‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 17 sur 27 · CHAPITRE CCCXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXVII

Cause du retour du duc de Noailles et de sa secrète disgrâce. — Embarras et fâcheuse situation du duc de Noailles à la cour. — Noailles se jette à Desmarests. — Noailles brouillé avec M. et madame la duchesse d'Orléans, et pourquoi. — Noailles se propose de lier avec moi. — Caractère du duc de Noailles.

11 est temps de revenir au duc de Noailles. On a vu que , n'y ayant plus rien à faire pour lui en Catalogne , ses troupes avaient passé à l'armée de M. de Vendôme, et lui, dès le commencement de mars, à Sarragosse où était la cour d'Espagne , destiné lui-même à servir sous les ordres de ce général. La faiblesse et les manquements de quantité de choses tinrent toute cette campagne les armées oisives, à quelques légères entreprises près , qui ne troublèrent point la paresse de Vendôme, qui était dans ses quartiers avec toute sou armée , ni la cour assidue de Noailles qui demeura toujours auprès du roi d'Espagne à Sarragosse et à Corella. L'ambition de gouverneur, facilitée de la considération et des accès que le neveu de madame de Maintenon trouvait dans une cour qu'il avait déjà fort pratiquée , jointe à celle que lui donnait son emploi dans l'armée, dont il en avait commandé une en chef, et ses liaisons intimes avec M. de Vendôme dont on a vu en son temps l'origine , engagèrent le duc de Noailles à une folie et à tenter ce qui ne pouvait que le perdre , au lieu de se contenter des pro.

spérités les plus flatteuses dont il jouissait avec solidité.

Il trouva à Sarragosse le marquis d'Aguilar, duquel j'ai parlé plus d'une fois , qui avait quitté la charge dé colonel du régiment des gardes espagnoles , pour celle de capitaine de la première compagnie des gardes du corps espagnols qui l'approchait davantage du roi. Tous deux s'étaient connus aux voyages précédents que le duc de Noailles avait faits près du roi d'Espagne. Tous deux s'étaient plu. Ils avaient lié ensemble une amitié conforme à leur génie, à leur esprit, à leur caractère qui était parfaitement homogène. Je ne sais lequel des deux imagina le projet, mais il est certain que tous deux l'embrassèrent, agirent d'un grand concert, et n'oublièrent rien pour un succès qu'ils crurent les devoir porter à devenir en Espagne les maîtres de la cour et de l'état.

La reine était attaquée des écrouelles qui la conduisirent enfin au tombeau. Son mal l'empêchait de suivre le roi aux chasses continuelles et aux promenades , la tenait encore dans la retraite de son appartement, dans d'autres temps qu'elle passait auparavant avec le roi, la rendait particulière et beaucoup moins accessible au public, et l'obligeait à une coiffure embéguinée, qui lui cachait la gorge et une partie du visage. Les deux amis n'ignoraient pas que le roi ne pouvait se passer d'une femme , et qu'il était accoutumé à s'en laisser gouverner. Ils se persuadèrent que l'empire dont la princesse des Ursins jouissait n'était fondé que sur celui que la reine avait pris sur le roi; que, si elle le perdait, la camarera-major tomberait avec elle; et, jugeant du roi par eux-mêmes, ils ne doutèrent pas de se servir utilement du mal de la reine pour en dégoûter le roi. Ce grand pas fait, ils avaient résolu de lui donner une

maîtresse , et se flattèrent que sa dévotion céderait à ses besoins. Avec une maîtresse de leurs mains qui aurait un continuel besoin d'eux en conseils et en appuis pour se soutenir elle-même, ils comptèrent de la substituer à la reine auprès du roi , et de devenir eux-mêmes dans la cour et dans la monarchie ce qu'y était la princesse des Ursins.

Ce pot au lait de la bonne femme , et qui en eut aussi le sort, ne fait pas honneur aux deux têtes qui l'entreprirent, moins encore à un étranger si grandement, si agréablement et si prématurément établi dans son pays. Ils commencèrent aussitôt à travailler à cette entreprise. Ils profitèrent de tous les moments de s'insinuer de plus en plus dans la familiarité du roi. Aguilar avait été ministrè de la guerre; il s'était aussi mêlé des finances. Noailles, par son commandement -et par son personnel en notre cour, n'avait pas moins d'occasions et de matières que l'autre d'entrer en des conversations importantes et suivies avec le roi , secondés qu'ils étaient de la faveur de la reine et de l'appui de madame des Ursins, auxquelles ils faisaient une cour d'autant plus assidue et plus souple, qu'ils avaient plus d'intérêt de leur cacher ce qu'ils méditaient contre elles. Cela dura ainsi pendant tout le séjour de Sarragosse, où ils ne songèrent qu'à s'établir puissamment dans la confiance du roi. Le voyage de Corella , qui fit une légère séparation de lieu du roi et de la reine , leur parut propre à entamer leur dessein. Ils prirent le roi par le faible qu'ils lui connaissaient sur sa santé , et lui firent peur, sous le masque d'affection et de l'importance dont sa vie et sa santé étaient à l'état, de gagner le mal de la reine, en continuant de coucher avec elle, et poussèrent jusqu'à l'inquiéter d'y manger. Ce soin pour sa conservation fut assez bien reçu pour leur donner espérance; ils conti-

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nuèrent, elle augmenta; ils poussèrent leur pointe; ils plaignirent le roi sur ses besoins ; ils battirent la campagne sur la force et les raisons de nécessité ; en un mot, ils lui proposèrent une maîtresse. Tout allait bien jusque-là , mais ce mot de maîtresse effaroucha la piété du roi , et les perdit. Il les écarta doucement , ne les écouta plus que sur d'autres matières, et ne leur parla plus avec ouverture. Sa contrainte et sa réserve avec eux leur fut un présage funeste qu'ils ne purent détourner.

Dès que le roi se retrouva entre la reine et madame des Ursins, il leur raconta la belle et spécieuse proposition qui lui avait été faite par deux hommes qu'elles lui vantaient incessamment , et qu'elles se croyaient si attachés. On peut juger de l'effet du récit. Toutefois il n'y parut pas au dehors ; elles voulurent s'assurer de leur vengeance. La reine en écrivit à la Dauphine avec la dernière amertume , et la princesse des Ursins à madame de Maintenon , avec tout Fart dans lequel elle était si grande maîtresse. Quelque intérieurement irrités que le roi et madame de Maintenon fussent de la souveraineté que madame des Ursins entreprenait de se faire, colère dont il n'est encore temps de parler qu'en passant, ils se sentirent piqués jusqu'au vif.

Le roi blessé du côté de la religion , de l'ambition , de la hardiesse ; madame de Maintenon de celui de la toutepuissance qu'elle croyait exercer en Espagne par la princesse des Ursins qui était son endroit le plus sensible ; tous deux de l'ingratitude, et de ce qu'ils appelèrent avec la Dauphine la perfidie d'un homme comblé en un tel âge, et à un tel excès de biens , de charges et de dignités, de grands emplois, de distinctions, de toutes les sor- . tes de faveurs et de leur confiance, duquel ils se croyaient les plus assurés , et qui en abusait avec une telle audace. L'amitié, l'amusement, la confiance entière que madame XVIII. 8

de Maintenon avait surtout prise en ee neveu qu'elle regardait comme son fils, comme son ami, quelquefois comme son conseil , et comme ne faisant qu'un avec elle, et ne pouvant avoir d'autres intérêts que les siens, fit dans son cœur une blessure profonde qui , à force de temps et de changement des choses , parut guérie à l'extérieur, mais ne le fut jamais dans le fond ni pour l'amitié, ni pour l'estime, ni pour la confiance, et laissa jusqu'à la fin de sa vie un fâcheux malaise entre eux. La Dauphine, toujours investie par les Noailles, qui avait goûté l'esprit de badinage , et quelquefois de sérieux , du duc de Noailles, et à qui, pour plaire à madame de Maintenon, elle avait laissé prendre un accès auprès d'elle, et une familiarité publique qui n'avait jamais été permise qu'à lui, et qui le regardait comme un ami, n'en fut que plus blessée contre lui , pour la reine , sa sœur, qu'elle aimait beaucoup , et avec qui elle était dans un continuel commerce. Elle sut un gré infini à madame de Maintenon, de prendre l'affaire si amèrement contre un homme si proche à qui elle était si accoutumée; et madame de Maintenon à elle de lui voir porter l'intérêt de sa sœur avec tant de vivacité. Ce groupe secret, intime, suprême, ne fit donc que s'échauffer et s'irriter mutuellement, et le Dauphin y entra en quart, au point où il était avec eux , dans l'horreur d'une action pour le monde si folle, et pour la religion si criminelle. Les réponses en Espagne ne tardèrent pas , dont la force fut pleinement au gré de la reine d'Espagne et de la princesse des Ursins.

Le duc de Noailles eut par la même voie un ordre sec et précis de revenir sur-le-champ à la réception de ces lettres. L'extérieur, parfaitement gardé jusque-là, n'eut plus de ménagement. Aguilar reçut ordre de donner sur l'heure la démission de sa charge , qui fut à Fin-

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stant donnée au comte deSan-Estevan de Gormas, grand d'Espagne par sa femme, et fils du marquis de Villena , desquels j'ai parlé ailleurs, et en même temps de partir sur-le-champ pour sa commanderie où il fut relégué quelque temps. Leduc de Noailles, dans le très-peu de jours qu il mit à arranger son voyage, ne trouva plus que des portes fermées , et des visages qui le furent en- , core plus. Il arriva, comme je l'ai dit, à Versailles le surlendemain du retour de Fontainebleau, et salua le roi chez madame de Maintenon, qui, pour le public, l'y voulurent voir comme ils l'y avaient toujours vu à ses retours. Mais la réception y fut étrangement courte et différente. On ne tarda pas à s'apercevoir au sec du roi pour lui , à sa retenue et à son embarras avec le roi, avec le Dauphin, et surtout avec la Dauphine, qu'il y avait quelque chose de grave et de fort extraordinaire sur son compte, car on n'avait pas encore pénétré qu'il eût eu ordre de revenir, ni la cause encore moins. Les dames de l'intérieur remarquèrent qu'elles le rencontraient bien plus rarement chez madame de Maintenon, et que dans ce peu qu'elles l'y voyaient la contrainte et l'embarras du neveu , le sec et le bref de la tante, sautaient aux yeux, et faisaient un contraste entier avec les manières que jusqu'alors elles leur avaient toujours vues ensemble. Ces choses toujours continuées percèrent peu à peu. Elles excitèrent toute la curiosité, et bientôt après on sut, mais parmi les plus instruits seulement, la cause de la disgrâce que j'appris des premiers par ces dames du palais , à qui la Dauphine s'ouvrait volontiers.

Le duc de Noailles, également occupé à cacher une situation si fâcheuse , et à y chercher des ressources , s'y trouva étrangement embarrassé; les siennes naturelles et qui l'avaient si rapidement mené, lui devenaient inu-

tiles : madame de Maintenon, blessée au cœur par son plus cher intérêt; le roi par la chose même, et par le dépit de s'être si lourdement mépris à prodiguer ses grâces les plus signalées; la Dauphine offensée pour la reine sa sœur, pour elle-même, et qui se piquait encore de Tétre ; le Dauphin, dans l'extrême piété dont il était, contre tous les principes duquel il se trouvait surpris. Sa famille si brillante , si établie, si nombreuse , outrée » contre lui de s'être perdu ainsi , comme de gaieté de cœur, ne pouvait rien en sa faveur. Sa mère d'excellent conseil n'avait jamais eu qu'un manège qui avait toujours teiyi le roi et madame de Maintenon en garde contre elle, même assez peu décemment. Sa femme, une folle qui, toute nièce unique qu'elle était de madame de Maintenon, lui était devenue pesante à l'excès, et qui, loin d'oser lui ouvrir la bouche, ne la voyait que par mesure, et presque toujours pour en être grondée, sans liaison en aucun temps avec la Dauphine, sans considération dans le monde, qu'on ne lui avait jamais laissé voir que par le trou d'une bouteille. Son oncle perdu avec madame de Maintenon, et fort avancé de l'être près du roi. Ses trois sœurs, dames du palais, et fort bien avec la Dauphine, m^is la Dauphine hors de mesure d'écouter rien. Nul seigneur en charge à qui il pût ou voulût avoir recours, et pour les ministres, son cas n'était pas graciable auprès de gens à principes et de la haute piété des ducs de Chevreuse et de Beauvillier, et fils et neveu de gens dont le premier ne pouvait lui attirer leur grâce, et l'autre, quoi qu'il eût fait pour conserver au duc de Beauvillier ses places aux dépens de son propre frère , n'en était pas moins pour eux l'ennemi fatal de l'archevêque de Cambrai.

L'évêque de Meaux n'était pas assez simple pour s'ingérer de raccommoder avec madame de Maintenon le

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neveu de celui qui le voulait perdre. Il eu était de même de la Chétardie , son directeur , et du père Tellier auprès du roi. Voysin, vil esclave de madame de Maintenon, ne se serait pas hasardé à lui déplaire. Pontchartrain malfaisant et sans crédit ni volonté; le chancelier se sentait les reins trop rompus; Torcy était la timidité même. Desmarets parut au duc de Noailles le seul dont il pût espérer secours. Desmarets était un sanglier tellement enfoncé dans sa bauge, qu'il ignorait presque tout ce qui se passait hors de sa sphère. Il ne comptait et ne croyait qu'en madame de Maintenon : il ne se douta seulement pas de la situation du duc de Noailles. 11 se trouva donc flatté de le voir se jeter à lui ; et s'il la sut bien longtemps depuis, il se trouva tellement lié qu'il ne put s'en défaire ou qu'il ne l'osa. C'était donc tenir à quelqu'un que cette liaison si prompte que saisit le duc de Noailles. Il la cultiva d'assiduités, de flatteries et de souplesses ; un contrôleur général, ministre et accrédité, était toujours bon à avoir pour qui surtout n'avait personne, en attendant qu'il vît jour à se servir de lui pour le raccommoder, ce qui néanmoins ne se trouva pas.

M. de Noailles, qui avait été fort bien avec M. et madame la duchesse d'Orléans, était brouillé avec eux pour l'affaire de Renault , qu'il lui avait donné, et qu'il avait eu auparavant à lui, et pour des tracasseries avec madame la Duchesse. Dans son état florissant, il s'en serait, je crois, peu soucié, mais dans celui où il se trouvait, les miettes mêmes lui semblaient aiguës , il aurait voulu au moins les ramasser. Ma liaison intime avec eux était publique; je passais pour l'ami de cœur et de confiance la plus totale du duc de Beauvillier, et même du duc de Chevreuse; on n'ignorait pas que j'étais au même point avec le chancelier. Ce qui se passait de secret et d'intime entre le Dauphin et moi , ne se savait pas, mais

on était en grand soupçon sur moi de ce côté-là par le chausse-pied du duc de Beauvillier, par l'air et les manières qui échappaient pour moi au Dauphin , quand je paraissais devant lui en public , par les entretiens tête à tête qu'il avait souvent dans le salon de Marly avec madame de Saint-Simon, et dans leurs parties où elle se trouvait presque toujours; ni lui ni la Dauphine ne se contraignaient plus sur le désir de la voir succéder à la duchesse du Lude, et d'une manière encore que celle-ci , qui le savait et en parlait, ne pouvait en être peinée. Le roi et le monde la traitaient avec une distinction marquée de tout temps , et qui augmentait toujours ; je Tétais bien du roi , et le monde avait les yeux fort ouverts sur moi. Tout cela apparemment persuada au duc de Noailles que, pour un temps ou pour un autre, j'étais un homme qu'il fallait gagner, et il ne fut pas quinze jours de retour qu'il commença à dresser vers moi ses batteries.

Le duc de Noailles, maintenant arrivé au bâton, au commandement des premières armées et au ministère , va désormais figurer tant, et en tant de manières, qu'il serait difficile d'aller plus loin avec netteté sans le faire connaître, encore qu'il soit plein de vie et de santé , et qu'il ait trois ans moins que moi. C'est un homme né pour faire la plus grande fortune quand il ne l'aurait pas trouvée toute faite chez lui. Sa taille assez grande mais épaisse, sa démarche lourde et forte, son vêtement uni ou tout au plus d'officier, voudraient montrer la simplicité la plus naturelle; il la soutient avec le gros de ce que, faute de meilleure expression, on entend par une apparence de sans façon et de camarade. On a rarement plus d'esprit et plus de toutes sortes d'esprit, plus d'art et de souplesse à accommoder le sien à celui des autres, et à leur persuader, quand t cela lui est bon,

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qu'il est pressé des mêmes désirs et des mêmes affections dont ils le sont eux-mêmes, et pour le moins aussi fortement qu'eux, et qu'il en est supérieurement occupé. Doux quand il lui plaît, gracieux, affable, jamais importuné quand même il l'est le plus; gaillard, amusant; plaisant de la bonne et fine plaisanterie, mais d'une plaisanterie qui ne peut offenser ; fécond en saillies charmantes; bon convive, musicien; prompt à revêtir comme siens tous les goûts des autres, sans jamais la moindre humeur ; avec le talent de dire tout ce qu'il veut, comme il veut, et de parler toute une journée sans toutefois qu'il s'en puisse recueillir quoi que ce soit, et cela même au milieu du salon de Marly, et dans lesmomens de sa vie les plus inquiets, les plus chagrins, les plus embarrassants. Je parle pour l'avoir vu bien des fois, sachant ce qu'il m'en avait dit lui-même, et lui demandant après, dans mon étonneraient, comment il pouvait faire.

Aisé, accueillant, propre à toute conversation, sachant de tout, parlant de tout, l'esprit orné, mais d'écorce; en sorte que sur toute espèce de savoir force superficie, mais on rencontre le tuf pour peu qu'on approfondisse, et alors vous le voyez maître passé en galimatias de propos délibéré. Tous les petits soins, toutes les recherches, tous les avisements les moins prévus coulent de source chez lui pour qui i! veut capter, et se multiplient, et se diversifient avec grâce et gentillesse, et ne tarissent point, et ne sont point sujets à dégoûter. Tout à tous avec une aisance surprenante, il n'oublie pas dans les maisons à plaire à certains anciens valets. L'élocution nette, harmonieuse, toutefois naturelle et agréable ; assez d'élégance, beaucoup d'éloquence, mais qui sent l'art, comme avec beaucoup de politesse et de grâce daus ses manières, elles ne laissent pas de sentir quelque sorte

de grossièreté naturelle ; et toutefois des récits charmants, le don de créer des choses de rien pour l'amusement, et de dérider et d'égayer même les affaires les plus sérieuses et les plus épineuses, sans que tout cela paraisse lui coûter rien.

Voilà sans doute bien de l'agréable et de grands talents de cour; heureux s'il n'en avait point d'autres. Mais les voici : tant d'appas , d'esprit de société , de commerce ; tant de pièges d'amitié, d'estime, de confiance, cachent presque tous les monstres que les poètes ont feints dans le Tartare ; une profondeur d'abîme, une fausseté à toute épreuve, une perfidie aisée et naturelle accoutumée à se jouer de tout ; une noirceur d'âme qui fait douter s'il en a une, et qui assure qu'il ne croit rien; un mépris de toute vertu de la plus constante pratique ; et tour à tour, selon le besoin et les temps, la débauche publique abandonnée, et l'hypocrisie la plus ouverte et la plus suivie. En tous ces genres de crimes , un homme qui s'étend à tout, qui entreprend tout, qui , pris sur le fait , ne rougit de rien, et n'en pousse que plus fortement sa pointe; maître en inventions et en calomnies , qui ne tarit jamais, et qui demeure bien rarement court ; qui se trouvant à découvert et dans l'impuissance, se reploie prestement comme les serpents, dont il conserve le venin parmi toutes les bassesses les plus abjectes dont il ne se lasse point, et dont il ne cesse d'essayer de vous regagner dans le dessein bien arrêté de vous étrangler ; et tout cela sans humeur, sans haine, sans colère, tout cela à des amis de la plus grande confiance , dont il avoue n'avoir jamais eu aucun lieu de se plaindre, et auxquels il ne nie pas des obligations du premier ordre. Le grand ressort d'une perversité si extrêmement rare est l'ambition la plus démesurée, qui lui fait tramer ce qu'il y a de plus noir, de plus profond , de plus incroyable , pour

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ruiner tout ce qu'il y craint d'obstacles , et tout ce qui peut, même sans le vouloir, rendre son chemin moins sûr et moins uni. Avec cela une imagination également vaste, fertile, déréglée, qui embrasse tout, qui s'égare partout, qui s'embarrasse et qui sans cesse se croise elle-même; qui devient aisément son bourreau, et qui est également poussée par une audace effrénée, et contrainte par une timidité encore plus forte, sous le contraste desquelles il gémit, il se roule, il s'enferme ne sachant que faire , que devenir , timidité qui protège néanmoins rarement contre ses crimes.

En même temps avec tout son esprit , ses talents, ses connaissances , l'homme le plus radicalement incapable de travail et d'affaires. L'excès de son imagination, la foule de vues, l'obliquité de tous les desseins qu'il bâtit en nombre tous à la fois, les croisières qu'ils se font les uns aux autres, l'impatience de les suivre et de les démêler mettent dans sa tête une confusion de laquelle il ne peut sortir. C'est à la guerre la source de tant de mouvements inutiles dont il harasse ses troupes , sans aucun fruit, et si souvent à contre-temps, en général par des marches et des contre-marches que personne ne comprend, en détail par des détachements qui vont et qui reviennent sans objet, en tout par des contre-ordres, six, huit, dix tout de suite, quelquefois en une heure aux mêmes troupes, souvent à toute l'armée pour marcher et ne marcher pas, qui en font le désespoir, le mépris et la ruine. En affaires, il saisit un projet, il le suit huit jours, quelquefois jusqu'à quinze ou vingt. Tout y cède, tout y est employé, toute autre chose languit dans l'abandon, il ne respire que pour ce projet. Un autre unit et grossit dans sa tête, fait disparaître le premier, en prend la place avec la même ardeur, est éteint par un troisième, toujours ainsi. C'est un homme de grippe, de

fantaisie, d'impétuosité successive, qui n'a aucune suite dans l'esprit que pour les trames, les brigues, les pièges, les mines qu'il creuse et qu'il fait jouer sous les pieds. C'est où il a beaucoup de suite et où il épuise toute la sienne pour les affaires.

On verra en son temps les preuves de fait de ce qui se lit ici ; et on les verra les unes avec horreur, les autres avec toute la surprise que peuvent donner les propositions les plus étranges et les plus insensées. Enfin ce qui trouvera à peine croyance d'un homme d'autant d'esprit et employé de si bonne heure , on le verra incapable de faire un mémoire raisonné sur quoi que ce soit, et incapable d'écrire une lettre d'affaires.

A force de raisonner, de parler, de dicter , de reprendre, de corriger, de raturer, de changer, de refondre, tout s'évapore, il ne demeure rien ; les jours et les mois s'écoulent , la tête tourne aux secrétaires, il ne sort rien, mais rien, quoi que ce soit. De dépit, quand c'est chose qu'il faut pourtant qui existe et montrer, il se résout enfin de la faire faire par un inconnu qu'il a déniché et qu'il a mis sous clef dans un grenier, à qui souvent encore il fait faire et défaire dix fois, et avec la plus tranquille effronterie il produit cet ouvrage comme sien. Un homme en apparence si ouvert , si aimable, si fait exprès pour jeter de la poudre aux yeux des plus réservés , pour montrer si naturellement tout ce qui peut engager de tous les côtés possibles , et pour en donner jusqu'en capacité de toutes les sortes les plus avantageuses irapressions, qui en même temps ne pense que pour soi, ne fait aucun pas, quelque futile ou indifférent qu'il paraisse, qui n'ait rapport à son objet, qui pense toujours sombrement, profondément, à qui nul moyen ne coûte, qui avale la trahison et l'iniquité comme l'eau, qui sait imaginer , ourdir de loin , et suivre les plus infernales

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trames, est un de ces hommes que la miséricorde de Dieu a rendus si rares, qui, avec la noirceur des plus grands criminels , n'a pas même ce que, faute d'expression, on appelle la vertu qu'il faut pour exécuter de grands crimes, mais rassemble en soi pour les autres les plus grands dangers, et ne leur plait que pour les perdre , comme les syrènesdes poètes. Pour sa valeur, au moins plus qu'obscurcie par Pétrange timidité de général , j'en abandonne te jugement à ceux qui l'ont vu en besogne. Il en a essuyé quelquefois de bons mots le long des lignes. Ses incertitudes continuelles, et ses occupations qui l'ont tenu si fort sous clef à l'armée et à la cour, ne l'y ont pas fait aimer.

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