RÉSOLU DE PERDRE PONTCHARTRAIN
lière équité. Le maréchal de Ckeuvres, M. d*0 et tous les autres chefs de degré ou de confiance ne iùrent pas mieux traités, tellement qu'ils excitèrent tous le comte à ce qu'ils
s*étoient déjà proposé, qui étoit de perdre Pontchartrain en arrivant, par montrer au net les contre -temps et leurs suites, et le secrétaire d'État comme l'auteur de malices méditées, et de là, par effort de crédit auprès du roi. Il falloit l'audace de Pontchartrain pour s'être mis en ce danger, prévu et déploré souvent et inutilement par son sage père, par sa mère et par sa femme. L'ivresse dura jusqu'au retour du comte de Toulouse que la famille fut avertie de toutes parts de l'orage, et Pontchartrain lui-même par l'accueil qu'il reçut de l'amiral et des principaux de la flotte. Aussi abject dans le danger qu'audacieux dans la bonaoe, il tenta tout à la fois pour prévenir sa chute, et n'en remporta que des dédains.
Ëniin, le Jour venu où le comte devoit travailler seul à fond avec le roi pour lui rendre un compte détaillé de son ▼oyage, et de tout faire pour perdre Pontchartrain, sa femme prit sur sa modestie et sur sa timidité naturelle de l'aller trouver chez Mme la duchesse d'Orléans , et le forcer à entrer seul avec elle dans un cabinet. Là, fondue en larmes, reconnoissant tous les torts de son mari, exposant quelle seroit sa condition à elle s'il étoit perdu selon ses mérites, elle désarma l'amiral et en tira parole de tout oublier, pourvu qu'à Tavenir le secrétaire d'État ne lui donnât pas lieu de rappeler l'ancien avec le nouveau. Il avoua qu'il n'avoit jamais pu résister à la douceur et à la douleur de Mme de Pontchartrain, et que, quelque résolution qu'il eût faite, les armes lui étoient tombées des mains , en considérant quel seroit le malheur de cette pauvre femme entre les mains d'un cyclope furieux de sa chute, qui n'auroit plus rien à faire dans son délaissement que de la tourmenter. Ce fut ainsi que Pontchartrain fut sauvé, mais il en coûta cher à l'Ëtat. La peur qu'il eut de succomber sous la gloire ou
380 MORT DE GAYLUS; [1704]
sous la vengeance d'un amiral fils du roi le détermina à perdre lui-môme la marine, pour la mettre hors d'état de revoir l'amiral à la mer. U se le promit et se tint exactement parole; cela ne fut que trop bien vérifié depuis par les faits» et que les débris de la marine ne l'appauvrirent pas. Le comte de Toulouse ne revit plus ni ports ni vaisseaux, et il ne sortit depuis que de très-foibles escadres, et le plus rarement qu'il se put. Pontchartrain eut l'impudence de s'en applaudir devant moi.
Au commencement de novembre, mourut, sur la frontière de Flandre, un homme qui fit plaisir à tous les siens : ce fut Gaylus, irère de celui d'Espagne et de Tévêque d'Auxerre, cousin germain d'Harcourt , qui avoit épousé la fille de Yilette, lieutenant général des armées navales, cousin ger^ main de Mme de Maintenon qui avoit toujours pris soin d'elle comme de sa propre nièce. Jamais un visage si spirituel, si touchant , si parlant , jamais une fraîcheur pareille , jamais tant de grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de créature plus séduisante. Mme de Maintenon l'aimoit à ne se pouvoir passer d'elle, au point de fermer les yeux sur une conduite que Mme de Montchevreuil avoit autrefois trop éclairée, et qui, n'étant pas devenue meilleure dans le fond, avoit encore des saillies trop publiques. Son mari, blasé, hébété depuis plusieurs années de vin et d'cau-de-vie, étoit tenu à servir, hiver et été, sur la frontière pour qu'il n'approchât ni de sa femme ni de la cour. Lui aussi ne demandoit pas mieux, pourvu qu'il fût toujours ivre. Sa mort fût donc une délivrance dont sa femme et ses plus proches né se contraignirent pas de la trouver telle. Mme de Maintenon se tint toujours dans la chambre de cette belle à son mariage à recevoir les visites ; et la princesse d'Harcourt, servante k tout faire, chargée des honneurs à tout ce qui y venoit. Mme de Gaylus s'échappoit tant qu'elle pouvoit chez Mme la Duchesse, où elle trouvoit à se divertir. Elle aimoit le jeu sans avoir de quoi le soutenir.