‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 13 sur 27 · CHAPITRE CCCXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXIV

Défaite entière du ccar en personne sur le l'ruth , qui se sauve avec ce qui lui reste par un traité et par l'avarice du grand visir, qui lui coûte la téte. — Cbalais , quel. — Il va trouver la princesse des Ursins en Espagne. — La princesse des Ursins forme comme avance le projet d'une souveraineté pour elle, et de l'usage qu'elle en fera. — Elle se fait bâtir, sans paraître , une superbe demeure en Touraine. — Sort de cette demeure et du projet de souveraineté. — Campagne d'Espagne oisive. — Mort de Castel-dos-Rios , vice-roi du Pérou; le prince de Santo-Buono lui succède. — Don Domingo Guerra rappelé en Espagne. — Son caractère; ses emplois. — Arpajon fait chevalier de la Toison-d'Or.

On apprit en ce même temps le malheur du czar contre le grand visir, sur la rivière du Pruth. Ce prince, piqué de la protection que la Porte avait accordée au roi de Suède retiré à Bender, en voulut avoir raison par les armes, et tomba dans la même faute qui avait perdu le roi de Suède contre lui. Les Turcs l'attirèrent sur le Pruth à travers des déserts, où, manquant de tout, il fallut périr ou hasarder tout par un combat fort inégal. Il était à la tête de soixante mille hommes ; il en perdit plus de trente mille sur la place, le reste mourant de faim et de misère; et lui sans aucune ressource, saus pouvoir éviter d'être prisonnier des Turcs avec tout ce qu'il avait avec lui. Dans une extrémité si pressante , une femme de rien , qu'il avait ôtée à son mari , tambour

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dans ses troupes, et qu'il avait publiquement épousée après avoir répudié et confiné la sienne dans un couvent, lui proposa de tenter le grand visir pour le laisser retourner libre dans ses états avec tout ce qui était resté de la défaite. Le czar approuva la proposition , sans en espérer de succès. Il envoya sur-le-champ au grand visir, avec ordre de lui parler en secret. Il fut ébloui de l'or et des pierreries , et de plusieurs choses précieuses qui lui furent offertes ; il les accepta, les reçut, et signa avec le czar un traité de paix par lequel il lui était permis de se retirer en ses états par le plus court chemin , avec tout ce qui raccompagnait ; les Turcs lui fournissant des vivres dont il manquait entièrement , et le czar s'engageait à rendre Asoph dès qu'il serait arrivé chez lui ; de raser tous les forts et de brûler tous les vaisseaux qu'il avait sur la mer Noire ; de laisser retourner le roi de Suède par la Poméranie , et de payer aux Turcs et à ce prince tous les frais de la guerre.

Le grand visir trouva une telle opposition au divan à passer ce traité, et une telle hardiesse dans le ministre du roi de Suède qui raccompagnait, à exciter contre lui tous les principaux de son armée, que peu s'en fallut qu'il ne fût rompu , et que le czar avec tout ce qui lui restait ne subissent le sort d'être faits prisonniers : il n'était pas en état de la moindre résistance. Le grand visir n'avait qu'à le vouloir pour l'exécuter sur-le-champ. Outre la gloire de mener à Constantinople le czar, sa cour et ses troupes , on peut juger de ce qu'il en eût coûté à ce prince; mais ses riches dépouilles auraient été pour le grand seigneur, et le grand visir les aima mieux pour soi. Il paya donc d'autorité et de menaces, et se hâta de faire partir le czar et de s'éloigner en même temps. Le ministre de Suède, chargé des protestations des principaux chefs des Turcs, courut à Constantinople, où le

grand visir fut étranglé en arrivant. Le czar n'oublia jamais ce service de sa femme, dont le courage et la présence d'esprit l'avaient sauvé. L'estime qu'il en conçut, jointe à l'amitié, l'engagea à la faire couronner czarine, à lui faire part de toutes ses affaires, et de tous ses desseins. Échappé au danger, il fut longtemps sans rendre Asoph , et à démolir ses forts de la mer Noire. Pour ses vaisseaux, il les conserva presque tous, et ne voulut pas laisser retourner le roi de Suède en Allemagne, ce qui pensa rallumer la guerre avec le Turc.

Chalais prit congé à Fontainebleau pour s'en aller en Espagne prendre un bâton d'exempt des gardes du corps, dans la compagnie wallonne, dont M. de Bournonville était capitaine. Madame des Ursins avait toujours conservé un grand attachement pour son premier mari, pour son nom, pour ses proches. Celui-ci était fils unique de son frère aîné qui n'était jamais sorti de sa province , et ce fils n'avait paru ni à la cour ni dans le service. Le père était fort mal aisé, et le lils, qui n'avait rien, fut trop heureux de cette ressource; on le retrouvera dans la suite plus d'une fois. Outre cette affection, madame des Ursins fut bien aise d'avoir quelqu'un entièrement à elle, qui ne tînt qu'a elle, qui ne pût espérer rien que d'elle, et qui ne fût connu de personne eu France ni en Espagne.

Non contente d'y régner en toute autorité et puissance, elle osa songer à avoir elle-même de quoi régner. Elle saisit la conjoncture du don que le roi d'Espagne fit à l'électeur de Bavière, de ce qui était demeuré dans son obéissance aux Pays-Bas, pour y faire stipuler que l'électeur y donnerait des terres jusqu'à 100,000 liv. de rente à elle pour en jouir sa vie durant en toute souveraineté. Bientôt après il fut convenu avec l'électeur que le chef-lieu de ces terres qui devaient être contiguës, et

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n'en former qu'une seule, serait la Roche en Ardennes, et que la souveraineté en porterait le nom. On verra dans la suite cette souveraineté prendre diverses formes , changer de lieu , et se dissiper enfin en fumée, et cela dura longtemps. Madame des Ursins s'en tint si assurée, qu'elle bâtit là-dessus un beau projet. Ce fut d'échanger avec le roi la souveraineté qui lui serait assignée sur sa frontière, et pour celle-là , d'avoir en souveraineté la Touraine et le paysd'Amboise sa vie durant, réversible après à la couronne , de quitter l'Espagne , et de venir en jouir le reste de ses jours.

Dans ce dessein qu'elle crut immanquable, elle envoya en France d'Aubigny , cet écuyer si favori dont il a été parlé ici plus d ? une fois, avec ordre de lui préparer une belle demeure pour la trouver toute prête à la recevoir. 11 acheta un champ près de Tours, et plus encore d'Amboise , sans terres ni seigneurie , parce qu'étant souveraine de la province, elle n'en avait pas besoin. Il se mit aussitôt à y bâtir tres-promptement , mais solidement , un vaste et superbe château , d'immenses basses-cours , et des communs prodigieux, avec tous les accompagnements des plus grands et des plus beaux jardins, à la magnificence desquels les meubles répondirent en tous genres. La province, les pays voisins, Paris, la cour même en furent dans l'étoimement. Personne ne pouvait comprendre une dépense si prodigieuse pour une simple guinguette, puisque une maison au milieu d'un champ, sans terres, sans revenus, sans seigneurie, ne peut avoir d'autre nom, et moins encore une cage si vaste et si superbe pour l'oiseau qui la construisait. Ce fut longtemps une énigme, et cette folie de madame des Ursins fut, comme on le verra, la première cause de sa perte. On n'en dira pas davantage sur le succès de cette chimère qui ne laissa pas d'accrocher la paix par l'opiniâtreté du

roi d'Espagne, qui ne céda enfui qu'à l'autorité du roi qui le força de se désister de cet article, dont les alliés se moquèrent toujours avec mépris jusqu'à n'avoir jamais voulu en entendre parler dans les formes. Mais pour n'y plus revenir, il faut voir ce que devint cet admirable palais, si complètement achevé en tout, et meublé entièrement avant que madame des Ursins eût perdu l'espérance d'y jouer la souveraine.

On ne pouvait imaginer qu'un aussi petit compagnon que l'était d'Aubigny, quelques richesses qu'il eût amassées, pût ni osât faire un pareil bâtiment pour soi. Ce ne fut que peu à peu que l'obscurité fut percée. On soupçonna que madame des Ursins le faisait agir, et se couvrait de son nom. On pensait qu'elle pouvait lasser, ou se lasser enfin de l'Espagne, et vouloir venir achever sa vie dans son pays sans y traîner à la cour ni dans Paris, après avoir si despotiquement régné ailleurs. Mais un palais , qui n'était pourtant qu'une guinguette , ne s'entendait pas pour sa retraite; ce ne fut que l'éclat que sa prétendue souveraineté fit par toute l'Europe qui commença à ouvrir les yeux sur Chanteloup , c'est le nom de ce palais , dont à la ûn on sut la destination. La chute entière de cette ambitieuse femme, qui se verra ici en son temps , ne lui permit pas d'habiter cette belle demeure. Elle demeura en propre à d'Aubigny , qui y reçut trèsbien les voisins et les curieux, ou les passants de considération, à qui il ne cacha plus que ce n'était ni pour soi, ni de son bien, qu'il l avait bâtie et meublée. Il s'y établit , il s'y fit aimer et estimer. Il y perdit sa femme qui ne lui laissa qu'une fille unique fort jeune ; ainsi il s'était marié du vivant de madame des Ursins, ou aussitôt après sa mort, et cette fille très-riche a épousé le marquis d'Armentières, qui sert actuellement d'officier général , et qui en a plusieurs enfants. Orrv , dès lors

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contrôleur général , en fit le mariage. Peu auparavant Aubigny était mort, et avait chargé Orry du soin de sa fille et de ses biens, comme étant le fils de son meilleur ami , de ce même Orry qui avait été plus d'une fois en Espagne, et dont plus d'une fois il a été parlé ici.

La campagne n'avait été rien en Espagne ; il n'y eut que des bagatelles. L'archiduc, trop affaibli pour rien entreprendre de bonne heure , ne songea plus qu'au départ, dès que l'empereur son frère fut mort , et n'eut plus d'argent que pour la dépense du voyage. M. de Vendôme en manquait aussi , et ne laissa pas de faire accroire longtemps aux deux cours qu'il ferait le siège de Barcelone, pour lequel il amassa des préparatifs. Le roi et la reine d'Espagne passèrent l'hiver à Sarragosse , et l'été fort inutilement à Corella. Le duc de Noailles , destiné avec ses troupes , qui n'avaient rien à faire en Catalogne, à servir sous M. de Vendôme, était allé, dès le mois de mars, à la cour d'Espagne, où M. de Vendôme ne fut que de rares instants, sous prétexte des préparatifs de la campagne. La contrainte ne l'accommodait pas , il aimait mieux régner et paresser librement dans ses quartiers. L'été et l'automne s'écoulèrent de la sorte, et tout à la fin la cour d'Espagne retourna à Madrid , et elle donna la vice-royauté du Pérou au prince Caraccioli de Santo-Buono, grand d'Espagne, qui avait perdu tous ses biens de Naples.

Cette vice-royauté vaquait par la mort du marquis de Castel-dos-Rios, qui était ambassadeur d'Espagne en France à l'avènement de Philippe V à la couronne. On rappela en Espagne don Domingo Guerra, qui avait été chancelier de Milan, place extrêmement principale qu'il avait perdue depuis l'occupation des impériaux , et était à Paris depuis longtemps. Il eut les premières places d'affaires en Espagne , et à la fin les perdit. C'était une

très-bonne tête , fort instruit , fort expérimenté , grand travailleur, fort Espagnol et assez peu Français. Bientôt après Arpajon, qui servait de lieutenant général en Espagne, et qui y avait été heureux en deux petites expéditions qui ne roulèrent que sur lui, fut honoré de Tordre de la Toison-d'Or.

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