‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 16 sur 27 · IS · texte numérisé non relu

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terré. Le mariage fut su et très-connu , mais jamais déclaré ; elle demeura madame la maréchale , et lui garda ses bénéfices.

L'abbé de Pomponne , revenu de son ambassade de Venise et de ses négociations en Italie , vieillissait tristement dans le second ordre, aumônier du roi. Cela était fâcheux à un fils et à un beau-frère de ministres, qui n'y étaient pas accoutumés , et qui croyaient , par les mauvais exemples récents , les premières places de l'église faites pour eux. Torcy, tout timide qu'il était, ne le put digérer plus longtemps. Il n'y avait rien à reprendre aux mœurs ni à la conduite de son beau-frère ; mais le roi ne lui avait pas caché son invincible répugnance à placer le nom d'Arnauld dans un siège épiscopal. Torcy se réduisit donc à la ressource que le chancelier avait procurée à l'abbé Bignon son neveu , que la dépravation de ses mœurs avait exclu de l'épiscopat. La place de conseiller d'état d'église, qu'avait le feu archevêque de Rheims, n'était pas remplie. Torcy fit encore parler le roi sur son beau-frère, qui s'expliqua comme il avait déjà fait, lorsque cette exclusion engagea Torcy d'employer l'abbé de Pomponne en Italie ; mais en même temps le roi en dit du bien , et témoigna être fâché de l'empêchement dirimant. Là-dessus Torcy tourna court sur la place de conseiller d'état, et l'obtint sur-le-champ. L'abbé de Pomponne s'y donna tout entier, faute de mieux , et en prit l'occasion de quitter sa place d'aumônier du roi.

On sentit sur les huit heures du soir du 6 novembre, à Paris et à Versailles , un tremblement de terre si léger, qu'assez peu de gens s'en aperçurent. Il fut trèssensible vers la Touraine et le Poitou en quelques endroits, le même jour et à la même heure, en Saxe et dans quelques villes d'Allemagne voisines. En ce même temps on établit à Paris une nouvelle tontine.

Le grand prieur, qui n'avait pu obtenir la liberté du fils de Massenar, dont il a été parlé lors de l'enlèvement du grand prieur, en représailles par le père de cet homme qui était dans Pierre-Encise, avait peu à peu obtenu quelque liberté des Suisses : il vint enfin à bout de l'avoir tout entière , et permission du roi de venir demeurer à Lyon, mais sans approcher la cour ni Paris de plus près. Il y demeura depuis tant que le roi vécut.

Leczar, à peine sorti d'entre les mains des Turcs, conclut le mariage du fils unique qu'il avait de sa première femme qu'il avait répudiée, et qu'il tenait dans un couvent avec la deuxième petite-fille du vieux due Ulric de Wolfenbuttel , sœur de l'archiduchesse qu'on va voir impératrice. Le czar le conclut à Carlsbad où il prenait des eaux, d'où il partit pour l'aller voir célébrer à Torgau ; ce fut un funeste mariage.

L'archiduc, qui, depuis longtemps, n'avait plus de pensées que d'aller recueillir la vaste succession de l'empereur son frère, se revoir avec l'impératrice sa mère , dont il avait toujours été le mieux aimé, et se retrouver chez soi dans Vienne, libre des inquiétudes et des étrangers parmi lesquels il était comme banni, et régner dans les mêmes lieux où il n'avait vécu qu'en servitude, il eut peine à se tirer des mains des Catalans. Il leur laissa pour vice-roi le comte de Staremberg , général de ses troupes, qui lui avait été donné pour conseil et pour conducteur; qu'il avait pris en grande estime et en amitié, et qui la méritait; la Corsana, comme ministre castillan, et Perlas, qui était devenu son favori, comme secrétaire d'état et ministre catalan. Il fit espérer son retour à la ville de Barcelone et à tout son parti en Espagne, et mit enfin à la voile, suivi de trois députés catalans, nommés Corbeillone, Pinoz «t Cardonne. Sa flotte était de quarante ou cinquante bâtiments de toutes

sortes, anglais, hollandais et catalans. Il ne put emmener l'archiduchesse ; il aurait désespéré des Catalans qui s'opiniâtrèrent à la garder à Barcelone comme le gage de son retouret le centre des affaires, à la tête desquelles il la mit pour la forme en son absence. Leur mariage était , et fut depuis toujours extrêmement uni , chose si rare parmi les princes, et la séparation leur coûta beaucoup.

Depuis que les hauteurs du marquis de Prié, ambassadeur du feu empereur à Rome , du temps que le maréchal de Tessé y était, avaient, comme je l'ai raconté alors, forcé le pape à reconnaître Parchiduc en qualité de roi d'Espagne, par les violences qu'il lit exercer par les troupes impériales dans les états de l'église , il n'y avait plus de nonce à Madrid , qui en avait été chassé , ni d'ambassadeur d'Espagne à Rome. Molinez, doyen de la rote, qui en était auditeur pour la Castille, était le seul ministre d'Espagne à Rome, où il était fort considéré. Le bruit confirmé du prochain départ de l'archiduc de Barcelone pour l'Italie fit parler à Rome de lui envoyer un légat comme roi d'Espagne, sans attendre qu'il fût élu empereur. Molinez en parla aux ministres, puis au pape, qui à la fin lui avoua que la résolution en était prise. Molinez , très-attaché à Philippe V, ne se rebuta point, et n'oublia aucune des raisons qui pouvaient détourner ce qu'il appelait un affront fait au roi son maître : à la fin il pressa si vivement le pape, et lui parla si haut, que le pontife se fâcha; et, pour se défaire de ses remontrances, l'interdit de toutes ses fonctions, et alla même jusqu'à lui défendre de dire la messe. Cette affaire fit grand bruit par toute l'Europe, et même Rome, neutre, ne l'approuva pas. Molinez se tint chez lui fort visité, par l'estime qu'il avait acquise, et n'en sortit plus jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de Ma-

drid. Le roi s'en plaignit fort à Rome et de la chose et de la cause ; mais le parti y était pris, et cette cour n'était pas pour reculer.

Le duc d'Uzeda était ambassadeur d'Espagne à Rome : il était de cette grande et nombreuse maison d'Aeunay-Pacheco, de laquelle sont aussi les marquis de Villeua et ducs d'Escalone , comte de San-Estevan de Gormas, les ducs dOssone, les comtes de Montijo, le marquis de Bedmar d'aujourd'hui , et ce vieillard illustre le marquis de Mansera, dont j'ai parlé plus d'une fois, tous grands d'Espagne de première classe, et tous fort grands seigneurs. Uzeda fut érigé en duché, et donné par Philippe III au fils aîné du duc de Lerme, son premier ministre , mort cardinal et disgracié , en faisant ce fils grand d'Espagne; cette grandesse tomba de fille en fille. La dernière qui en hérita était fille du cinquième duc d'Ossone, qui la porta en mariage à un cadet de sa même maison, qui s'appelait le comte de Montalvan, et qui prit, en se mariant, le nom et le rang de duc d'Uzeda. Il fut gentilhomme de la chambre, gouverneur et capitaine général de Galice, puis vice-roi de Sicile, d'où il passa à Fambassade de Rome, où il logea Louville, lorsque Philippe V, étant à Naples, l'envoya remercier le pape de lui avoir envoyé un légat.

Le duc d'Uzeda fut fait chevalier du Saint-Esprit avec les premiers grands espagnols , qui le reçurent peu de temps après, et le dut à la bonne réception qu'il fit à Louville, qu'il persuada fort de son attachement pour Philippe V, qui était vrai alors. Mais la décadence de ses affaires en Italie, et la chute du duc de Medina-Cœli dans l'alliance et l'intime confidence duquel il était, le jetèrent secrètement dans le parti d'Autriche auquel il se lia, et, sorti de Rome lorsque cette cour reconnut l'archiduc roi d'Espagne, il s'arrêta en Italie d'abord par la difficulté

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du passage pour retourner en Espagne , qui après son changement secret lui servit de prétexte à demeurer en Italie , qui ne fut pas si précieux qu'il ne donnât beaucoup de soupçon de sa conduite, et après de sa fidélité par son opiniâtre désobéissance aux ordres souvent réitérés de se rendre en Espagne, et il fut fort accusé d'avoir fait manquer une entreprise pour reprendre la Sardaigne, il y avait deux ans, dont il avait le secret.

Le passage de l'archiduc par l'Italie fut l'occasion qu'il prit de lever le masque. Ce prince arriva le 42 octobre à Saint-Pierre-d' Arena , faubourg de Gênes, où cette république le reçut superbement. Le duc d'Uzeda renvoya au roi l'ordre du Saint-Esprit, alla trouver et reconnaître publiquement l'archiduc à Gênes, comme roi d'Espagne et comme son souverain , et reçut de lui , comme tel, l'ordre de la Toison-d'Or. Il y perdit ses biens d'Espagne , et n'en fut point récompensé par la cour de Vienne qui le laissa languir pauvre et méprisé en Italie. Lassé au bout de quelques années de ne pouvoir rien obtenir, il s'en alla avec sa famille à Vienne où il éprouva de plus près le même abandon. Il y est mort avec le vain titre de président du conseil d'Espagne, qui n'avait rien à administrer puisque la paix était faite, et que l'empereur y avait renoncé et reconnu Philippe V. Son fils, duc d'Uzeda après lui, demeura à Vienne et y a fini très-malheureusement en prison, sur des soupçons étranges, sans qu'on ait ouï parler de lui depuis qu'il fut arrêté.

Le duc de Savoie, fort mécontent comme on Ta vu du feu empereur, se flatta de tirer un meilleur parti de l'archiduc, et voulut le voir à son passage ; il en obtint une audience à jour nommé dans la Chartreuse de Pavie par où ce prince, allant à Milan, passa incognito sous le nom de comte de Ty roi.

Il apprit à Milan qu'il avait été, le 42 octobre, élu empereur à Francfort par toutes les voix, excepté celles de Cologne et de Bavière qui n'y avaient pas été admises, parce que ces deux électeurs étaient au ban de l'empire; le nouvel empereur en prit aussitôt la qualité. Milan se surpassa à le magnifiquement recevoir. Il y donna audience au cardinal Imperiali, légat a latere, avec beaucoup de pompe. C'était un des plus accrédités du sacré collège, qui avait le plus de poids et départ aux affaires; un des plus capables et des plus papables avec de l'honneur, des lettres et une grande décence ; riche et magnifique, mais suspect à la France, pour être fils de ce doge de Gênes qui, après le bombardement, fut obligé de venir, étant toujours doge, demander pardon au roi, accompagné de quatre sénateurs, et qui trouva moyen de s'acquitter avec esprit et dignité d'une fonction si humiliante, et de plaire et se faire estimer de tout le monde. Son fils, quoique fort sage et mesuré, n'avait pas oublié ce voyage, et on sentait trop aisément, pour ses espérances au pontificat, qu'il était fort ennemi de la France et fort autrichien, ce qui lui coûta l'exclusion de la France et la tiare que le conclave suivant fut d'accord de lui déférer. Les ambassadeurs de Savoie, Venise et Gênes, eurent aussi leur audience ; mais ils eurent ordre de n'y venir qu'en des carrosses à quatre chevaux ; ce fut apparemment pour soutenir le caractère du roi d'Espagne qui seul va où il est à six chevaux ou mules, et les ambassadeurs, cardinaux, grands, n'en peuvent avoir que quatre. L'audience fut constamment refusée à l'ambassadeur du grand duc qui, à son gré, s'était montré trop favorable aux deux couronnes. Tout ce qu'il y eut d'illustre en Italie s'empressa d'aller faire sa cour à Milan.

L'arcbiduc alla droit de Milan à Inspruck, où il s'ar-

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rêta et où le prince Eugène s'était rendu pour le saluer; l'accueil fut médiocre pour un homme de la naissance, des services et de la réputation de ce grand et heureux capitaine ; il était particulièrement aimé et estimé du feu empereur, dont il avait toute ifconftance. Ce prince capricieux n'avait jamais aimé ni bien traité Parchiduc son frère. Celui-ci avait sans cesse manqué de tout en Espagne de la part de la cour de Vienne; il s'en prenait au prince Eugène, qui pouvait tout sur ces sortes de dispositions, et surtout il ne lui avait point pardonné son refus opiniâtrede venir conduire et pousser la guerre d'Espagne. Staremberg, qui n'aimait point le prince Eugène par des intrigues de cour et des suites de partis opposés, souffrait impatiemment les manquements d'argent et de toutes choses qui l'assujettissaient pour tout aux Anglais, et qui ôtaient à Staremberg les moyens et les occasions de se signaler, et d'élever sa gloire et sa fortune. Il en était piqué contre le prince Eugène, et s'en était vengé en aliénant de lui l'archiduc. Eugène, qui sentait sa situation avec ce prince, ne se rassurait ni sur ses lauriers ni sur le besoin qu'il avait de lui. Il ne craignait' pas tant pour ses emplois que pour l'autorité avec laquelle il s'était accoutumé à les exercer. Il avait des ennemis puissants à Vienne, car le mérite, surtout grandement récompensé, est toujours envié. C'est ce qui le hâta d'aller trouver l'archiduc encore en voyage, avant que ceux de la cour de Vienne l'eussent joint. Néanmoins ses soumissions, ses protestations , les éclaircissements où il s'efforça d'entrer ne purent fondre les glaces qu'il trouva consolidées pour lui dans l'archiduc, et c'est ce qui lui donna un nouveau degré de chaleur pour la continuation de la guerre, pour perpétuer le besoin de soi et pour éloigner un temps de paix où il se verrait exposé à mille dégoûts à Vienne où il avait régné jusqu'alors pré-

sent et absent , et c'est ce qui le précipita dans ce déshonorant voyage d'Angleterre, où il fit un si étrange personnage.

Le peu de satisfaction qu'il eut à Inspruck lui annonça à quoi il devait s'attend r#. La paix faite, il vécut à Vienne de dégoûts, sous une considération apparente, dans les premières places du militaire et du civil , sous lesquelles enfin, avec les années, son esprit succomba plutôt que sa santé, et le précipita à chercher et à trouver la fin de sa vie, ce que j'ai voulu dire ici en deux mots, parce que cet événement dépasse de beaucoup le terme que je me suis proposé de donner à ces Mémoires. Le prince Eugène cacha comme il put son chagrin, quitta Inspruck promptement pour retourner en Hollande mettre obstacle de tout son crédit à la paix, et aller essayer d'étranges choses en Angleterre pour y remettre à flot Marlborough à la guerre, où il ne recueillit que de la honte et du mépris. C'est ainsi qu'on voit quelquefois qu'au lieu de se plaindre que la vie est trop courte, il arrive à de grands hommes devivre beaucoup trop longtemps. L'archiduc devait partir d' Inspruck pour arriver à Francfort le 18 et y être couronné empereur le 23.

Pendant ce temps-là Staremberg entreprit de prendre Tortose sur quelque intelligence qu'il y avait. Il en fit approcher trois mille hommes si diligemment et si secrètement qu'ils attaquèrent la place par trois différents endroits la nuit et en même temps, sans qu'on s'y attendît. Le gouverneur était à l'armée de M. de Vendôme. Le lieutenant de roi se défendit si bien qu'avec une trèsmédiocre garnison, il les rechassa de leurs trois attaques, reprit le chemin couvert dont ils s'étaient rendus maîtres, leur tua plus de cinq cents hommes , leur en prit autant , et les poursuivit quelque temps dans leur retraite.

DE SAINT-SIMOIN.

Araelot maria sa fille à Tavannes l'aîné de la maison, qui depuis a commandé longtemps en Bourgogne, et dont le frère est devenu évêque-comte de Châlons, archevêque de Rome et grand aumônier de la reine. Amelot , illustre par le succès de ses ambassades, et adoré en Espagne, n'avait eu aucune récompense de ses travaux, que la charge de président à mortier pour son fils après tant de réputation et de si justes espérances. Il tenta la grandesse dont sa robe l'excluait, pour Tavannes, en épousant sa fille. Il y trouva toute la facilité à laquelle il devait s'attendre de la cour d'Espague, que madame des Ursins gouvernait si dcspotiquement. Mais le roi n'y voulut jamais consentir. Ce n'était plus ici le temps d'Amelot. Son mérite avait trop effrayé malgré sa sagesse et sa modestie. J'ai expliqué cette anecdote lors de son retour d'Espagne.

Torcy maria aussi, ou laissa marier son frère à une fille de Brunet, riche financier, quide chevalier deCroissy devint comte de Croissy.

D'O, comme devenu menin du Dauphin , eut 6,000 liv. de pension, et le duc de Tresmes 300,000 liv. de brevet de retenue sur sa charge de premier gentilhomme de la chambre; il en avait déjà un de 200,000 liv., tellement qu'il en eut 500,000 livres.

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