit dire, et que vous voyez que je lui dis non-seulement impunément, mais avec succès pour moil » Ghevreuse fut ravi que j'eusse parlé de la sorte, mais il en avoit encore peur; la maréchale de Villeroy, extrêmement de mes amies, et qui avoit infiniment d'esprit et beaucoup de dignité et de considération personnelle, trouva que j'avois très-bien fait et dit , et que cette conversation me tourneroit à bien. En effet, je sus par M. de Laon que le roi avoit dit à Monseigneur que je lui avois parlé avec beaucoup d'esprit, de force et de respect, qu'il étoit content de moi , que les choses étoient bien différentes de ce que M. le Grand lui avoit dit,

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[1703] SUR L'AFFAIRE ft£ LA QUÊTE. 233

et qUe les princesses avoifiiit refùsé la quête, ce que Monseigneur lui coiiOrma.

M. de Laon étoit frère de Glermont, dont j*ai raconté la disgrâce» que Monseigneur aimoit toiyours. il m'apprit que Monseigneur se moquoit souvent des prétentions des princes et des idées de son amie Mlle de Lislebonne là-dessus , quel-^ quefois jusque devant elle, et qu'il n'étoit point mené par elle ni par Mme d'Espinoy là-dessus. Il avoit su ce propos du roi à Monseigneur par Mlle Choin , avec qui par son frère il étoit demeuré dans la liaison la plus intime. H me conta plusieurs détails là-dessus qui m'ôtérent d'inquiétude sur Monseip:neur pour les raii^^s. Je les contai au duc de Montfort, mon ami intime, qui n'en étoit pas moins en peine que moi, mais je ne nommai pas mon auteur, qui ne le vouloit pas être. Le rare est qu*il étoit en grande liaison avec ce prâat par les Luxembourg; il lui en gardoit le secret, et me Tavoit bien voulu confier, tellement que le duc de Montfort, qui ne me voyoit en nulle liaison avec Monseigneur ni avec personne de sa cour particulière , ne pouvoit imaginer d'où je les avais sus, et pensoit presque qu'il falloit que le diable me l'eût dit.

Je me suis peut-être trop étendu sur une affaire qui se pouvoit beaucoup plus resserrer. Mais, outre qu'elle est mienne , il me semble que c'est plus par des récits détaillés de ces choses de cour particulières qu'on la fait bien connottre , et surtout le roi si enfermé et si difiicile à pénétrer, si rare à approcher, si redoutable à ses plus familiers , si plein de son despotisme , si aisé à irriter par ce coin-là et si difficile à en revenir, même en voyant la vérité d'une part et la tromperie de l'autre , et toutefois capable d'entendre raison quand il faisoit tant que de vouloir bien écouter, et que celui qui lui parloit la lui montroit même avec force , pourvu qu'il le flattât sur son despotisme, et assaisonnât son propos du plus profond respect : tout cela se touche au doigt par les récits mieux que par toutes les autres paroles : et

234 £FFR01 DE L'EMPEREUR. [1703]

c'est ce qui se voit bien naturellement dans celui-ci , et dans ce que j'ai raconté en son temps de Taffaire de Mme de Saint-Simon» et de Mme d'Armagnac, et de la princesse d'fiarcourt avec la duchesse de Rohan.

Le roi et rempereur n'étoient pas en repoi chez eux. Outre la guerre extérieure, les mécontents de Hongrie, en nombre effrayant et appuyés de plusieurs seigneurs et de beaucoup de noblesse, s'étoient emparés des villes, des montagnes de Hongrie et d'une partie des mines. Quantité de châteaux s'étoient rendus à eux où ils avoient trouvé beaucoup de canons. Ss étoient descendus dans la plaine, et se montroient à mam armée autour de Presboiirg. Leurs partis mettoient le feu à des villages dont l'incendie se faisoit voir de Vienne , et l'empereur pensa être surpris dans un château où il dinoit k une partie de chasse. L'effroi qu'il en eut lui fit ordonner d'apporter de Presbourg à Vienne la couronne de Hongrie, qui depuis les premi^^ invasions des Turcs, avoit été apportée de Bude, capitale du royaume, à Presbourg. (Test une couronne d'or qui , envoyée de Rome vers l'an 1000, au duc de Pologne qui s'étoit fait baptiser et se vouloit faire déclarer roi, fut enlevée par fitienne, duc de Hongrie, qui en prît le titre de roi. D fut reconnu saint dans la suite, et la vénération de cette couronne a passé jusqu'à la superstition parmi les Hongrois.

Les fanatiques du Languedoc et des Gévennes occupoient des troupes qui en écharpoient quelques pelotons de temps en temps, mais qui ne faisoient pas grand mal au gros. On surprit des Hollandois qui leur portoient de l'argent et des armes avec de grandes promesses de secours. Genève les soutenoit aussi de tout ce qu'elle pouvoit sourdement, et les fournissoit de pi f dicants. Le plus embarrassant étoit leurs inteUigenoes dans le pays même. Rochegude, gentilhomme dç dix à douze mille livres de rente, fût entre autres arrêté, accusé par un officier hollandois qui fut pris , et qui, pour n'être point pendu , le décela et promit de découvrir beau-

[i70S] FANATiaU£S SOUTENUS PAR LA HOLLANDE. 23»

coup d'autres choses. C*étoit à Rochegude que lui et ses camarades avoicnt ordre de s'adresser, quand ils auroient besoin d'argent, d'armes et de vivres, et il y avoit plusieurs geas distingués dans ce pays^^là» qui ne donnoient aucun soupçon, et qui se trouvèrent des plus avant dans cette révolte.

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