‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 110 sur 209 · MARIAGE DE NANGIS · texte numérisé non relu

MARIAGE DE NANGIS

vingts ans, et pour des affaires de son patrimoine. Elle fut exilée sans l'avoir mérité, elle fut rappelée sans l'avoir demandé. Ëlle vit le roi deux mois après, qui lui fit des hon* nétetés, et presque des excuses.

Nangis, le &yori des dames, épousa, dans les premiers jours de cette année, une riche héritière, fille du frère de l'archevêque de Sens, La lloguette.

En même temps il s'en lit un autre qui surprit un peu le monde : ce fut celui du vidame d* Amiens, second iils du duc de Ghevreuse, avec l'atnée des deux filles que le marquis de Layardin ayoît laissées de son second mariage avec la sœur du duc et du cardinal de Noailles , laquelle étoit morte devant lui. Ces filles, d'un nom illustre mais éteint, étoient riches par la mort de leur frère, tué, comme on l'a vu, à la bataille de Spire. Elles étoient sous la tutelle des Noailles qui seuls pouvolent disposer d'elles. Le duc de Noailles avoit, depuis longues années, de ces procès piquants avec' M. de Bouillon pour la mouvance de ses terres du vicomté de Turenne. Ils avoient pris toutes sortes de formes dans cette longue durée et pour les tribunaux et pour la conciliation. M. de Ghevreuse s'en étoit fort mêlé, et les choses sem^* bloient fort adoucies, lorsque depuis peu M. de Bouillon fit envoyer des troupes dans cette vicomté pour y châtier une révolte de plusieurs vassaux contre lui, qu'il publia excités et protégés par M. de Noailles. L'éclat entre eux se renouvela; M. de Noailles en fut peiné; M. de Ghevreuse s'entremit encore; et on prétendit que les Noailles se hâtèrent de proposer et de brusquer ce mariag^e pour gagner M. dé Ghevreuse, et sortir d'affaires par son moyen.- Lé vidame avoit père et mère et un frère aîné qui avoit des enfants, force dettes du père et du frère, et la succession du duc de Chaulnes, qui le regardoit après M. de Ghevreuse,'!fort obérée. On ne lit point dans l'avenir, et personne n'imiaigiooit alors que ce cadet vidame auroit la charge de son père,* seroit fait ducr et pair, et deviendroit maiéchai de France.

238 ViSiT£S DU ROI £T D£S FiLL£S D£ FRANC£; [1704]

Il faut ici placer Tépoque de la oessation des mîtes de Mme la duchesse d'Orléans aux dames non titrées, et reprendre cette matière de plus haut. Jusqu'en 1678 la reine alloit voir les duchesses à leur mariage, à leurs couches, à la mort des parents dont eUes drapoient. Le roi avoit -cessé .de veiur exprès à Paris quelques années auparavant, et les avoit toujours visitées jusque-là, même les ducs. Il haïssoit le duc de Lesdiguières, de l'orgueil duquel il étoit choqué. C'étoit un seigneur qui, par soi et par l'héritière de Retz qu'il avoit épousée, se trouvoit des biens immoises, qui dépensoit plus qu'^ proportion , et quî, avec le gouvernement de Dauphiné où il étoit adoré et qu'il avoit eu après ses pères, depuis le connétable de Lesdiguières, faisoit sa cour comme autrefois et non comme le roi vouloit qu'on la lui fit. Avec une brUlante valeur, des talents pour la guerre, et ceux encore d'y plaire, il avoit capté les troupes. Avec moins de vent et plus de réflexion, c*eût été un homme en tout temps dans un royaume. Il n'étoit pas moins considéré à la cour, et à la mode parmi les dames et dans le monde. 11 mourut à trente-six ans, en mai 1681, d'une pleurésie qu'il prit pour avoir bu à la glace au sortir d'une partie de paume, à Saint-4xermain. Le roi, qui pourtant envoya de Versailles savoir de ses nouvelles , car cela étoit encore alors sur ce pied-là , ne put cacher son soulagement de cette mort. Il ne laissa qu'un iiis unique, né en octobre 1678, que nous avons vu en son temps épouser une fille de M. de Duras, mourir sans enfants ensuite, et laisser sa digpité au vieux Ganaples, en qui enfin elle s'éteignit. Mme de Lesdigui^s étoit une manière de fée qui dédaignoit tous les devoirs, qui par conséquent étoit peu aimée et qui se consola aisément d'un mari qui ne vivoit pas uniquement pour elle, qui forçoit son humeur impérieuse et particulière par une maison toujours ouverte, et qui la laissoit maîtresse de tout dans la plus grande opulence.

Ce fut donc par elle que le roi commença à retrancher aux

[1704] fiPOaUE DE LEUR CESSATION. 939

duchesses, et en même temps aux princesses étrangères, les

visites de la reine. Quelque soumise qu'elle fût en tout au roi, quelque soigneuse (}u'elle lût de lui plaire, quelque pure que fût sa vertu, sans jamais avoir donné lieu au plus léger soupçon, quelque incapable que fût d'ailleurs son génie doux et borné de donner la moindre inquiétude, le roi ne kissoit pas de sMmportuner de son attachement pour les Carmélites de la rue du Bouloi où elle venoit souvent. Ces filles en étoient devenues importantes. Il se trouva des femmes qui, ^aute de mieux, s'intriguèrent avec elles et y ▼oyoient la reine. Il y en eut môme tout à dut de- la cour. Le roi voulut rendre ces visites plus rares pour rompre peu à peu ce commerce. Le prétexte des visites à faire aux occasions servoit à se rabattre aux Carmélites. Tout cela, joint avec ce goût inspiré par les ministres d'abaisser tout, fit de ce tout ensemble une occasion^qui attira cette décision du roi que la reine ne visitermi plus que les princesses du sang.

Sur cet exemple, Mme la Dauphine qui a passé les dix années qu'elle a vécu en France, grosse, en couche ou malade de la longue maladie dont elle mourut en 1690, ne sortit point de Versailles et ne visita point; et, de l'un à l'autre. Madame, farouche et particulière, avec sa couche de gloire, n'en voulut pas faire plus que Mme la Dauphine ; d(i là Mme la duchesse de Bourgogne en usa de même , {mis Mme la duchesse de Berry. Monseigneur cessa aussi comme le roi de faire des visites; mais Monsieur n'y manquoit point à Versailles et à Paris, et les trob fils de Monseigneur à Versailles seulement, mais sans aller à Paris. Us alloient même quelquefois chez des dames non titrées, mais fort rarement et par une distinction très-marquée. Pour les petites-filles de France, elles alloient non-seulement chez les dames titrées en toutes occasions, mais aussi chez toutes les dames de qualité. Les trois filles de Gaston n'y ont jamais manqué. Mademoiselle, sous prétexte de ne faire de

840 £POQU£ D£ LA CESSATION D£S ViSlT£S. [1704]

visites qu'avec Madame, n'alla point, mais Mme la duchesse

de Chartres puis d'Orléans alla partout. Elle continua longtemps encore après la mort de Monsieur; puis, sous prétexte d'incommodité, après de paressa, et que ces visites ne finissoient point, elle se rendit plus rare chez les femmes non titrées» et finalement se laissa entendre à ces mariages du marquis de Roye , de Nangis et du vidame , qu'elle n'hroit plus chez pas une que chez celles à qui par amitié seulement et non plus par un devoir qui la fatiguoit, elle voudroit bien faire cette distinction. On s'en plaignit et ce fut tout. On vduloit plaire» aller à Marly , et par conséquent ne pas se brouiller avec die, quoiqu'à ^âre vrai elle n'influât en rien. Mais teHe est la misère du monde. Le roi mort et M. le duc d'Orléans régent, il se défit de tous devoirs et de toutes visites sous prétexte qu'il n'en avoit pas le temps, et Mme sa femme se laissa entendre qu'elle ne visiteroit plus que les princesses du sang. Ainsi elle fit comme la reine, et comme M. le duc d'Orléans étoit alors roi pour longtemps, dans le bas âge du véritable, cela passa sans que personne osât souffler. Tels ont ^té les progrès sur les visites. Tout ce qui en est resté sont celles des princes et des princesses du sang, que les prétextes de Marly et d'autres absences retranchent tapt qu'elles peuvent. Mais quelques usurpations qu'elles aient faites en tout genre, elles n'en sont pas venues encore , en 1 741 , à déclarer qu'elles ne visiteroient plus même les femmes non titrées.

U faut dire tout de suite que, dans les premiers jours de cette ajmée) M. le prince de Cîonti perdit son second fils à l'Âge de sept mois. On n'avoit point porté le deuil des enfants du roi et de la reine', m de ceux de Monsieur, morts en nombre jusqu'à l'âge de sept ans, ni fait de coniplinient sur ces pertes. Le désir de relever les bâtards avoit fait porter le deuil d'un maillot de M. du Maine et lui faire des cornpliments. U n'y eut donc pas moyen de l'éviter pour ceUn du prince de Gonti. Au Ueu d'un gentilhomme ordinaire que

Page 1