CHAPITRE CCCX1II
Campagne d'Allemagne. — Campagne de Savoie. — Campagne de Flandre. — Témérité du prince Eugène et de Marlborough. — Fautes énormes de Villars. — Impudence de Villars , qui donne faussement un démenti net et public au maréchal de Montesquiou , qui l'avale. — Course de Cantade à la cour; son caractère. — Siège de Rouchain. — Ravignan dedans. — Sa situation personnelle ; son caractère. — Bouchain rendu : la garnison prisonnière. — Générosité des ennemis à l'égard de Ravignan. — Fin de la campagne en Flandre. — Villars assez bien reçu à la cour , et pourquoi.
Les armées du lihin et des Alpes passèrent de part et d'autre la campagne à s'observer, et à subsister. Besons, qui soulageait fort Harcourt , vivait aux dépens de l'ennemi au delà du Rhin, tandis qu'Harcourt était demeuré dans nos lignes de Weissembourg, avec le gros de l'armée , que Besons rejoignit après avoir consommé tout ce qu'il avait pu de fourrages. Le reste de la campagne s'y passa dans cette tranquillité jusqu'à la mi-octobre, qu'Harcourt, ne voyant plus rien à craindre, la laissa en quartier de fourrages sous Besons , et s'en alla prendre des eaux à Bourbon ne.
Berwick, toujours sur une assez faible défensive, faute de troupes et de moyens à pouvoir mieux, ne fut que mollement inquiété; M. de Savoie, qui commandait son
armée , aurait pu l'attaquer plus d'une fois avec beaucoup d'avantage , mais il fut retenu par ses soupçons et plus encore par son mécontentement. Il prit ombrage du trop grand affaiblissement de la France, qui faisait trop pencher la balance , et il ne pouvait obtenir du nouveau gouvernement de Vienne de lui tenir les paroles qu'il avait tirées du précédent , sur des cessions en Lombardie, ni en tirer les paiements de ce qui lui était dû de subsides.
En Flandre le prince Eugène et le duc de Marlborough, dans leur union accoutumée, se contentèrent longtemps de vivre aux dépens des pays du roi et de resserrer son armée dans des lignes. A ce qui s'y était passé les années précédentes, c'était pour celle-ci en être quitte à bon marché, quoique fort honteux. Néanmoins ces avantages des alliés , quoique très-réels , ne leur parurent pas dignes de leurs campagnes ordinaires. Marlborough, au faîte de la gloire et de la plus haute fortune où un capitaine de sa nation pût parvenir , se trouvait menacé d'un funeste revers qu'il avait un pressant intérêt de parer par quelque grand coup qui ranimât son parti, et qui pût ébranler celui qui lui était contraire. Le prince Eugène, personnellement mal avec l'archiduc successeur de son frère, et fort en brassière avec le nouveau gouvernement de Vienne , avait le même intérêt que Marlborough. Il leur était particulier à chacun, et en commun ils avaient celui de la continuation de la guerre qui maintenait toute leur autorité , leur puissance et leurs établissements, et qui augmentait journellement leurs immenses richesses , de Marlborough surtout également avare et avide. De si pressantes raisons les jetèrent à une entreprise en apparence insensée, que leur bonheur, leur témérité , et l'incompréhensible conduite du maréchal de Villars fit réussir.
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Ce dernier couvrait Bouchain. Outre le peu de places qui nous restaient de cette frontière, si mal menée, cellelà est un passage fort important, tient la tête des rivières, ouvre ou ferme un grand pays. Pour en faire le siège il fallait tourner toute notre armée, et la place par un long détour, et s'exposer à tout au passage inévitable de l'Escaut. C'est ce que les deux généraux ennemis osèrent entreprendre au hasard d'une bataille , demi passés, ou incontinent après. Villars, qui tirait gros de partout où il pouvait, mais qui payait peu et mal les espions, fut tard averti. Il voulut les suivre. S'il se fût pressé il les eût combattus à l'Escaut. Il montra désir de réparer cette faute qui ne se pouvait dissimuler, et arriva de fort bonne heure dans une belle plaine, où il voulut camper. Plusieurs officiers généraux et le maréchal de Montesquiou même , lui rapportèrent des nouvelles des ennemis si proches et en si mauvais ordre, que personne ne douta qu'elles ne le déterminassent à les aller attaquer, et à réparer sur-le-champ l'occasion qu'il venait de manquer. Son froid, ses difficultés, ses lenteurs, surprirent infiniment l'armée où les nouvelles des ennemis s'étaient répandues, et avaient inspiré une ardeur qui éclata par des cris, et qui fit souvenir avec îoie de l'ancien courage
fiançais. lLes
rent redoublées , pressées, poussées au delà de la bienséance. Villars fut inflexible; pour toutes raisons il vanta son courage avec audace , on n'en doutait pas , et fit des rodomontades pour le lendemain. L'armée, en fureur contre lui , coucha en bataille, et ne s'ébranla qu'assez avant dans la matinée suivante par les mêmes lenteurs. Elle eut beau marcher, les ennemis avaient pris les devants, qui furent redevables de leur salut à la rare retenue du maréchal de Villars, dont le motif n'a pu être pénétré, puisque en l'état où les ennemis se trouvé-
rent, ils ne pouvaient, de l'aveu des deux armées, éviter d'être battus.
Villars avait annoncé la bataille par un courrier à la cour, qui fut quatre jours dans la plus vive attente. Enfin un courrier arriva à Fontainebleau, que Voysin amena au roi , qui venait de donner le bonsoir ; le Dauphin, qui se déshabillait, se rhabilla , et tout courut eu un moment chez le roi, pour apprendre le succès de la bataille, et savoir les morts et les blessés; l'antichambre était pleine, qui croyait que Voysin en lisait le détail au roi, qui attendait qu'il sortît avec Ja dernière impatience, et qui sut entin de lui qu'il n'y avait point eu d'action. Pour revenir à l'armée, Villars voyant les ennemi* échappés, il se mit à éclater en reproches. Les officiers généraux, surpris tout ce qu'on peut l'être, se regardèrent les uns les autres ; Albergotti et quelqu'autre avec lui prirent la parole pour le faire souvenir qu'il n'avait pas tenu à leurs représentations les plus vives qu'il n'eût vivement poursuivi sa marche. Montesquiou, qui se crut plus offensé et plus à l'abri que les autres par son bâton de maréchal de France, lui répondit plus vertement qu'eux ; un prompt démenti net et sec, sans détour ni enveloppe, fut le salaire de cette vérité ; Montesquiou frémit, tourna le dos de la main sur la garde de son épée et sortit.
Villars, fier de ce triomphe, Tunique de sa campagne après en avoir coup sur coup manqué deux si beaux, si sûrs, si nécessaires, se mit à braver de plus belle, d'autant mieux qu'après cet étrange essai , il ne craignait plus d'être contredit en face; mais la vérité était contre lui, elle demeurait entière, elle était connue de toute l'armée , et quoique Montesquiou n'en fût pas aimé, il fut visité de toute l'armée en foule. Villars enfin , un peu revenu à soi , fut fort embarrasse ; il fit des pas pour
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se racommoder avec Montesquiou. Les armées, non plus que les cours, ne manquent pas de gens qui aiment à se faire de fête et à s'empresser; il s'en trouva qui volontiers s'entremirent entre les deux maréchaux. Le second, bien fâché d'avoir à repousser contre son supérieur une injure si atroce et si publique , ne fut pas fâché d'en sortir par l'apparente porte de l'amour du bien public dans des conjonctures fâcheuses , soutenu par une réputation plus que faite sur la valeur, et par la consolation d'avoir toute l'armée pour témoin de la vérité qu'il avait soutenue. Pour couper court à une si étrange affaire, il ne fut pas question d'éclaircissement qui n'eût pas été possible, ni d'excuse qui n'eût fait qu'aggraver; on crut qu'un air d'oubli ou de chose non avenue était Tunique voie à prendre. Dès le lendemain Montesquiou parut un moment chez Villars, et peu à peu ils se revirent à l'ordinaire. Pour achever tout de suite ce qui regarde cette aventure, elle revint à Paris et à la cour par toutes les lettres de l'armée. Le roi aimait Montesquiou qu'il voyait depuis longtemps quelquefois par les derrières, et qui était ami de tous les valets principaux ; mais son démenti le peinait bien moins que la cause et que les suites qu'il en voyait par le siège de Bouchain, que les ennemis avaient formé ; il ordonna donc à Villars de lui envoyer un officier général bien instruit pour lui rendre compte des mouvements qui avaient précédé ce siège. Villars, en bon courtisan, choisit Contade, major du régiment des gardes, fort connu du roi et fort dans le grand et le meilleur monde, qui était major général de son armée. Contade savait aller et parler, et se tourner à propos, et fort bien à qui il avait affaire; il s'était fort attaché à Villars , il était fort ami de la maréchale et plus qu'ami de longtemps de madame de Maisons , sœur
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MEMOlllES
de la maréchale. Contade arriva le 20 août à Fontainebleau; il fut le lendemain matin vendredi conduit après la messe du roi chez madame de Maîntenon , où ils demeurèrent deux heures avec lui. Ils y retournèrent encore l'après-dînée où Contade prit congé ; il fut après assez longtemps seul avec le Dauphin dans son cabinet, et repartit le 22 pour retourner à l'armée. On peut juger du compte que rendit Contade , disposé comme il Tétait , choisi et instruit par Yillars , en présence de madame de Maintenon, qui lui fut toujours si favorable, et d'un ministre moins ministre du roi et d'état que ministre de cette dame.
Marlborough , qni n'avait jamais tenté un si dangereux hasard , se félicita publiquement d'y être échappé, et ne songea plus qu'à former le siège de Bouchain , qui était l'objet qui l'avait engagé à s'y exposer, ce qu'il exécuta incontinent après. Yillars espéra d'abord de sauver la place en s'y entretenant une communication libre par les marécages. La garnison y était bonne, forte , et bien munie et approvisionnée , et Ravignan y commandait. Il vint concerter avec les maréchaux ; sa personne fit un embarras. Il avait été fait prisonnier avec la garnison de Tournay et renvoyé sur sa parole. La difficulté des échanges l'empêcha de servir. Il exposa le malheur de cette situation au duc de Marlborough, qui eut la générosité, par sa réponse, de lui permettre de servir, en l'avertissant toutefois qu'il ne lui répondait en cela que des Anglais , et nullement des impériaux ni des Hollandais.
Cette restriction n'arrêta point Ravignan. Il avait beaucoup d'ambition , il ne pouvait la satisfaire que par la guerre. Il l'aimait et il était fort bon officier, et de même nom que le président de Mesmes, qui prenait grande part à lui. Il était fort connu du roi , dont il avait
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été page, et qui avait ri quelquefois de ses tours de page , et de ce que la passion de la chasse lui avait fait faire. Il ne balança donc pas à servir d'inspecteur qu'il était et partout où il put , mais sans être mis comme officier général sur les états des armées , parce que la permission seule des Anglais ne suffisait pas pour cela. Il fallait quelqu'un d'intelligent pour commander l'été dans Bouchain , et on l'y mit parce qu'on ne crut pas que la place dût craindre d'être assiégée. Le cas arrivé, il fut question de savoir si Bavignan y demeurerait. C'était contrevenir très-directement à sa parole à l'égard des impériaux et des Hollandais. Il est même si différent de servir en ligne parmi la foule, ou de se charger de la défense d'une place attaquée, que Marlborough avait droit de trouver que c'était abuser de la générosité de sa permission. Les lois de la guerre n'aikuent à rien moins qu'à excepter Bavignan de toute capitulation si la place était prise, et de le faire pendre haut et court, ce que Marlborough, quelque bonne volonté qu'il pût lui conserver, n'était pas en état d'empêcher. Cette matière amplement délibérée au camp , tandis que Bavignan s'y trouvait, il fut résolu que son honneur ni la bonue foi de la guerre ne devaient pas être exposés , et on songeait déjà à envoyer dès le soir même un autre commandant dans Bouchain ; mais Ravignan mit moins son honneur à garder sa parole , qu'à sortir d'une place où il commandait , à la vue des ennemis qui en allaient former le siège. Il pressa Villars de l'y laisser retourner, et il fit des instances si fortes que Villars, outré d'un siège formé par ses fautes, et dont les suites étaient si terribles pour les campagnes suivantes , ne fut peut-être pas fâché d'en laisser la défense à un officier aussi entendu , et dont l'opiniâtreté serait assistée de la perspective d'une potence. Ainsi, contre l'avi^nîvèrscfrVttiars
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prit sur soi d'y envoyer Ravignan, qui ne se le fit pas dire deux fois et y retourna aussitôt.
La communication avec la place, entreprise avec de grands travaux, ne put se soutenir. Albergotti, qui la gardait, en fut chassé, et l'événement fut regardé comme décisif pour le siège. Il produisit des accusations réciproques entre Albergotti et Villars, qui furent fort poussées. Tout à la fin du siège, l'adroit Italien n'oublia aucune souplesse pour se raccommoder avec son général. A l'extérieur il ne parut plus rien; personne n'en fut la dupe , et à leur retour, ils se portèrent l'un à l'autre tous les coups qu'ils purent, mais avec une égale impuissance. Villars fit toutes les démonstrations de vouloir combattre et secourir la place. On est encore à savoir s'il en eut effectivement le dessein. La fanfaronnade fut courte , il s'éloigna pour subsister. Cependant, après une défense de moins d'un mois, Bouchain battit la chamade le 13 septembre , et la garnison , prisonnière de guerre , fut conduite à Tournay. Les généraux ennemis ne voulurent pas s'apercevoir de Ravignan avec toute la générosité possible , et demeurèrent un mois à réparer la place. Il était lors la mi-octobre.
Marlborough était pressé de passer la mer pour soutenir son parti fort abandonné, et une fortune chancelante. Le prince Eugène, si inséparablement uni à lui par les mêmes intérêts, n'était pas lui-même sans inquiétude , comme on l'a vu déjà. Il avait à soutenir à La Haye la bonne volonté d'Heinsius et de leur cabale , à y tout concentrer en l'absence de Marlborough, et la perspective d'un voyage en Allemagne vers un nouveau maître et une cour nouvelle avec qui il était mal. De si fortes raisons , et dans une saison si avancée , leur persuadèrent de finir la campagne. Notre armée harassée à l'excès et sans utilité profita aussitôt de l'exemple : cha-
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cun de part et d'autre tourna aux quartiers d'hiver. Villars fut assez bien reçu , parce qu'on n'avait personne à lui substituer pour la campagne suivante; Montesquiou passa l'hiver sur la frontière comme les précédents, et, par la raison qui vient d'être expliquée , fut assez peu content d'une course qu'il vint faire à la cour.