‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 193 sur 209 · ATTENTE A LA COUR · texte numérisé non relu

ATTENTE A LA COUR

■ Ce point fut gagné avec la même facilité, et toutes les grâces du chancelier s'y déployèrent. C'étoit Tennemie de ceux qu*il haïssoit, ou avec qui il vivoit sans liaisons. Ni lui ni son fils n'étoient pas à portée qu'on leur demandât de rompre des glaces. S'engager à vouloir du bien à une personne éloignée sans moyen de la servir, étoit s'engager à p^u de chose; et si elle venoit à reprendre le dessus elle leur devenoit une protection. L'union entre eux venoit donc d'être conclue, et Harcourt, le premier écuyer et les Pontchartrain s'étoient vus, promis et convenus de leurs faits, précisément quelques jours devant que le roi eût lâclié la grande parole sur laquelle il fut dépêché un courrier à Toulouse portant permission de venir quand elle voudroit à Paris et à la cour. Quelque informée qu'elle fût de tout ce qui se brassoit pour elle, la joie surpassa l'espérance. Mais le coup d'œil de son retour à la toute-puissance en Espagne, conséquent à cette permission, ne la dérangea pas plus qu'avoit fait la t;hute de la foudre sur elle à Madrid : tou«jours maîtresse d'elle-même et attentive à tirer tout le parti qu'elle pourroit de son admission à se justifier, elle conserva l'air d'une disgraciée qui espère, mais qui est humiliée; elle avoit prévenu ses intimes amis de s'en tenir exactement à ce ton ; elle craignit surtout de laisser rien apercevoir au roi qui le fronçât et qui le tint en garde ; elle prit avec une grande présence d'esprit ses mesures en Espagne; elle ne se précipita point de partir et partit néanmoins assez promptement pour ne rien laisser refroidir et marquer son empressement à profiter de la grâce qu*elle recevoit et qu'elle avoit toujours tant souhaitée.

A peine le courrier fiit-il parti vers elle, que le bruit de son retour se répandit sourdement et devint public et conlirmé peu de jours après. Lo mouvement qu'il produisit à la cour fût inconcevable; il n'y eut que les amis intimes de Mme des Ursins qui demeurèrent dans un état tranquille et modéré. Chacun ouvrit les yeux et comprit que l'arrivée

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d'une personne si importante n*auroit rien d'indifférent. On 86 prépara à une sorte de soleil levant, qui alloit changer el renouveler him des choses dans la nature. On ne voyoit

que gens, à qui on n'avoit jamais ouï proférer son nom , qui se vantoient de son amitié et qui exipeoient dés compliments sur sa prochaine arrivée. On en trouvoit d'autres, liés avec ses ennemis, qui n*avoient pas honte de se donner pour être transportés de joie et de prodiguer les bassesses à ceux de qui ils se flattoient qu'elles seroient offertes en encens à la princesse des Ursins. Parmi ces derniers, les Noailles se distinguèrent. Leur union intime avec les £strées , et par leur gendre favori avec le duc de Grammont , ne les arrêta point : ils se publièrent ravis du retour d'une personne qu*ils avoient, disoient^ils , dans tous les temps, aimée et honorée , et qui étoit de leurs amies depuis toute leur vie. Ils le voulurent persuader à ses meilleurs amis, à Mme de Maintenon, à elle-même.

Elle arriva enfin à Paris le dimanche 4 janvier. Le duc d*Albe, qui avoit cru bien faii*e en s'attachant fortement aux Estrées, espéra laver cette tache en lui prodiguant tous les honneurs qu'il put. Il alla en cortège fort loin hors Paris, à sa rencontre avec la duchesse d*Albe, et la mena coucher chez lui, où il lui donna une fête. Plusieurs personnes de distinction allèrent plus ou moins loin à sa rencontre : les Noailles n'y manquèrent pas et les plus loin de tous. Mme des Ursins eut lieu d'être surprise d'une entrée si triomphante : il lui fallut capituler pour sortir de chez le duc d'Albe. Il lui importoit de se mettre en lieu de liberté. De préférence à la duchesse de Ghâtillon, sa propre nièce, elle alla loger chez la comtesse d'Egmont qui ne Tétoit qu'à la mode de Bretagne, mais nièce de l'archevêque d'Aix, qu'elle avoit eue autrefois longtemps chez elle avec la dudiesse de Ghâtillon, et qu'elle y avoit mariées Tune et Fautre. Cette préférence étoit bien due à la considération de Farchevêque d*Âiz, qui, dans les temps les plus orageux.

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n*avoit trouvé rien de difficile pour son service jusqu'à cet agréable moment. Le roi étoit à Marly» et nous étions , Mme de Saint-Simon et moi, de ce voyage, comme, depuis que Ghamillart m'ayoit raccommodé, cela nous arrivoit souvent. Pendant le reste de ce Marly, ce fat un concours prodigieux chez Mme des Ursins, qui, sous prétexte d'avoir besoin de repos, ferma sa porte au commun, et ne sortit point de chez elle. 11. le Prince y courut des premiers, et, à son exemple, tout ce qu'il y eut de plus grand et de moins connu d'elle. Quelque flatteur que fût ce concours, elle n'en étdt pas si occupée qu'elle ne le fôt beaucoup plus de se mettre bien au fait de tout ce que les dépêches n'avoient pu comporter, et de la carte présente. La curiosité, Tespérance, la crainte, la mode, y attiroit cette foule dont plus des trois quarts n'entroient pas. Les ministres en furent alors effrayés. Torcy eut ordre du roi de l'aller voir. Il en fut étaurdi : il ne répliqua pas ; en homme qui vit la partie faite et le triomphe assuré, il obéit. La visite se passa avec embarras de sa part, et une firoideur haute de l'autre : ce fut l'époque qui fit changer de ton à Mme des Ursins. Jusque-là modeste, suppliante, presque honteuse, elle en vit et en apprit tant, que, de répondante qu'elle s' étoit proposé d'être, eUe crut pouvoir devenir accusatrice et demander justice contre ceux qui, abusant de la confiance du roi, lui avoient attiré un traitement si fâcheux et si long , et mise en spectacle aux deux monarchies. Tout ce qui lui arrivoit passoit de bien loin ses espérances; elle-même s'en est étonnée avec moi plusieurs fois, et avec moi s'est moquée de force gens, et souvent des plus considérables, ou qu'elle ne connoissoit conmie point, ou qui lui avoient été fort contiwes, et qui s' empr assoient bassement auprès d*elle.

Le roi revint à Versailles le samedi 10 janvier; Mme des Ursins y arriva le même jour; elle logea à la ville chez d'Alègre. J'allai aussitôt la voir, n'ayant pu quitter Marly à cause des bals de presque tous les soirs. Ma mère l'avoit fort

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vue à Paris, où Mme de Saint-Simon et moi lui avions envoyé témoigner notre joie et notre empressement de la voir. J'avois toiyours conservé du commerce avec elle, et j'en avois reçu en toute occasion des marques d*amitié. Sandricourt, qui étoit de ma maison, et qui servoit en Espagne, duquel j'aurai un mot à dire en son temps , en avoit reçu à ma prière toutes sortes de distinctions , et elle Tavoit fort recommandé aux principaux chefs espagnols. Je fus très-bien reçu. Cependant je m'étois promis quelque chose de plus ouvert. J'y fus peu. Harcourt, qui habilement ne l'avoit pas encore vue, y arriva et me fit retirer discrètement; elle m'arrêta pour me charger de quelques bagatelles avec un air de liberté, et tout de suite reprenant toute son ouverture, elle me dit qu'elle se promettoit bien de me revoir bientôt et de causer avec moi plus à son aise : j'en vis Harcourt sui^pris. Sortant de la maison, j'y vis entrer Torcy. U avoit fait en sorte, dès Paris, par sa mère, qu'elle iroit souper chez lui. Elle étoit contente de l'avoir humilié, [et qu'il fût] venu chez elle par ordre du roi. U n'étoit pas temps de faire des éclats et contre un ministre : elle n'avoit encore vu ni le roi ni Mme de Mahitenon, et ce qui se passeroit avec eux devoit être la boussole de sa conduite. Le lendemain dimanche , huitième jour de son arrivée à Paris, elle dîna seule chez elle, se mit en grand habit, et s'en alla chez le roi , avec lequel elle fut dans son cabinet deux heures et 'demie tête à tète; de là chez Mme la duchesse de Bourgogne, avec qui elle fut aussi assez longtemps seule dans son cabi- . net. Le roi dit le soir, chez Mme de Maintenon, qu'il y avoit encore bien des choses dont il n'avoit point encore parlé à Mme des Ursins. Le lendemain elle vit Mme de Maintenon en particulier fort longtemps' et fort à son aise. Le mardi élle y retourna et y fut très-longtemps en tiers entre elle et le roi ; le mercredi, Mme la duchesse de Bourgogne, qui avoit diné et joué chez Mme de Mailly, y ût venir la princesse des Ursins à la lin du jeu, passa

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seule avec elle dans un cabinet et y demeurèrent trè»-

longtemps.

Un mois après arriva un colonel dans les troupes d'Espagne, Italien appelé Pozzobuouo, dépéché exprès et uniquement par le roi et la reine pour venir apporter leurs remortciments au roi sur la princesse des Ursins, et ordre au duc d*Albe d*aller avec tout son cortège lui faire une visite de cérémonie, comme la première fois qu'il fut chez les princesses du sang. De ce moment il fut déclaré qu'elle demeureroit ici jusqu'au mois d'avril pour donner ordre à ses aflkires et à sa santé. Cétoit déjà un grand pas que 4*étre maîtresse d'annoncer ainsi son séjour. Personne, à la vérité, ne doutoit de son retour en Espagne; mais la parole n'en étoitpas lâchée; eUe évitoit de s'en exphquer, et on peut juger qu'elle n'essuya pas lànlessus de questions indiscrètes. Elle se mesura fort 'à voir Monseigneur, Madame, Monsieur et Mme la duchesse d'Orléans et les princesses du sang; donna plusieurs jours au flot du monde, puis se renferma sous prétexte d'affaires, de santé, d'être sortie, et tant qu'elle put ne vit à Par^s que ses amis ou ses plus familières connoissances, et les gens que par leurs places elle ne pouvoit refuser.

Tant d'audiences et si longues, suivies de tant de sérénité et de foule, lit un grand efl'et dans le monde, et augmenta fort les enu>ressements. Deux jours après ma première visite à Versailles, je retournai chez elle, je lui retrouvai avec moi son ancienne ouverture avec laquelle elle me fît quelques reproches d'avoir été plus intimement de ses amis avant ses affaires que depuis. Gela ne servit qu'à nous réchauffer dans la conversation même, où elle s'ouvrit et me parut avoir envie de me parler. Je ne laissai pas d'être en garde par rapport à M. de Beauvilliers ; je savois le raccommodement du chancelier, je ne la craignois pas sur Ghamillart , et je ne me soudois point de Torcy , avec qui je n'étois en aucune liaison. EUe ne me fit point d'embarras , elle sa-

Digit . ■ ■ I y (jO<

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▼oit trop la carte de la cour pour ignorer mon intimité arec

M. de Beauvilliers; et sa politesse, et je puis dire son amitié, car elle m'en donna des marques dans tout son séjour, m'épargna là-dessus toute délicatesse. Le nonce nous interrom* pit. Mais je la revis bientôt, et die me parla de mille choses * et d'ici et d'Espagne avec confiance, et de la conr, et d'autres qui la regardoient. Elle fit à Mme de Saint-Simon toutes sortes d'amitiés et d'avances , et on verra bientôt que cela ouvrit fort les yeux de toute la cour sur nous. Laissons-la triompher et besogner à son aise, et retournons en arrière , dont ce long et curieux récit nous a distrait. Mais il ne faut pas oublier que cette réception du roi à Mme des Ursins , au retour de laquelle Tessé s'étoit tant livré, plut tellement au roi et à la reine d'Espagne, qu'ils donnèrent à Tessé toutes sortes de pouvoirs et de distinctions militaires, de confiance et de faveur personnelle, et à son gendre toutes celles de leur cour.

CHAPITM XXL

Pension du roi à Mme de Gaylas, à condition de quitter le P. de La Tour. — Caractère de ce père. — Mort de Pavillon. — Brevets de vetenve à Livry et au comte d'Évreux. — Duc de Tresmes reçu à lliôtel de ville. — Mariage de Rupelmonde avec une fille d'Àlègre.

— Caractère et audace de Mme de Rupelmonde ; extraction de son mari, etc. — Duc d'Aumont gagne contre le duc d'Elbamf une affaire piquante. — Petits exploits de La Feuillade. — Mort de l'électrice de Brandebourg. — Mort de Courtebonne. — Filles <]v Saint-Cyr.

— Mariage do Mlle d'Osmont avec Avrincourt. — Mort de Tressan, évôque du Mans. — Tracasserie entre Saint-Piorre et Nancré pour les Suisses de M. le duc d'Orléans. — Brevet de retenue à Grignan.

— Mariaçrc du chevalier de Grignan avec Mlle d Oraison. — Mariage de Montai avec la sœur de Villacerf, et d'Épinay avec une ûUe d 0.

416 PENSION DU AOl * [1705]

— Bivas GhasBé ; Ifejoradi en sa place. — Roii<iiiiUo. ^ Dégoûts à Madrid du duc de GrammoDt, qui demande son rappel et a la Toison. — Triomphe éclatant et solide de la princesse des Ursins, assurée de retourner en Espagne. — Amitié de la princesse des

Drsins pour Mme de Saint-Simon et pour moi, et ses bons offices, — Duc et duchesse d'Albe à un i)al à Marly^ singularités. Amelot ambassadeur en Espagne ; son caractère. — Orry retourne en Espagne. — Bourg; son caractère, ses aventures, sa chétive fortune. — Melford rappelé à Saint-Germain et déclaré duc. — Middleton so fait catholique. — Mort de Mme du Plessis-Bellière. — Mort, caractère et fortune de Magalolti. — Albcrgotti et son caractère.

— Mort du duc de Choiscul, (\m éteint son duché-pairie. — Mort du président de Maisons. — Mort de Mlle de BaufFremont. — Mort de Seissac. — Mort et deuil du duc Maximilien de Bavière. — Mort de Beuvron. — Mort du petit duc de Bretaiine; son deuil. — Longue goutte du roi; son coucher retranché au public pour toujours. — Mort de Hubantel. — Mort de Breteuil; Armenonville conseiller d'État. — Mort du fils unique d'Alègre. — Angeryilliers intendant de Dauphiné et des années. — Bouchu; son caractère; singularité de ses dernières années.

Quelque occupée que pût être Mme de Maintenoa du retour et de la réception de Mme des Ursins, rien ne la put distraire de la maladie antigansémiste. Mme de Gaylus aToit mis son exil à profit. Elle étoit retournée à Dieu de bonne foi; elle s'étoit mise entre les mains du P. de La Tour, qui fut ensuite, s'il ne l'étoit déjà, général des pères de l'Oratoire, de P. de La Tour étoit un grand homme, bien fait, d'un visage agréable, mais imposant, fort connu par son esprit liant mais ferme, adroit mais fort, par ses sermons, par ses directions. 11 passoit, ainsi que la plupart de ceux de sa congrégation , pour être janséniste, c'est-à-dire réguliers, exacts, étroits dans leur conduite, studieux, pénitents, haïs de SainV-Sulpice et des jésuites, et par conséquent nullement liés avec eux; enviés des uns dans leur ignorance, et des autres par la jalousie du peu de collèges et de séminaires qu'ils gouvernoient , et du grand nombre d'amis et illustres qui les leur préféroient. Depuis que le P. de La Tour couduisoît Mme de Gaylus, la prière continuelle et les bonnes

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