‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 191 sur 209 · HARCOURT ET MADAME DE MAINTENON · texte numérisé non relu

HARCOURT ET MADAME DE MAINTENON

venoient de Tessé , où il n'étoit pas toutefois question de la princesse; qu'il fut jugé qu'il étoit temps d'agir plus à découvert, et que le roi [étoit] lassé des dépits de la reine» de la mollesse pour elle de son petit-fils et de la résistance qu*il trouvoit à tout ce quMl proposoit de plus utile et de plus raisonnable en Espagne, où il avoit longuement éprouvé avec tant de complaisance qu'on n'y cherclioit qu'à prévenir son goût et sa volonté, surtout à lui marquer une complaisance et une obéissance parfaite, on se garda bien de lui laisser entrevoir qu'on songeât, ni Mme des Ursins elle-même, à aucun retour en Espagne; comme pour obtenir Toulouse au lieu de l'Italie on avoit pris le même soin de l'empêcher de s'apercevoir qu'il pût être jamais question de la revoir à Paris et à la cour. Ce changement de l'Italie à Toulouse, que la mollesse ou le peu de lumières des ministres souffrit dans un temps de colère, à eux si favoi ablc pour l'empêcher, fat le salut de toute la grandeur de leur ennemie qui, une fois en Italie et à Rome, eût été trop éloignée d'Ëspagne et de France pour machiner à temps et utUement, et, revenue là en son premier état de consistance, y seroît demeurée pour toujours. On se garda donc bien, je le répète, de laisser entrevoir au roi aucun désir, aucune idée de retour en Espagne.

Mais Harcourt, d'une part, qui, avec art et hardiesse,

s'étoit toujours conservé la liberté de parler au roi des choses d'Espagne, et Mme de Maintenon, de l'autre, lui représentèrent peu à peu le pouvoir sans bornes de la reine d'Espagne sur le roi son mari ; le dépit extrême dont elle donnoit des marques jusqu'à la contradiction la plus continuelle et la plus aigre pour tout ce qui venoit du roi aux dépens de ses propres affaires , par une humeur dont elle n'étoit plus maîtresse, et qui en effet avoit bien sa cause dans la dureté qu'éprouvoit une personne pour qui elle avoit déployé tout ce qui étoit en elle pour mloucir l'Igno* minie de son sort; qu'après tout, il n'étoit question, pour la

[n05] EN FAVEUR DE MADAME DES UB8INS. 407

contenter, que d'une complaisance entièrement étrangère et indifTérente aux affaires, qui n'y pouYOit rien influer, de permettre à Mme des Ursins de venir à la cour y dire tout ce qu'il lui plairoit pour sa justification , et devenir après tout ce qu'il lui plairoit , excepté d'y demeurer et de retourner en Espagne, retour dont la reine même ne parloit plus et se boruoit à ce que son amie pût être entendue ellemême; que ce qui ne se refusoit pas aux plus coupables pouvoit bi^ s'accorder à une personne de son sexe et de cette qualité ; que , quelles que fussent les fautes qu'elle eût commises, sa chute de si haut et si prompte, l'fîxil où depuis si longtemps elle eu donnoit le spectacle, le contraste des récompenses si marquées du cardinal et de Tabbé d'fistrées,* étoioit une pénitence qui méritôit bien qu'enfin le roi, content de lui avoir fait sentir le poids de son indignation, et à la reine d'Espagne cehii de son autorité paternelle, voulût bien marquer à une princesse, par les mains de qui on étoit réduit à passer pour toutes les affaires, et quiétoit outrée, une considération qui sûrement l'adouciroit, la cbanneroit même, et la feroit rentrer dans le chemin d'où le dépit Tavoit égarée; qui, s'il étoit continué, pouvoit, par de mauvais conseils d'humeur et de colère, porter les aflaii es en de fâcheuses extrémités qui , après les malheurs d'Uochstedt, de Gibraltar, de la révolte de la Catalogne, demandoient des soins et une conduite qui ne pouvoient réussir que par un grand concert.

L'archevêque d'Aix , maître consommé en intrigues , l'homme le plus hardi , le plus entreprenant, le plus plein d'esprit et de ressources, et qui, depuis le temps de Ma- . dame et le retour de sôn exil \ s'étoit conservé une sorte de

liberté avec le roi qu'il connoissoit parfaitement, rompit les

premières glaces i et ne parla que de l'état malheureux de

1. Les Mimoires de cet arche?ê<pie d'Aix (Daniel de Cosn^c) ont été publiés par la Société de VHittoire de France (Paris, 1S53, 2 yol. in-«). On y treiUTe tous les détails de ces intriguM.

kOS RÉUNION D'UARCOURT AUX PONTCHARTRAIN [17053

Mme des Urskis, qu'une folie sans excuse (il vouloit parler de la lettre apostillée) avoit précipitée dans Tabime de Thu-

miliation. Tl exagéra sa douleur d'avoir déplu et de ne pouvoir être écoutée après n'avoir été appliquée en Espagne qu*à y faire obéir le roi et cherché en tout à lui plaire. A mesure qu^Harcourt, d'une part, et Mme de Maint&non, de Tautre, avec qui il agissoit de concert, et à qui dans cette crise il donna d'utiles et fermes conseils, il retournoit à la charge. Le roi , dont la vérité n'approcha jamais dans la clôture où il s'étoit eQ^>risonné lui-même, fut le seul des deux monarchies qui ne se douta du tout point que rarrivée de Mme des Ursins à sa cour fût le gage assuré de son retour en Espagne et de celui d'une puissance plus grande que jamais. Fatigué des contradictions qu'il y éprouvoit, mquiét du désordre dangereux qui en résultoit aux affaires, dans un temps où leur changement de face demandoit un parfait unisson entre les deux couronnes, lassé des instances qui lui étoient faites et des réflexions qui lui étoient présentées, il accorda enfin la grâce qui lui étoit si pressamment demandée^ dont les ministres se trouvèrent fort étourdis.

Harcourt profita de ce court intervalle. Il étoit irréconciliable avec ïorcy et avec le duc de Beauvilliers. Chamillart n'étoit son homme que parce qu'il étoit celui de Mme de M^ntenon. Il n'auroit pas voulu moins se- mêler de ses deux départements que de celui de Torcy : ce n'étoit donc pas là où il pouvoit compter de se réunir réellement. L'esprit, le tour, la capacité du chancelier lui plaisoient. La malignité et rinquisition de Pontchartrain lui pouvoient être utiles. Leur département n'avoit rien qui pût le tent^ ni leur en donner ombrage; ils étoient ennemis déclarés de Ghamil*« lart, et le chancelier mal avec Beauvilliers de tout temps et même avec peu de mesure. Tout cela plaisoit fort à Harcourt et lui donna le désir de se réunir au père et au fils, avec qui il n'avoit point eu d'occasion de prises particu-

Page 1