‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 194 sur 209 · A MADAME D£ CAYLUS · texte numérisé non relu

A MADAME D£ CAYLUS

œuvres partagèrent tout son temps, et ne lui en laissèrent

plus pour aucune société; le jeûne éloit son exercice ordinaire, et depuis roffice du jeudi saint jusqu'à la fin de celui du samedi, elle ne sortoit point de Saint-Sulpice; avec cela toujours gaie, mais mesurée et ne voyant plus que des per-^ sonnes tout à fait dans la piété, et même assez rarement. Dieu répandoit tant de grâces sur elle , que cette femme si mondaine, si faite aussi pour les plaisirs et pour faire la joie du monde, ne regretta jamais dans ce long espace que de ne Favoir pas quitté plus tôt, et ne s*ennuya jamais un moment dans une vie si dure, si unie, qui n*étoit qu'un enchaînement sans intervalle de prières et de pénitences. Un si heureux état fut troublé par l'ignorance et la folie du zèle de sa tante, pour se taire sur plus haut; elle lui manda que le roi ni elle ne se pouvoient accommoder plus longtemps de sa direction du P. de La Tour; que c'étoit un janséniste qui la perdoit ; qu'il y avoit dans Paris d'autres personnes doctes et pieuses dont les sentiments n'étoient point suspects; qu'on lui laissoit le choix de tous ceux-là; que c'étoit pour son bien et pour son salut que cette complaisance étoit exigée d'elle; que c'étoit une obéissance qu'elle ne pouvoit refuser au roi; qu'elle étoit pauvre depuis la mort de son mari; enfin que si elle se conformoit de bonne grâce à cette volonté, sa pension de six mille livres seroit augmentée jusqu'à dix.

Mme de Gaylus eut grand' peine à se résoudre; la crainte d'être tourmentée prit sur elle plus que les promesses^ ella * quitta le P. de La Tour, prit un confesseur au gré de la cour,

et bientôt ne fut plus la même ; la prière l'ennuya, les bonnes œuvres la lassèrent, la solitude lui devint insupportable; comme elle avoit consei'vé les mêmes agréments dans l'esprit , elle trouva aisément des sociétés plus amusantes , parmi lesqudles elle redevint bientôt tout ce qu'elle avoit été. Elle renoua avec le duc de Yilleroy pour lequel elle avoit été ciiassée de la cour. On verra bientôt que cet inconvé-

kiS CAKACTÈRii DU P. DE LA TOLK. [^705]

nient ne parut rien aux yeux du roi et de Mme de Maintenon, en comparaison de celui de se sMictîfier sous la conduite

d'un janséniste. Le P. de La Tour, qui excelloit par un esprit de sagesse, de conduite et de gouvernement, étoit guetté avec une application à laquelle rien n'échappoit, sans qu'il fU jamais un faux pas. Xe roi qui , poussé par les jésuites et Saint-Sulpice, lui cherchoit noise de tout son cœur, s*est plusieurs fois écrié avec dépit, mais avec admiration , sur la sagesse de cet homme, avouant que depuis fort longtemps qu'il l'épioit, il n'avoit jamais pu le trouver en faute. Sa conversation étoit gaie» souvent salée, amusante, mais sans sortir du caractère qu'il portoit. G*étoit un homme imposant et dans la plus grande considération ; avec tout cela ses lumières le troiiipèrent à la fin, et on le verra dans la suite tomber dans un terrible panneau, où son autorité, croyant éviter un grand mal , entraîna le cardinal de Noailles et le chancelier d*Aguesseau, et eut de funestes suites. Le P. de La Tour étoit gentilhomme de bon lieu, d'auprès d'Eu, et avoit été page de Mademoiselle.

Pavillon, neveu du célèbre évôque de Pamiers, si connu dans les affaires du jansénisme et de la régale, mourut vieux à Paris, où il étoit de 1* Académie des sciences et des inscriplions, assez pauvre et point marié. C'étoit un homme infirme, de beaucoup d'esprit et fort agréable, qui avoit toujours chez lui une compagnie choisie , mais excellente, oii alloient même des gens considérables, un fort honnête homme, et qui fut fort regretté.

Livry eut en ce même temps quatre cent mille li\Tes de brevet de retenue sur sa charge, et le comte d'Évreux bientôt après une augmentation de cent mille livres du sien, qui étdt déjà dft trois cent cinquante mille livres.

Le duc de Tresmes fot reçu en grande pompe à l'hôtel de ville, comme gouverneur de Paris; il y fut harangué par le prévôt des marchands, qui le traita toujours de momei^ ffnewp. M. ile Montbizon et les gouverneurs de Paris qui

[ITOo] DUC DE TRESMES A L'HÔTEL DE VILLE. 419

Favoient précédé, avoieot eu ce traitement, qui s'étoit perdu ensuite. Le duc de Gréqui le fit rétablir, et les ducs de (xesvres et de Tresmes en profitèrent. La ville lui donna le

môme jour un grand festin , où il mena quantité de gens de la cour et de Paris, qui furent placés, à la droite d'une table longue, dans trente fauteuils; vis-à-vis, sur trente chaises à dos, furent les échevins, les conseillers de ville et les conviés du prévôt des marchands, qui étoit seul avec le duc de Tresmes; et à sa gauche, au haut bout de la table, dans deux fauteuils, le prévnt des marchands et tous les officiers de la ville en habit de cérémonie. On parla fort de la magniiicence du repas, qui fut en poisson, parce que c'étoit un samedi 84 janvier. Le duc de Tresmes jeta de l'argent au peuple en entrant et en sortant de l'hôtel de ville.

Mme d'Alègre maria en ce même mois sa fille à Rupelmonde, Flamand et colonel dans les troupes d'Espagne, pendant que son mari étoit employé sur la frontière; elle s*en défit à bon marché, et le duc d'Albe en fit la noce. Elle donna son gendre pour un grand seigneur, et fort riche, à qui elle fit arborer un manteau ducal. Sa fille, rousse comme une vache, avec de l'esprit et de l'intrigue, mais avec une effronterie sans pareille, se fourra à la cour, où avec les sobriquets de fo bUmde^ et de vaqw^toiu parce qu'elle étoit de toutes foires et marchés, èlle s'initia dans beaucoup de choses, fort peu contrainte par la vertu et jouant le plus gros jeu du monde. Ancrée suffisamment, à ce qu'il lui sembla, non contente de son manteau ducal postiche, elle hasarda la housse sur sa chaise à porteurs* Le manteau, quoique nouvellement, c'est-à-dire depuis vingt ou vmgt-cinq ans, se souflVoit à plusieurs gens, qui n'en tiroient aucun avantage, mais pour la housse, personne n'avoit encore jamais os6 en prendre sans droit. Celle-ci lit grand bruit, mais ne dura que vingt-quatre heures. Le roi la lui fit quitter avec une réprimande très-forte.

Le roi, lassé des lettres de BIme d'Alègre, qui tantôt

Diyiliz

420 CAIiACTÈUE MADAME DE ftLi'ELMONDE. [1705]

pour Marly, tantôt pour une place de dame du palais, exal-

toit sans cesse les grandeurs de son gendre, chargea Torcy de savoir par preuves qui étoit ce M. de Uupelmonde. Les informations lui arrivèrent prouvées en bonne forme , qui démontrèrent que le père de ce gendre de Mme d*Alègre , après avoir travaillé de sa main aux forges de la véritable dame de Rupèlmonde, en étoit devenu facteur, puis maître, s'y étoit enrichi, en avoit ruiné les possesseurs, et étoit devenu sei^^neur de leurs biens et de leurs terres en leur place. Torcy me l'a conté longtemps depuis en propres termes. Mais ravis étoit venu trop tard, et avoit trouvé Mme de Rupèlmonde admise à tout ce que le sont les femmes de qualité. Le roi ne voulut pas faire un éclat.

Jamais je ne vis homme si triste que ce Rupèlmonde ni qui ressemblât plus à un garçon apothicaire. Je me souviens qu'un soir que nous étions à Marly, et qu*au sortir du cabinet du roi Mme la duchesse de Bourgogne s'étoit remise au lansquenet où étoit Mme de Rupèlmonde qui y coupoit, un suisse du salon entra quelques pas et cria fort haut : a Madame Ripilmande, allez coucher; votre mari est au lit qui envoie vous demander. » L'éclat de rire fut universel. Le mari , en efiet , avoit envoyé cherciier sa femme , et le valet, comme un sot, avoit dit au suisse la commission au lieu de demander à parler à Mme de Rupèlmonde , et la faire appeler à la porte du salon. Elle ne vouloit pohit quitter le jeu, moitié honteuse, moitié effrontée; mais Mme la duchesse de Bourgogne la fit sortir. Le mari fut tué bientôt après. Le deuil &ii, la Rupèlmonde intrigua pliis que jamais, et à force d*audace et d'insolence, de commodités et d'amourettes, parvint longtemps depuis à être dame du palais de la reine à son mariage, et par une longue et publique habitude avec le comte depuis duc de Grammont, à faire le mariage de son fils unique avec sa fille rousse et cruellement laide, sans un sou de dot.

Les ducs d'Ëlbœuf , père et fils, gouverneurs de Picardie,

[I70S] PETITS EXPLOITS DE LA FEUILLADE. k%i

avoient une dispute avec le échal et les ducs d'Aumont, gouverneurs de Boulogne et de Boulonois, qui étoit devenue fort aigre, et qui avoit été plus d'une fois sur le point do leur faire mettre Tépée à la main Vun contre Tautre. M. d'Elbœiif disoit que Boulogne et le Boulonois étoient du gouvernement de Picardie, et le prou voit, parce qu'il étoit en usage de présenter au roi les clefs de Boulogne quand il y étoit venu, et d'y donner Tordre, M. d'Aumont présent ; mais il prétendoit de là mettre son attache aux provisions de gouverneur de Boulogne et du Boulonois, et c'est ce que MM. d'Aumont lui contestoient. Le roi enfin jugea cette affaire en ce teni]3s-ci, et M. d'Aumont la gagna de toutes le^ voix du conseil de dépêches.

La Feuillade, arrivé au commencement de janvier, présenté par Ghamillart, et reçu en conquérant, ne dédaigna pas de danser à Marly avec nous. Il avoit laissé sa petite armée en Savoie, dans les vallées voisines, et au blocus de Montméliant. Le voyage fat court et brillant ; un mois après il travailla avec le roi et Ghamillart chez Mme deMaintenon, comme les généraux d*armée, prit congé et s'en retourna. D ne tarda pas k marcher à Nice et à Villefranche , et détacha Gévaudan pour s'emparer de Pignerol tout ouvert. Le marquis deRoye, lieutenant général des galères, les mena devant Villefranche avec des vaisseaux chargés de munitions ; eUe fut bientôt prise Tépée à la main. Il fut de là à Nice, où il ouvrit la tranchée le 17 mars, et cependant le château de A'illefranche se rendit aux troupes qu'il y avoit laissées. Nice se rendit le 17 avril, et la garnison se retira au château qu'on ne songea pas à attaquer, entre lequel et la ville on fit une trêve indéfinie, à laquelle M. de Savoie consentit.

L'électrice de Brandebourg mourut au commencement de février. Elle étoit sœur du duc d'Hanovre, fait neuvième électeur, et qui depuis a succédé à la reine Anne à la couronne d'Angleterre. Cette princesse mérite d*étre remarquée

m MORT D£ L'£LËGTAIC£ D£ BRAMDËBOURG. [1705J

pour n'avoir jamais approuvé que l'électenr son mari prît

le titre de roi de Prusse. On n'en prit point le deuil, parce qu'il n'y avoit point de parenté avec le roi.

Yillars, après avoir travaillé avec le roi, prit congé de lui les premiers joiurs de février, n revint un mois après ; il avoit été faire un tour sur la Moselle ; quinze jours après il s'en alla à Metz en attendant qu'il pût assembler son armée.

Marsin arriva d'Alsace, et Arco de Flandre pour y retourner bientôt.

Gourtebonne, lieutenant général, mourut, n étoit excellent officier et gouverneur d'Hesdin , frère de la femme de Breteuil, conseiller d'État, mère de Breteuil que nous verrons deux fois secrétaire d*Ëtat de la guerre. Le roi se servit de ce gouvernement pour faire plaisir à Mme de Maintenon. laie trayoit d'ordinaire une demoiselle oif deux de Saint-Gyr des plus prêtes à en sortir, pour se les attacher, écrire ses lettres et la suivre partout. Le roi, qui les voyoit là sans cesse, prenoit souvent de la bonté pour elles et les maiioit. Mlle d'Osmont se trouva dans ce cas-là, avec plus d'esprit et d'agrément que la plupart des autres. On lui trouva un parti, d'Avrincourt, qui avoit quelque peu servi de colonel de dragons en Italie. Il avoit du bien en Artois; Hesdin lui convenoit, il en donna vingt-cinq mille écus aux enfants de Gourtebonne, et on lui donna cent mille livres sur l'bôtel de ville. Ce fut un homme d'esprit et adroit qui , au lieu de se laisser étranger et sa femme , sut plaire et en tirer les meilleurs partis, moyennant quoi il s'enrichit extrêmement, et trouva moyen, même longtemps depuis la mort du roi, d'avoir un régiment royal de cavalerie, et son gouvernement pour son fils. Mme la duchesse de Bourgogne s'amusa fort de cette noce, et donna la chemise pour se divertir et faire sa cour à iMme de Maintenon.

Il mourut eu même temps un autre homme qui avoit fait bien des mandes en sa vie» qui avoit succédé à l'archevêque

[170ÎÎ] , MORT DE L*ÊVÊQUE DU MANS. 423

d*Aix dans la charge de premier aumônier de Monsieur : c'étoit Tressan, qui ne put aller plus loin que réTèché du Mans, et qui enfin , de guerre lasse, s'y confina et vendit sa

charge à l'abbé de Grancey.

' Cela me fait souvenir d'une tracasserie qui arriva lors entre M. et Mme la duchesse d'Orléans. Saint-Pierre, qui avoit beaucoup d'eisprit et de l'intrigue, et qui, très-bon marin , avoit été cassé pour n'avoir pas voulu prendre du

petit Renault les leçons publiques de marine que le roi avoit ordonnées, avoit amené sa femme de Brest, plus intrigante encore que lui et fort vive. Elle avoit été jolie quoique jeune encore, et avoit été fort sur le trottoir à Brest , d'où elle étoit. Je ne sais qui la produisit' à Mme la duchesse d'Orléans. Elle devint sa favorite , s'établit partout à sa suite , quoique sans emploi chez elle, et vécut comme à Brest. Elle avoit de l'esprit, de la gaieté, de la douceur. Elle plut et s'insinua fort avec le monde sous la protection de la princesse.

Saint-Pierre étoit un homme ih>id , se piquant de lecture, de philosophie et de sagesse. A la dévotion près , et dans le bas étage, c'étoit un ménage tout comme celui de M. et de Mme d'O, de chez qui aussi ils ne bougeoient. M. le duc d'Orléans n*en faisoit pas grand cas, et ne trouvoit ni Timportance du mari à son gré , ni le fringant et le petit état de la femme propre à figurer favorite de Mme la duchesse d'Orléans. Tls vouloient une place à se fourrer, à quelque prix que ce fut, qui leur donnât quelque consistance. Liscoët mourut qui avoit les Suisses de M. le duc d'Orléans, et la place est lucrative. Saint-Pierre et sa fenuie se murent après. Mme la duchesse d'Orléans prétendit que M. le duc d'Orléans la lui avoit promise. Nanci'é, qui étoit Dreux comme le gendre de Chamillart, étoit un garçon de beaucoup d'esprit, d'agrément et fort orné; il avoit quitté le service , lassé d'étr.e lieutenant-colonel, où il avoit percé par andenneté. Son père étoit mort lieutenant général et gouverneur de...., qui en secondes noces avoit épousé une fille de La Bazinière,

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