‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 134 sur 209 · MANÈGES DE MM. DE VENDÔME · texte numérisé non relu

MANÈGES DE MM. DE VENDÔME

l'exécuta. Cela fit traiter honnêtement Barbezières et en prisonnier de guerre, jusqu'à ce qu'il fut enfin renvoyé.

M. de Vendôme et son frère repaissoient le roi toutes les semaines par des courriers que chacun d*eux envoyoit de son armée, et souvent plus fréquemment de projets et d'espérances d'entreprises qui s' alloient- infailliblement exécuter deux jours après, et qui toutes s'en alloient en fumée. On comprenoit aussi peu une conduite si propre à décréditer, que la persévérance du roi à s'en laisser amuser et à être toujours content d*eux; et cette suite si continuelle et si singulière de toutes leurs campagnes prouve peut^tre plus l'excès du pouvoir qu'eut toujours auprès de lui leur naissance et la protection pour cela même de M. du Maine, conséqueniment de Mme de Maintenon, que tout ce qu'on lui a vu faire avant et depuis pour les bâtards comme tels« De temps en temps quelque petite échauffourée soutenoit l^ur langage, dans un pays si coupé où deux grandes armées jouoient aux échecs l'une contre l'autre. A la mi-mai M. de Vendôme tenta l'exploit de chasser de Trin quelques troupes impériales; il y arriva trop tard, à son ordinaire, et trouva les oiseaux envolés. Il ût tomber sur une arrière-garde qui se trouva si bien protégée par de Tinfanterie postée en divers lieux avantageux sur leur retraite , qu'elle se fit trèsbien malgré lui. 11 leur tua quatre cents hommes et prit force prisonniers, entre autres Vaubrune, un de leurs officiers généraux, grand partisan et fort hasardeux. Qui compteroit exactement ce que M. de Vendôme mandoit au roi chaque campagne qu'il tuoit ou prenoit aux ennemis ainsi en détail, y trouveroit presque le montant de leur armée. C'est ainsi qu'en supputant les pertes dont les gros joueurs se plaignent le long de l'année, il s'est trouvé des gens qui, à leur dire, avoient perdu plus d'un million , et qui en effet n'avoient jamais perdu cinquante mille francs. La licence et la dâ)auche, Tair familier avec les soldats et le menu officier &isoit aimer M. de Vendôme de la plupart de son armée.

i8ti MOT 1»U PH£M1£R MARÉCHAL DE YiJULËROY. [1704]

L'autre partie , rébutée de sa paresse , de sa hauteur, surtout

de Taudace de ce qu*il avançoit en tout genre, et retenue parla crainte de son crédit et de son autorité, laissoit ses louanges poussées à l'excès sans contradiction aucune, qui &k faisoient un héros à grand marché; et le roi , qui se plai- Boit à tout ce qui en pouToit donner cette opinion, devenoit sans cesse le premier instrument de la tromperie grossière dans laquelle il étoit plongé à cet égard.

Le fils de Vaudemont, nouveau feld-maréchal de l'empereur, et qui commandoit son armée à Ostiglia, y mourut en quatre jours de temps. Ce fut pour lui, pour sa sœur et pour ses dèux nièces uneitrèshsensîble affliction. La politique leur fit cacher autant qu'ils le purent une douleur inutile puisqu'il n'y avoit point de remède. Mlle de Lislebonne et Mme d'Ëspinoy ne purent s'empêcher d'en laisser Yoir la profondeur à quelques personnes , ou par confiance, ou peut^tre plus encore de surprise. Cette remarque suffit pour fournir aux réflexions.

Le vieux maréclial de Villeroy, grand routier de cour, dlsoit plaisamment qu'il falloit tenir le pot de chambre aux ministres tant qu'ils étoient en puissance, et le leur renverser sur la tète sitôt qu'on s*apercevoit que le pied commençoit à leur glisser. Cest la première partie de ce bd apophthègrne que nous allons voir pratiquer au maréchal de Tessé , en attendant que nous lui voyions accomplir pleinement l'autre partie. Avec la même bassesse qu'il s' étoit conduit en Italie avec le duc de Vendôme, malgré les ordres si précis du roi de prendre sans ménagement le commandement sur lui , avec la même aecortise il fit la navette avec La Feuillade en Dauphiné et en Savoie, pour le laisser en chef quelque part et y accoutumer le roi. D'accord avec GhamiUart, il fit le malade quand il en fut temps, le fut assez longtemps pour se rendre inutile et obtenirenfin un congéjqui laissât La Feuillade pleinement en chef d'une manière toute naturelle, et en état de recevoir comme nécessairement la

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patente, le caractère et les appointements de général d'armée sans que le roi s'en pût dédire. C'est aussi ce qui s'exécuta de la sorte. Après ce qu'on avoit fait pour lui et la situation et la conjoncture où il se trouvoit, le roi, obsédé de son ministre, ne put reculer et ne voulut pas même le laisser aper^ ceroîr qu'il en eût envie. La Feuillade succéda donc en tout è Tessé dans les parties du Dauphiné, de la Savoie et des vallées. Il falloit en profiter pour, de ce chausse-pied , aller à mieux et en attendant faire parler de soi. Il alla donc former le siège de Suse, d*où il envoya force courriers. Le fort de la Brunette pensa lui faire abandonner cette place. U ne manqua pas de jouer sur le mot avec un air de galanterie militaire que son beau-père sut faire valoir. Ce fort pris, Bernardi, gouverneur de Suse, se défendit si mal qu'il capitula le 16 juin, sans qu'il y eût aucune brèche, ni même qu'il pût y en avoir sitôt. Le chevalier de Tessé en apporta la nouvelle. Cette honnêteté étoit bien due à la complaisance de son père. L'exploit fut fort célébré à la cour, après lequel ce nouveau général d'armée se tourna à de nouveaux, mais ce ne fut que contre les barbets* des vallées. Il ne fallut pas demeurer oisif, mais peloter en attendant partie, et se conserver cependant en exercice de général d'année pour le devenir plus solidement.

En même temps, en ce mois de juin, Phély peaux arriva de Turin et salua le roi , qui aussitôt l'entretint longtemps dans son cabinet. C'étoit un grand homme bien fait, de beaucoup d'esprit et de lecture, naturellement éloquent, satirique, la parole fort à la main, avec des traits et beaurcoup d'agrément, et quand U le vouloit de force. Il mit ces talents en usage, et sans contrainte, pour se pldndre de tout ce qu'il avoit souffert les six derniers mois qu'il avoit demeuré en Piémont, ou à Turin, ou à Goni, où il fut gardé

1. Les barbets étaient les Vaudois du Piémont. Ils tiraient, dit-on, leur nom de ce qu'ils araient pour chefo deamimttres, qu'ils appelaient harbei oa anciens.

288 PU£LyPEAUX; SA (lOiNDUlTE. [1704]

étroitement et où on lui refusoit jusqu'au nécessaire de la vie. Ses derniers propos avec M. de Savoie furent assommants pour un prince qui se sentoit autant que celui-là, et ses réponses encore plus piquantes, par leur sel et leur audace» aux messages qu*il lui envoya souvent depuis. Il dit même aux officiers qui le gardoient à Goni qu'il espéroit que le roi seroit maître de Turin avant la fin de Tannée, que lui en seroit fait gouverneur, qu'il y feroit raser d*abord la maison où il avoit été arrêté, et qu'il y feroit élever une pyramide avec une inscription en plusieurs langues, par laquelle il instruiroit la postérité . des rigueurs avec lesquelles M. de Savoie avoit traité un ambas^sadeur de France, contre le droit des gens, contre Véquité et la raison. H avoit fait une relation de ce qui s'étoit passé à son égard depuis les premiers événements de la rupture, très-curieuse et bien écrite, où il n'épargnoit pas M. de Savoie ni sa cour. Il en montra quelques copies, qui furent fort redierchées et qui méritent de Tétre toujours. Le malheur de l'État, attaché à la fortune de La Feuillade, ne permit pas à Phélypeaux de jouir de sa vengeance, ni la longueur de sa vie de voir les horreurs dans lesquelles M. de Savoie finit la sienne. Ce Phélypeaux étoit un vrai épicurien qui croyoit tout dû à son mérite, et il étoit vrai qu'il avoit des talente de gperre et d'affaires, et tout possible par Tappui de ceux de son nom qui étoieiit dans le ministère; mais particulier et fort singulier, d'un commerce charmant quand il vouloit plaire ou qu*il se plaisoit avec les gens; d'ailleurs épineux, difficile, avantageux et railleur. Il étoit pauvre et en étoit fUché pour ses aises, ses goûte trè^recherchés et sa paresse.

n étoit frère d*un évêque de Lodève, plus savant, plus finement spirituel et plus épicurien que lui, plus aisé aussi dans sa caisse, qui, par la tolérance de Baville et l'appui de ceux de son nom dans le ministère, manioit fort le Languedoc depuis la chute du cardinal Bonzi. n survécut son frère, entretmioit des maltresses publiquement chez lui.

[1704] PUËLYPËAUX CONSEILLER D*£TAT O'ËPÉE. S89

qu'il y garda jusqu'à sa mort, et tout aussi librement ne se faisoit faute de montrer, et quelquefois de se laisser entendre, qu'il ne croyoit pas en Dieu. Tout cela lui fut souffert toute sa vie sans le moindre avis de la cour, ni la plus légère diminution de crédit et d'autorité. Il n'avoit fait que ceU toute sa vie, mais il s'appeloit Phélypeaux. D s'en faHoit bien que le cardinal Bonzi, avec tous ses talents, ses services, ses ambassades, eût jamais donné le quart de ce scandale; et il en fut perdu! Ce Lodève ne sortoit presque point de sa province, mourut riche et vieux, car il sut aussi s'enrichir, et laissa un tas de bâtards: Phélypeaux eut en arrivant la place de consdUer d'État d'épée vacante par la mort de Briord.

Le duc de Grammont avoit eu enfin la permission de voir la princesse des Ursins sur sa route. Ce fut le premier adoucissement qu'elle obtint depuis sa disgrâce. Le désir de pré» parer à mieux fit accorder cette liberté. Le prétexte &k Ait de ne pas aigrir la reine pour une bagatelle et ne pas mettre le duc de Grammont hors d'état de pouvoir traiter utilement avec elle ; mais il ne sut pas en profiter. Battu de l'oiseau, à son départ , sur la déclaration de son mariage , il craignit tout et ne fut point assez avisé pour se bien mettre avec cette femme si importante dans un téte-à-tète dont le roi ne pour voit savoir le détail , et s'aplanir par là toutes les épines que la sécheresse de sa part en cette entrevue éleva contre lui de toutes parts à la cour d'Espagne.

Il y arriva les premiers jours de juin. Il trouva le roi avec l'abbé d'Estrées sur la frontière de Portugal, où , malgré la criminelle disette de tout ce qui est nécessaire à l'entretien des troupes, tes places et de la guerre, Puységur avoitfait des prodiges pour y suppléer, dont le duc de Berwick avoit su profiter par un détail de petits avantages qui découragèrent les ennemis et lui facilitèrent des entreprises ; il prit à discrétion Gastelbranco, oii il se trouva quantité de farinée qui flirent d*un grand secours , beaucoup d'armes et les

i90 SUCCÈS DU DUC D£ B£UWlCk. [1704]

tentes de la suite du roi de Portugal. De là il marcha au

général Fagel , qui fut battu et fort poursuivi ; il pensa être pris; il y eut six cents prisonniers avec tous leurs officiers ; et sans les montagnes, pour vingt hommes qu'il en coûta au duc, rien ne seroit échappé du corps de Fagel, qui s*y disipersa en désordre. Portalègre et d'autreç places suivirent ces succès et augmentèrent bien le crime d'Orry, comme je l'ai dit ailleurs, par la conquête du Portugal, alors sans secours, qu'avec les précautions sur lesquelles on comptoit à l'ouverture de la campagne, il auroit été facile de faire, au lieu que les secours ayant eu le temps d'arriver ayant le printemps suivant, ce côté-là devint le plus périlleux, et celui par lequel l'Espagne fut plus d'une fois au moment d'être perdue. Berwick avoit d'abord pris Salvatierra avec dix compagnies à discrétion, et fait divers autres petits exploits. Ge lut pendant cette campagne que le roi d'Espagne se forma un régiment des gardes espagnoles dont le comte d'Âguilar fîit fait colonel. Ge grand d'Espagne reviendra plusieurs fois sur la scène. On le fera connoître dans la suite.

Les armées de Flandre et d'Allemagne étoient dans un grand mouvement depuis l'ouverture de la campagne : l'empereur serré de près par les mécontents de Hongrie, ce royaume tout révolté, le commerce intercepté dans k plupart des provinces héréditaires qui en sont voisines. Vienne môme dans la confusion par les dégâts et les courses que souâroient non-seulement sa banlieue, mais ses fauboui^ qui étoient insultés, et l'empereur qui avoit vu brûler sa mtoagerie et avoit éprouvé en personne le danger des promenades au dehors; une situation si pénible porta toute son attention sur la Bavière. Il craignit tout des succès d'un prince qui, à la lête d'une armée françoise et de ses propres troupes, pourroit donner la loi à l'Allemagne §i renfermer entre les mécontents et lui à n'avoir plus d*issue. Le danger ne parut pas moins grand à ses aUiés ; de sorte que la résolution fut prise de porter toutes leurs forces dans \e cœur

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