‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 153 sur 209 · ENTREPRISE HANQUÉE SUR CADIX · texte numérisé non relu

ENTREPRISE HANQUÉE SUR CADIX

attendant les secours de Hollande et d'Angleterre. Il faut dire, avant que d'aller plus avant, un mot d'Espagne pour l'intelligence de ce qui va suivre.

Le prince de Dannstadt, qui avoit été à la cour de Gharleà II, comme on Ta vu en son lieu, et qui y avoit été si bien avec la rehie sa dernière femme, s'étoit embarqué sur la flotte avec l'archiduc lorsque ce prince alla en Portugal , et avec une partie projeta de surprendre Cadix, qu'il savoit fort dégarni de toutes choses. Un marchand frauçois, armé pour les iles de l'Amérique, moitié guerre moitié marchandises, mais qui pour son commerce y portoit sur deux gros bfttiments beaucoup de munitions de guerre, d*armes et assez d'argent, se trouva dans ces mers, et vit à la manœuvre de l'escadre le dessein sur Cadix. Il força de voiles, y entra en présence de l'escadre , débarqua toute sa cargaison, mit ainsi la place en état de se défendre, qui, faute d'armes et de munitions et d'argent, ne pouvoit autrement résister, et demeura dedans. Darmstadt n'ayant donc pu réussir dans son dessein, après l'avoir inutilement tenté pendant plusieurs jours, mit pied à terre et pilla les environs de terre ferme. Les communes s'assemblèrent sous le capitaine général du pays, les évéques voisins se surpassèrent par le prompt secours de monde et d'argent ; en un mot> après un mois de courses où les Anglois perdirent bien du monde, il fallut se rembarquer,, et encore à grand'peine et faire voile vers le Portugal. On a vu les négligences d'Orry , et ce nonobstant comme Puységur en répara tout ce qui fut possible, et les succès du duc de Berwicksur la frontière de Portugal. Les chaleurs séparèrent les armées, qui mirent en quartier d^été. Berwick, Yilladarias ni Serclaës, dénués de tout par cette même négligence d'Orry, n'avoient pu pourvoir à tout, ni porter leurs troupes partout où elles auroieut été nécessaires. .Gibraltar, cette fameuse place qui commande à l'important détroit de ce nom, avoit été pourvue comme les autres, c'est-à-dire qu'il n'y avoit

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quoi que ce sôit dedans pour la défendre, et pour toute garnison une quarantaine de gueux. Le prince de Darmstadt, qui étoit bien averti, profita d'une faute si capitale. Y aller et s'en emparer ne fut que la même chose, et la grandeur de cette perte ne fut sentie qu'après qu'elle fut faite. D*ûn autre côté, le même prince de Darmstadt, qui avoit été sous Charles n vice-roi de Catalogne, avoit conservé dans cette province beaucoup d'intelligences, et dans Barcelone quantité de créatures. On y méditoit une révolte, on la soupçonna, notre flotte y toucha. Le comte de Toulouse y mit pied à terre, il y fut quelque temps, et déconcerta entièrement le projet par les bonnes mesures qui furent prises. Mais il vouloit rencontrer la flotte de Rooke et la combattre. Il en avoit la permission ; il se rembarqua et l'alla chercher.

Il la rencontra auprès de Malaga, et, le 24 septembre, il la combattit depuis dix heures du matin jusqu'à huit heures du soir. Les flottes, pour le nombre des vaisseaiix,

étoient à peu près égales. On n'avoit vu de longtemps à la mer de combat plus furieux ni plus opiniAtre. Ils eurent toujours le vent sur notre flotte. La nuit favorisa leur retraite. Tilette, lieutenant général qui avoit l'avant-garde, défit celle des ennemis. Tout Favantage fut du côté du comte de Toulouse, dont le vaisseau se battit longtemps contre celui de Rooke et le démâta , qui put se vanter d'avoir remporté la victoire, et qui, profitant du changement du vent, poursuivit Uooke tout le 25, qui se retiroit vers les côtes de Barbarie. Ils perdirent six mille hommes, le vice-amiral hoUandois sauté, quelques^ns coulés bas et plusieurs démâtés. Notre flotte ne perdit ni bâtiment ni mât, mais la victoire coûta cher en gens distingués par leurs grades et plus encore par leur mérite , outre quinze cents soldats ou matelots tués ou blessés. Le bailli de Lorraine, iils de M. le Grand, et chef d'escadre, Bellisle et Évrard, chefs d'escadre, et un iils du maréchal de Ghâteaurenauld furent tués. Re-

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lingue, lieutenant général, Gabaret, chel' d*escadre, sorti

de France pour duel, mais que le roi d'Espagne avoit envoyé sur la flotte, un capitaine de vaisseau, neveu et du nom du maréchal de Ghàteaurenauld eurent chacuu une cuisse emportée et moururent quelques jours après, ainsi qu'Herbault, capitaine de vaisseau, firère d*Herbault intendant des armées navales. Ce dernier fut tué aux pieds de M. le comte de Toulouse, qui empêcha qu'on le jetât à la mer avec beaucoup de présence d'esprit, jusqu'après le combat, pour ne pas perdre ce qu'il pouvoit a^ oir de papiers de conséquence sur lui , et avoir le temps de le visiter. Plusieurs de ses pages furent tués et blessés autour de lui. On ne sauroit une valeur plus tranquille qu'il fit paroitre pendant toute l'action, ni plus de vivacité à tout voir et de jugement à commander à propos. Il avoit su gagner les coeurs par ses manières douces et affables, par sa justice, par sa libéralité. Il en emporta ici toute Testime. Ducasse, chef d*escadre que nous verrons aller plus loin, reçut une grande blessure et plusieurs autres de moindres.

Le 25 au soir, à force de vent et de manœuvre, on rejoignit Aooke de fort près. Le comte de Toulouse vouloit Tattaquer de nouveau le lendemain ; le maréchal de Gœuvres, sans lequel il avoit défense de rien faire, voulut assembler le conseil. Relingue, qui se mouroit et qui aimoit le comte, dont il avoit bien voulu être premier écuyer, lui manda, en deux mots de sa main, qu'il battroit les ennemis et qu'il le coi^'uroitdeles attaquer. Le comte ût valoir cette lettre écrite par un homme d'une capacité si reconnue, et le prix d'une seconde victoire, qui étoit Gibraltar. Il captiva les suflrages, il y mit de la douceur, les raisons les plus fortes, il y ajouta ce qu'il osa d'autorité. Tous s'y portoient lorsque d'O, le mentor de la flotte, et contre l'avis duquel le roi avoit très-précisément défendu au comte de faire aucune chose, s'y opposa avec un air dédaigneux et une froide, muette, et suffisante opinîÂtreté, qui le dispensa, à la mer, d'esprit et

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