CHAPITRE CCCXIL
Charost, capitaine des gardes du corps par le Dauphin. — Domingue, quel est son propos sur Charost à la Dauphine. — Cause de la charge de Charost. — Fortune des trois Charost. — Cause du tabouret de grâce de la princesse d'Espinoy. Prince d'Espinoy, chevalier de Tordre parmi les gentilshommes eu 4661 .—Pont d'or fait aux Charost pour leur ôter la charge de capitaine des gardes et sa cause. — Habileté importante du vieux Charost. — Malice de Lausun sur le duc de Charost et sa cause. — Raison qui fit renouveler des ducs vérifiés sans pairie.— Repentir de Louis XIII de l'érection de Paris en archevêché. — Cause qui fit Charost duc et pair. — Raison qui priva Harlay, archevêque de Paris, du cardinalat , et qui le fit duc et pair. — Importance des entrées. — Ruses d'Harlay, archevêque de Paris , démontées par Charost. — Dessein du duc de Beauvillier et du Dauphin de me faire gouverneur de monseigneur le duc de Bretagne. — Fortune de Charost du tout complète*
La charge vacaute eut plusieurs prétendants. Je hasardai de m'en mettre par une lettre que je présentai au roi. Il me revint aussitôt qu'elle lui avait plu assez pour me donner de l'espérance , mais M. de Beauvillier, sans qui je ne faisais rien d'important , et qui m'y avait exhorté à tout hasard , me la diminua bientôt. Le maréchal était mort le 22 août. Le vendredi matin , 4 septembre , le roi travailla à l'ordinaire avec le père Tellier, puis envoya chercher le Dauphin. Il lui dit qu'en l'âge où il
DE SAINT-SIMON
était , ce n'était plus pour soi qu'il devait faire des choix de gens qui ne le serviraient guère, mais qui serviraient le Dauphin toute leur vie ; qu'ainsi il voulait lui donner un capitaine des gardes à son gré, et qu'il lui ordonnait de lui dire franchement à qui des prétendants il donnait la préférence. Le Dauphin, après lui avoir fait les réponses convenables , lui nomma le duc de Charost comme celui qui lui était le plus agréable, et dans L'instant il l'obtint. Le roi passa ensuite chez madame de Maintenon; il y fit appeler Charost, lui donna la charge avec 500,000 livres de brevet de retenue pour en payer autant qu'en avait le maréchal de Boufflers, lui dit qu'il devait cette préférence au Dauphin, à qui il avait laissé le choix, et lui ordonna d'envoyer sur-le-champ cette nouvelle à son père, à qui elle ferait grand plaisir.
Charost était lieutenant général , mais ne servait plus depuis longtemps. Il n'était pas même sur un pied avec le roi à se faire craindre aux prétendants de la charge ; ce fut donc un étonnement extrême et un bourdonnement étrange, et en même temps un événement qui imprima à toute la cour un grand respect pour le Dauphin et une persuasion parfaite de tout ce qu'il pouvait. Un nommé Domingue, porte-manteau de la Dauphine et fort familier avec elle, courut lui dire la nouvelle. Il osa ajouter qu'il l'en félicitait avec toute la joie possible , parce qu'au moins M. de Charost, fait capitaine des gardes , ne serait pas gouverneur de monseigneur le duc de Bretagne. On verra qu'il ne fut pas prophète, mais la Dauphine en rit et y applaudit , et ce qui se trouva là de ses familières, par qui je le sus. Ce Domingue était un garçon d'esprit et orné , fort au-dessus de son état , et bien traité et avec distinction de tout le monde. Il était venu tout enfant d'Espagne, avec son père , à la suite de la reine , à qui il était , et lui aussi quand il fut plus grand,
puis à la dauphine de Bavière, enfin à celle-ci à son mariage. Elle avait de la bonté pour lui qui allait à une vraie confiance. Il lui parlait pourtant en honnête homme, et très-franchement tête à tête, et ne laissait pas de lui faire souvent impression. Il s'attacha tellement à elle qu'il ne voulut point se marier pour ne se point partager, et elle lui en savait gré; enfin, il fut tellement touché de sa mort qu'il ne put se consoler. Il tomba dans des infirmités qui en moins d'un an le conduisirent au tombeau sans être sorti presque de sa chambre , ni avoir voulu voir personne que pour sa conscience.
N'ayant pas la charge i je fus ravi de la voir à un de mes plus intimes amis. Lui et moi nous l'étions réciproquement souhaitée. Je ne vis jamais homme si aise, et de la chose, et de la manière. Le Dauphin, à travers toute sa modeste retenue , parut extrêmement content , et la Dauphine aussi, mais par concomitance : on a vu quel rang tenait la duchesse de Béthune dans le petit troupeau de M. de Cambrai et parmi les disciples de madame Guyon , et quelle considération il en revenait au duc de Charost, son fils, auprès du Dauphin par celle de M. de Cambrai, et par les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, ce qui lui valut la charge. Quoique cette fortune fût fort peu apparente, et aussi peu espérée, on lui en verra faire une plus haute et encore moins attendue de lui ni de personne. C'est ce qui m'engage à un peu de digression sur la singulière et curieuse fortune de ces messieurs de Charost.
Le comte de Charost , grand-père de celui-ci , était quatrième fils, mais tenant lieu de second fils du frère du premier duc de Sully, ministre favori d'Henri IV. Ce frère, qui était catholique, fut célèbre par ses nombreuses et importantes ambassades, par les succès qu'il y eut, et par ses emplois considérables dans les armées;
DE SAINT-SIMON. gi
chevalier du Saint-Esprit en 1609, et mort à quatrevingt-quatre ans, en 1649. Charost, son cadet, ne pouvait pas espérer grand bien de lui. Le fameux procès que le comte de Soissons intenta au prince de Condé , duquel M. de Sully avait pris la défense auprès d'Henri IV, qui le rendit partial, et dont le comte de Soissons ne pardonna jamais le succès au favori , avait lié une amitié intime entre ce dernier et l'Escalopier , qu'il avait fait nommer rapporteur du procès, et qu'il en fit récompenser d'une charge de président à mortier au parlement de Paris. L'Escalopier avait une fille fort riche, dont M. de Sully, qui ne mourut qu'à la fin de décembre 1641, fit le mariage avec le comte de Charost, son neveu, en février 1639; ce comte de Charost se trouva uu homme de mérite qui se distingua fort dans toutes les guerres de son temps, et qui y eut toujours des emplois considérables. Il s'attacha au cardinal de Richelieu, jusqu'à s'en faire créature; cette protection lui valut la charge de capitaine des gardes du corps , dont se défit, en 1634, le comte de Charlus, bisaïeul du duc de Lévi , et deux ans après, Calais.
Le cardinal Mazarin, qui se piqua d'aimer et d'avancer tout ce qui avait particulièrement été attaché au cardinal de Richelieu, rechercha l'amitié du comte de Charost, et le mit en grande considération auprès de la reine-mère, et ensuite auprès du roi, qui le regardèrent toujours comme un homme de tête et de valeur, et d'une fidélité à toute épreuve. Il se fit un principe de demeurer uni avec tout ce qui avait tenu au cardinal de Richelieu, qu'il appelait toujours son maître, et dont il avait force portraits , quoique sa mémoire ne fût pas agréable à la reine-mère. Il avait beaucoup dépensé, il aimait la faveur quoique fort homme d'honneur. Il maria donc son fils, au commencement de 1657, à la fille
unique du premier lit de M. Fouquet qui était lors dans l'apogée du ministère et de la faveur. La sienne à lui obtint un tabouret de grâce en 1662, qui fit le mariage de sa fille avec le prince d'Espinoy qui n'y songeait pas, et qui avait été avec lui de la promotion de Tordre de 1661, sans aucune prétention parmi les gentilshommes, et qui n'en a jamais eu jusqu'à sa mort. Celle du cardinal Mazarin, qui suivit de près le mariage queCharost avait fait de son fils, la fut de bien plus près de la disgrâce, ou plutôt de la perte de Fouquet que ce premier ministre mourant avait conseillée.
Colbert , son intendant , qu'il avait recommandé comme un homme tres-capable , s'éleva bientôt sur les ruines du surintendant. Le Tellier et lui, qui bien qu'ennemis étaient très-unis pour la perte de Fouquet qu'ils avaient hâtée et approfondie, le furent toujours à la sceller de toutes parts. Dans la frayeur de son retour, il ne voyait qu'avec la dernière inquiétude le vif sentiment avec lequel le vieux Charost et son fils avaient pris les malheurs de Fouquet, combien ils s'étaient peu embarrassés de garder les moindres mesures dans leurs discours et dans leurs mouvements en sa faveur. Le fils était capitaine des gardes en survivance de son père, ils n'en avaient rien perdu de leur familiarité, ni de leur considération auprès du roi et auprès de la reine, et Pun et l'autre aimaient, estimaient et distinguaient le père comme un ancien serviteur de toute épreuve, ce qui influait aussi sur le fils. Les deux ministres ne purent se croire en sûreté à l'égard de Fouquet, ni sur eux-mêmes, tant que ces deux hommes conserveraient une charge qui leur donnait un accès si libre et si continuel. Le roi et la reine sa mère, tiraillés de part et d'autre, se seraient trouvés soulagés de \oir leur charge en d'autres mains; mais trop surs de leur fidélité, et trop accoutumés à une
DE SAINT-SIMON
sorte de déférence pour le père, ils ne purent se résoudre à les en dépouiller. Ce fut donc aux deux ministres à recourir à la voie de la négociation, et ils eurent permission de leur faire un pont d'or.
Charost, vieux routier de cour, sentit qu'à la longue il ne leur résisterait pas , deviendrait à la lin à charge au roi et serait forcé de faire avec dégoût , et pour ce qu'on voudrait bien lui donner, une chose qu'il pouvait faire alors avec agrément en imposant la loi , et en conservant et augmentant même sa considération et sa familiarité. Le traité fut donc que M. de Duras lui rendrait le prix de sa charge , et qu'il en serait pourvu ; que M. de Charost aurait pour rien la lieutenance générale unique de Picardie, Boulonnais et pays reconquis, avec le commandement en chef dans la province ; que son fils, qui quitterait sa survivance en faveur de M. de Duras, aurait celle de la dernière lieutenance générale, avec celle du gouvernement de Calais, et que le père et le fils seraient en même temps faits ducs à brevet l'un et l'autre ; mais ce ne fut pas tout ; le père voulut deux choses du roi, auquel il s'adressa directement, et les obtiut toutes les deux. L'une fut un billet entièrement écrit et signé de la propre main du roi portant parole et promesse expresse de ne point faire de pair de France pour quelque cause que ce pût être, sans faire Charost père ou fils, et sans le faire avant tout autre, en sorte qu'il aurait le rang d'ancienneté sur celui ou ceux que le roi voudrait faire. L'autre chose fut un brevet d'affaires au pere et un au fils , c'est-à-dire de moindres entrées que celles des premiers gentilshommes de la chambre, et beaucoup plus grandes que toutes les autres. Cette voie si rare et si précieuse d'un accès continuel et familier n'était pas le compte des deux ministres qui l'auraient bien empêché s'ils l'avaient pu , mais Charost
brusqua ce dernier point du roi à lui , comme le vin du marché, sans lequel il ne pouvait le conclure de bon cœur, ni quitter une charge qui rapprochait si fort de lui , et sans s'assurer pour soi et pour son fils de s'en approcher encore davantage. Le billet fut un point capital et un effort extrême de considération. C'est Tunique promesse que le roi ait jamais donnée par écrit d'aucune grâce. On verra bientôt de quelle importance furent les entrées et la promesse, et combien ce trait fut celui d'un habile homme. Il mourut en 1681 , à soixante-dix-sept ans, et toujours en grande considération.
Il ne faut pas omettre que Calais et la lieutenance générale de Picardie fut et est encore un morceau de 8D,000 livres de rente, outre le grand établissement. Charost son fils servit avec distinction, et se maintint dans la familiarité du roi : ce ne fut pas sans une légère éclipse. Il était à Calais lorsque la reine d'Angleterre y arriva avec le prince de Galles. M. de Lausun, qui les avait sauvés d'Angleterre et conduits, s'était pris à Pignerol d'une aversion extrême contre le malheureux Fouquet, qu'il y avait trouvé et laissé. Cette haine s'étendit à sa famille, et il n'en est jamais revenu. Tout occupé qu'il devait être de son retour à la faveur d'une fortune si unique et si inimaginable, il ne le fut pas moins de nuire à Charost. Il rendit au roi un compte si désavantageux en tout de Charost, de sa réception de la reine d'Angleterre, de l'état de Calais et de la garde de la place, que Charost eut le dégoût d'y voir arriver Laubanie en qualité de commandant, le même qui s'acquit longtemps depuis tant de gloire à la défense de Landau. Charost revint, et lui et Lausun demeurèrent des années sans se parler et longtemps sans se saluer.
Laubanie se conduisit en très-galant homme qu'il était à l'égard de Charost, avec toutes sortes d'égards et de
DE SAINT-SIMON
respects , et se fit un point d'honneur de lui rendre justice, et de détruire les mauvaises impressions que le roi avait prises. Il y réussit, et Charost revint auprès du roi comme auparavant. Il avait vu faire en divers temps plusieurs ducs vérifiés, M. de la Feuillade, M. de Chevreuse, M. de la Rocheguyon, M. de Duras, le maréchal d'Humières : il s'en était plaint. Le roi, qui ne les faisait point pairs pour éviter de faire Charost, lui répondait toujours froidement qu'il avait tort de se plaindre, qu'il ne faisait point de pairs, et Charost en effet n'avait point à répliquer, mais il voyait que le roi se moquait de lui. A la fin la faveur de Harlay, archevêque de Paris, prévalut. Il était duc à brevet depuis le mois d'avril 1674, et pétillait d'attacher la pairie à son siège. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les rois se laissent entraîner en des fautes, même en les voyant. Le cardinal Gondi avait arraché le consentement de Louis XIII à l'érection de son évêché de Paris en archevêché. Rome, à son ordinaire, avait longtemps balancé, pour mieux faire acheter une grâce qui lui coûtait si peu. Cependant on ouvrit les yeux là-dessus à Louis XIII; il comprit qu'il n'avait pas intérêt à augmenter l'autorité du siège de sa capitale, ni de ceux qui le rempliraient, et il en fut si persuadé, qu'il fit dépêcher un courrier à Rome pour rompre cette affaire : le courrier arriva le lendemain du consistoire où l'érection avait passé ; le cardinal Gondi fut archevêque de Paris, d'évêque qu'il en était auparavant, et on se garda bien de laisser découvrir que, vingt-quatre heures plus tard, Paris n'eût jamais été métropole.
C'était ici le même inconvénient dans le genre séculier, et plus grand encore en tant que ce siège avait déjà tout dans le genre ecclésiastique. Son prélat, que le roi aimait, était due à brevet ; c'étaient des honneurs pour
sa personne , dont il se devait d'autant mieux contenter, que ses successeurs ne lui étaient rien, et que4eur dignité ne décorait point sa famille. Le roi aussi pouvait se contenter de cette distinction unique dans le clergé et personnelle qu'il lui avait donnée, sans se soucier de ses successeurs, et craindre d'en augmenter l'autorité, que le cardinal de Retz lui avait assez fait sentir, et de rendre une septième pairie éternelle; néanmoins la faveur l'emporta, et le roi. résolut d'élever le siège de Paris à la pairie ; en même temps il ne voulait point faire Charost ; il recommanda donc fort le secret à l'archevêque de Paris, dans le dessein qu'il fût enregistré et reçu eu même moment , et que la grâce ne se sût que par là, quitte après pour se défaire comme il pourrait des clameurs de Charost.
L'archevêque eut beau mener son affaire le plus sourdement qu'il fut possible, et le premier président et le procureur général l'y aider par ordre du roi , les érections sont sujettes à quantité de formes ; Charost était au guet, il eut le vent de ce qu'il se préparait, il en parla au roi qui biaisa , et se hâta de se défaire de lui. Charost par là encore plus certain de la chose, et qu'on lui voulait faire passer la plume par le bec , ne se rebuta point ; il attaqua le roi à la fin du petit coucher, où le peu de ceux qui jouissaient de ces entrées avaient toujours la considération réciproque de sortir tous, dès que l'un d'eux se présentait à parler au roi comme il donnait le bonsoir, afin de le laisser seul en liberté avec lui. Là le roi , prêt à se mettre au lit, ne pouvait prétexter des affaires ni passer dans une autre pièce; il fallait bien qu'il écoutât jusqu'au bout des gens en très-petit nombre, la plupart en grande dignité , et distingués tous par leur privance et presque tous par leurs charges. Le roi , pris ainsi au trébuchet , se mit à se promener par sa chambre
DE SAINT-SIMON. 87
avec Charost , qui , son billet à la main, le somma de sa parole comme le plus honnête homme qui fût dans son royaume. Le roi ne put disconvenir de rengagement, mais il se tourna à exagérer les services de l'archevêque dont la nature demandait d'autant plus une récompense éclatante et immédiate de sa main , qu'ils étaient obstacles invincibles à celle qu'il lui avait voulu donner par Rome, où les propositions de rassemblée du clergé de 1682 où il présidait étaient si odieuses, que le pape, qui ne pouvait ne pas remplir la nomination qu'il lui avait donnée pour la promotion des couronnes , s'opiniâtrait depuis tant d'années à la différer toujours, et aimait mieux ne faire plus de promotions de son pontificat, que de donner un chapeau à l'archevêque. Charost trouva ces raisons fort bonnes, mais il ajouta qu'elles ne concluaient en quoi que ce fût pour son exclusion, et pour que le roi oubliât les services de son père et les siens, et manquât pour Tunique fois de sa vie à une promesse solennelle, qu'il lui représentait de sa propre main, et que lui-même avouait telle.
Le roi prétendit que l'archevêque devait passer seul par les considérations qu'il venait d'expliquer, mais avec assurance qu'il ne ferait plus aucun pair sans tenir la parole qu il avait donnée. Charost insista et se retira au bout d'une demi-heure, fort mal satisfait du succès d'une si longue dispute. Il en eut encore trois fort près à près, toutes à la même heure, toutes autant ou plus longues, toutes en se promenant. A la dernière il emporta le prix de sa persévérance. Le roi lui dit qu'il lui aurait fait grand plaisir d'entrer dans ses raisons, et de se fier à lui pour une autre fois, mais enfin, puisqu'il ne se voulait point relâcher de sa parole qu'il avait, il la lui voulait tenir, et qu'il pouvait avertir de sa part le premier président et le procureur général de prendre ses ordres là-
dessus, et qu'il pouvait aussi prendre ses mesures pour ce qu'il avait à faire de sa part. On peut juger qu'il n'y perdit pas de temps ; lui-même m'a conté ce détail et celui qui va suivre, et m'a dit que sans ses entrées et la facilité de forcer le roi de l'écouter seul à la fin de son petit coucher tant qu'il voulait, il n'aurait jamais emporté sa pairie.
L'archevêque de Paris, qui avait compté sur la distinction d'être seul, voulut au moins être le premier des deux, et prit secrètement toutes ses mesures. Charost n'y fut pas moins attentif, ni moins bien servi qu'il l'avait été sur l'érection même. Il retourna au roi toujours au petit coucher, toujours son billet en main ; il se plaignit du dessein avantageux de l'archevêque, et montra au roi que sa parole n'était pas moins engagée à ce qu'il fût le premier de ceux qu'il ferait, qu'à n'en faire aucun sans lui. Le principal était accordé, l'accessoire ne tint pas. Le roi avait bien tacitement consenti à la surprise que l'archevêque lui voulait faire, mais une fois éventée et portée en plainte, elle ne tint pas. Le roi promit à Charost d'arrêter l'archevêque qui , en effet , ne fut enregistré et reçu au parlement que huit jours après lui. Mais ce fut encore une autre ruse où Charost le poursuivit jusqu'au bout. L'archevêque, outré de n'avoir pu faire que Charost ne fût point fait pair en même temps que lui, plus piqué encore de n'avoir pu réussir à faire passer sa pairie la première, eut la petitesse d'en vouloir éviter au moins la préséance actuelle, et pour cela voulut, ce qui ne se fait jamais, être reçu à la dérobée sans assistance d'aucun pair. Il eut encore l'infortune d'être découvert et forcé dans ce dernier retranchement. Charost, toujours aux écoutes, fut encore averti. Il sut le jour que le secret complot se devait exécuter; en vingtquatre heures il s'assura du plus grand nombre de pairs
DE SAINT-SIMON. 8
qu'il put, qui arrivèrent avec lui à la grand'chambre à sept heures du matin comme on allait commencer l'affaire de l'archevêque. Ils l'y trouvèrent lui-même qui attendait à l'ordinaire des pairs qui vont être reçus, et ils lui firent des compliments dont il se serait bien passé. Sa surprise et son dépit ne purent se cacher. Ces pairs prirent aussitôt leurs places, et l'archevêque fut obligé de prendre la sienne au-dessous du duc de Charost.
Cette aventure fut fort ridicule pour l'archevêque, et Charost eut complète satisfaction. Il avait été duc à brevet avec son père en 1672, et il fut pair avec l'archevêque de Paris en 1690. Il était chevalier de l'ordre dès 4688. La teinture que M. de Lausunlui avait donnée auprès du roi , et qui n'était pas encore effacée, comme elle la fut depuis, eut grande part à tout ce qu'il eut à surmonter dans cette occasion pour lui si capitale.
Il maria son fils, cause de cette digression , en -1680, à sa cousine germaine, fille du prince d'Espinoy et de sa première femme qui mourut trois ans après, et lui laissa deux fils. Il se remaria huit ans après à une Lamet, fille unique de Baule, gouverneur de Dourleus , dont il eut après le gouvernement. Il avait déjà les survivances de son père de Calais et de Picardie , etc. Il fut lieutenant général des armées du roi en 1702, et n'a presque pas servi depuis. Son père se démit de sou duché en sa faveur en 1697. Il aimait à aller au parlement, et y entraînait souvent son cousin le duc d'Estrées. Le cardinal d'Estrées disait plaisamment qu'il y avait là de l'Escalopier. Démis, il continua à y aller plus d'un an , parce que son fils ne s'y faisait point recevoir. Le roi à la fin le trouva mauvais, et le duc de Charost fut reçu au parlement, et son père cessa d'y pouvoir aller, qui , lors de sa démission, avait pris le nom de duc de Béthune. Nous verrons dans la suite la continuation de cette fortune.
M. de Beauvillier, qui ne jugeait le duc de Charost propre qu'aux choses du dehors, qui en effet ne lui communiquait jamais rien, et qui l'avait extrêmement approché du Dauphin sur ce même pied-là de tout temps, le voulut placer de même auprès de lui, récompenser ainsi la liaison si intime de sa mère, favoriser tout le petit troupeau, et avoir un homme à eux et à lui dans cette charge principale, et qui par la singularité de la grâce fit montre du crédit du Dauphin.
Il avait sur moi d'autres vues qu'il ne tarda pas à nrTexpliquer, et où je fus bientôt après confirmé par le Dauphin même. C'était de me faire gouverneur de monseigneur le duc de Bretagne, né le 8 janvier 1707, lorsqu'il serait en âge de sortir des mains des femmes, place dont il y avait d'autant plus d'apparence que le roi en laisserait la disposition au Dauphin , qu'il venait de lui donner celle d'une autre principale, et qui ne lui était ni si directe ni si intime. Dieu, qui souffle sur les projets des hommes, n'a pas permis l'accomplissement de celuilà. On verra bientôt enterrer ce jeune prince avec toute l'espérance et le bonheur de la nation , et avec toutes les grâces, les charmes et les plaisirs de la cour. Ainsi Charost, par des événements uniques, eut le pont d'or que la compagnie des gardes valut à sa famille pour s'en démettre, rattrapa en sus cette même compagnie, et on verra qu'outre qu'il la fit passer à fils et à petit-fils, avec les charges qui en avaient été la récompense et la dignité de duc et pair où elle l'avait porté, il eut encore la place qui m'avait été destinée, et dont la vue fit préférer Charost pour la charge de capitaine des gardes du corps.
DE SAINT-SIMON