‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 18 sur 27 · CHAPITRE CCCXVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CCCXVIIL

Je me laisse entraîner à la liaison do duc de Noailles. — Le doc de Noailles, brouillé avec M. et madame la duchesse d'Orléans, me prie de le raccommoder avec eux : mes raisons de le faire; j'y réussis : sa délicate mesure. — Le duc de Noailles me confie à sa manière la cause de son retour d'Espagne et sa situation : ses vues dans cette confidence : son extrême désir de m'engager à le rapprocher du duc de Beauvillier , conséquemment du Dauphin; mes raisons de le faire. J'y réussis.— Ma liaison avec le cardinal de Noailles qui devint intime jusqu'à sa mort. — Scélératesse du complot des jésuites contre le cardinal de Noailles mise au net par le paquet de l'abbé de Saron à son oncle l'évêque de Clermont , tombé entre les mains du cardinal de Noailles qui n'en sait pas profiter. — Gris publics : le Dauphin ne se cache pas sur son avis de chasser le prreTellieret mêle dit. — Affaire du cardinal renvoyée en total au Dauphin pour la iinir : grand mot qu'il me dit en faveur du cardinal ; il m'ordonne de m'instruire à fond sur la matière des libertés de l'église gallicane et sur l'affaire du cardinal de Noailles , et me dit qu'il la veut finir définitivement avec moi.

Mon caractère droit , franc , libre , naturel , et beaucoup trop simple , était fait exprès pour être pris dans les pièges du duc de Noailles. Gomme je l'ai dit, il tourna court à moi. Je n'en vis que la partie aimable ; j'y pris aisément les écorces estimables pour les choses mêmes; il n'était pas encore démasqué; au moins j'ignorais le masque, et je n'étais pas encore instruit de la cause de

sou retour. J'imaginai bien que ce n'était pas, comme Ion dit, à mes beaux yeux que je devais les avances et les recherches empressées d'un homme avec qui je n'avais jamais vécu , et que les ailes de la faveur avaient si continuellement porté dans des routes brillantes , tandis que je rampais. Je crus bien qu'il voyait derrière moi M. le duc d'Orléans, M. de Beauvillier, peut-être le Dauphin dans le lointain , et qu'à tout hasard il avait envie de me ramasser par le chemin. Je compris que c'était un conseil de sa mère, dont je parlerai ailleurs, qui avait toujours eu de l'amitié pour moi , quoique sans liaison bien étroite, et qui chercha toujours tant qu'elle put, mais par des voies honnêtes , à avoir tout pour soi et rien contre. Je fus séduit par qui avait tout pour séduire : l'esprit, les grâces, le raisonnement, et pour le dehors les plus grands et les plus brillants établissements en tout genre.

Je répondis à ses avances , peu à peu à ses ouvertures où je ne mis rien du mien , et où il me paraissait qu'il mettait fort du sien. Ses campagnes , les choses d'Espagne servirent d'introduction; quelques-unes d'un intérieur de cour qui me passait souvent , parce que la scène en était chez madame de Maintenon , conduisirent la confiance; et quand elle fut un peu établie par les raisonnements sur la position présente et future, ce raffiné musicien me pinça mélodieusement deux cordes qui lui rendirent tout le son qu'il s'en était promis : l'une regardait notre dignité si abattue; l'autre, l'état de son oncle auquel je reviendrai h part. Il me savait, comme bien d'autres, fort touché de notre rang, il m'était arrivé là-dessus des choses que j'ai racontées et qui n'étaient pas ignorées; et son oncle qui , comme toute sa famille, avait mis en lui toutes ses complaisances, lui avait déjà appris que je m'intéressais en I ui . Je me voyais XVIII. •

donc parfaitement homogène à lui sur ces deux points si importants ; et il fallait, surtout en l'écoutant, être pour ainsi dire en son âme , pour imaginer qu'il pût n'être pas un en tout et partout avec le cardinal de Noailles, et par les plus communs et les plus pressants intérêts, et que sur l'autre point il ne fût pas sensible à ce qui constituait et qui comblait le plus la grandeur solide et radicale de sa fortune et de son état , autant qu'il me le disait avec un air de naïveté et de vivacité qui avivait ses raisonnements là-dessus. Ces deux pivots de notre amitié dans la suite, et qui de là devinrent la base de la confiance que peu à peu je pris en lui , il ne les amena qu'après leur avoir aplani les voies par d'autres choses, et bientôt après il sut bien s'en servir pour ce qu'il se proposait, et pour augmenter en même temps ma confiance par ses confidences.

La première , et qui ne tarda pas , fut celle de l'état où il se trouvait avec M. et madame la duchesse d'Orléans. Il ne m'apprenait rien, et il pouvait bien le juger ainsi. Je ne le lui cachai pas. Il m'avoua que cela l'embarrassait , se plaignit d'eux , se disculpa à moi sur l'un et sur l'autre, ne me dissimula point qu'il me serait obligé de les sonder et de le remettre bien avec eux , moins par ce qu'il y avait à gagner avec des gens qui ne pouvaient quoi que ce soit, que pour u'être pas brouillé après une amitié liée, et pour une aventure où il avait aussi peu départ qu'était celle de Renault , mais dont l'obscurité étaitaussi désagréable. J'entrai dans ses raisons, et je lui promis de parler à M. et à madame la duchesse d'Orléans, d'autant plus volontiers , qu'ignorant encore la triste situation , du duc de Noailles pour le fond, quoique j'en aperçusse déjà l'écorce , je ne doutais pas qu'il ne se relevât promptement par le secours de sa tante , et que je trouvais qu'en ce raccommodement il y avait plus à gagner

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pour M . et madame la duchesse d'Orléans que pour 1 ui qui dans un intérieur de privance tel que je le croyais avec sa tante, pouvait si aisément leur devenir utile, quaud ce ne serait qu'en avertissant et en découvrant. Je le représentai ainsi à l'un et à l'autre. Madame la duchesse d'Orléans y entra assez ; M. le duc d'Orléans, qui n'était jamais bien revenu de son affaire d'Espagne, et qui l'avait fort sur le cœur, se montra plus difficile. Ce siège dura quelques jours, à la fin j'en vins à bout. Je le dis au duc de Noailles. Il m'en remercia fort, puis me proposa un autre embarras du côté de sa tante si elle le voyait relié avec M. le duc d'Orléans, et les mesures infinies qu'il avait à garder avec une femme si délicate, si aisée à blesser, et dont la jalousie de tout autre ménagement s'effarouchait à son égard aussi facilement qu'à celui des autres. C'est qu'il me cachait la situation où il se trouvait avec elle, et qu'il craignait de l'empirer si elle soupçonnait qu'ainsi mal avec elle, il se jetât d'un côté, qu'elle haïssait autant, et sans sa participation qu'il n'était pas en état de sonder.

Moi, qui ignorais ce fond, j'attribuai cette mesure craintive à une connaissance encore plus grande qu'il avait de i'éloignement du roi, et surtout de sa tante pour M. le duc d'Orléans, que celle que nous n'ignorions pas; et cette pensée me fut une raison de plus de désirer et de presser le renouement, que j'espérais dans la suite pouvoir contribuer à émousser madame de Maintenon, et la rendre moins ennemie de M. le duc d'Orléans, en lui mettant le duc de Noailles pour contre-poids à M. du Maine. J'en parlai en ces termes-là à M. le duc d'Orléans, et plus mesurément à madame la duchesse d'Orléans. Ils y entrèrent l'un et l'autre, et ils voulurent bien que le duc de Noailles allât chez eux en un temps d'obscurité et de solitude, sans explication , et comme le passé

non avenu, en un mot sur le pied précédent ; que le duc de Noailles ne les vît pas plus souvent que lui-même croirait le pouvoir faire, et qu'en public il ne se marquât rien de ce changement entre eux. Cela fut exécuté de la sorte. La visite se passa très-bien, à ce qu'il m'en revint des deux côtés ; les suivantes furent très-rares. Le bâton, que le duc de Noailles prit au 1 er janvier, y servit de nouvelle excuse qu'il me pria souvent de réitérer.

Content de ce premier succès, qui nourrissait et augmentait notre confiance, il craignit apparemment que le temps ne me découvrît ce qu'il m'avait caché, et que le temps aussi m'avait appris, mais dont je ne crus pas sage de lui ouvrir le propos; plus que cela encore, il espéra que je ne serais pas plus difficile ni moins heureux auprès du duc de Beauvillier que je l'avais été pour lui auprès de M. et de madame la Duchesse d'Orléans. Sa situation avec le Dauphin et la Dauphine le tenait à la gorge, et il n'était pas en une meilleure avec le duc de Beauvillier, par qui seul néanmoins, car il ne voyait pas d'autre route, il put rapprocher le Dauphin et par lui la Dauphine, et de se frayer après, par ses sœurs à qui cela rouvrirait la bouche, une protection par la Dauphine , pour fondre peu à peu les glaces de madame de Maintenon pour lui. C'est au moins ce que je pus comprendre de ses propos couverts, coupés , entortillés, qui suivirent la confidence qu'il me fit des mauvais offices qu'on lui avait rendus en Espagne, où, pour perdre Aguilar, on l'avait perdu ici sans qu'il l'eût mérité, ni qu'il sût même ce qu'il s'était passé d' Aguilar au roi d Espagne, parce que ce dernier avait été si promptement chassé qu'il était parti pour sa commanderie sans qu'il eût pu le voir, ni personne non plus que lui. Tl ne convint jamais du dessein de donner une maîtresse, au moins pour lui, ni qu'il en eût jamais ouï parler à son ami Aguilar; et toujours

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sur les plaintes de ce que lui coûtait cette amitié par la jalousie du mérite des emplois et de la faveur d'un seigneur de la cour d'Espagne qu'on avait cru perdre plus, sûrement en ne les séparant pas, et dont le malheur retombait à plomb sur lui dans la nôtre, sans qu'on eût voulu l'écouter en celle d'Espagne , dont il portait trèsiunocemment toute la colère ici.

Je vis un homme fâché lorsque je lui appris que son aventure ne m'était plus nouvelle ; que j'avais cru de ma discrétion de ne lui pas montrer que j'en étais instruit ; et que je n'en étais pas moins touché de sa confidence. Je pris pour bon tout ce qu'il m'ajusta sur le projet de donner une maîtresse au roi d'Espagne et de ses suites, sur lesquelles il s'étendit fort, et sur la folie, établi comme il l'était ici, de ce qu'il aurait pu espérer en Espagne. Tous vilains cas sont reniables. II ne me persuada point contre ce que je savais, et dont faisait foi la colère de l'intérieur, et surtout de sa tante, auparavant si aveuglée pour lui ; mais je crus sage de ne pas presser une telle apostume. Je regardai ce trait d'ambition comme une verdeur de jeunesse gâtée par tout ce qui peut flatter le plus à tout âge, et ce coup de fouet comme une leçon qui le mûrirait et l'instruirait avec tout l esprit qu'il avait.

Ces plaintes qu'il me fit se prolongèrent quelques jours avant d'en venir au point que je sentis après qui l'avait pressé de me les faire, et ce fut lorsqu'il y vint que Tarnbage de ses discours me fit entrevoir ce qu'il se proposait par le duc de Beauvillier. Il s'étendit sur son mérite, sur l'impression que sa vertu avait toujours faite sur lui ; il savait trop à qui il parlait pour ne pas dire merveille sur ce chapitre, qu'il conclut par ses désirs de pouvoir se rapprocher de lu», et tout ce qui se suit de là. Il me sonda délicatement comme pour ne me rien pro-

poser d'embarrassant ; et, comme il aime à parler et à

s'étendre, je le laissai volontiers se satisfaire, rêvant cependant à ce que moi-même je ferais. Ce qui me détermina fut la persuasion que Tunique neveu de madame de Maintenon, qui avait jusqu'alors marqué pour lui un goût si abandonné , rentrerait à la fin dans ses bonnes grâces, et par elles dans celles du roi et de la Dauphine encore, légère comme elle l'était, incapable d'une forte amitié et plus encore d'une longue haine , investie des Noailles au point et par les endroits où elle l'était; pour l'avenir qu'un homme d'autant d'esprit, de talents, d'emplois, frère de ces mêmes dames du palais , et premier capitaine des gardes, approcherait toujours le Dauphin devenu roi de fort près ; qu'il n'était pas possible qu'il ne lui plût à la longue ; et que pour le présent et le futur, il valait mieux l'avoir à soi, qu'à compter un jour avec lui après avoir refusé et méprisé ses avances. Ce raisonnement qui me saisit m'emporta , tellement que je me rendis facile à travailler à une réunion. Lorsqu'il m'en pria et qu'il m'en pressa tout de suite, je ne laissai pas de le vouloir sonder à mon tour.

Sa mère, en femme sage et habile, avait su profiter de la douceur et de l'équanimité du duc de Chevreuse, pour relier avec lui aussitôt que ce grand orage du quiétisme fut passé. Il avait été à diverses reprises ou choisi par MM. de Bouillon et de Noailles , ou suggéré par le roi pour accommoder leurs vifs démêlés d'affaires et de procédés qui regardait la vicomté de Turenne, et les terres de M. de Noailles dont les devoirs et la mouvance même étaient réciproquement prétendues et niées, ce qui les avait souvent extrêmement commis. Ces affaires n'étaient point finies, et souvent M. de Chevreuse s'en mêlait encore. Je demandai donc au duc de Noailles pourquoi il ne s'adressait pas à un canal si naturel et

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si puissant sur M. de Beauvillier. Il me répondit assez naturellement qu'à la nature de ce qui lui était imputé en Espagne, à !a piété pleine de maximes de M. deChevreuse, et à la froideur dont il Pavait retrouvé, il croyait n'avoir guère moins besoin de secours auprès de lui qu'à l'égard de M. de Beauvillier, et que je l'obligerais doublement si je voulais bien parler de lui à tous les deux. Parler à l'un c'était parler à l'autre ; en affaires moins encore qu'en société, cela ne pouvait se séparer; et jamais l'un n'aurait pris un parti sur le duc de Noailles sans l'autre. J'étais trop avant avec eux et depuis trop longtemps pour l'ignorer, mais je voulus être instruit de la façon d'être d'alors du duc de Noailles avec M. de Chevreuse, et je le fus. Déterminé que j'étais de parler à l'un, c'était l'être aussi de parler à l'autre, et je m'en chargeai.

Je n'eus pas peine à remarquer, aux remerclments que j'en reçus , la différence entière que faisait le duc de Noailles de se raccommoder avec eux ou avec M. et madame la duchesse d'Orléans. Son bien-dire ici me parut tout autrement aiguisé, et son empressement aussi, jusqu'à ce que j'eusse une réponse à lui faire. Néanmoins je sentais tout Péloignement de cour et de religion qu'avait le duc de Beauvillier pour le fils du feu maréchal de Noailles, et pour le neveu du cardinal de Noailles et de madame de Maintenon. M. de Chevreuse, qui par la raison que j'ai rapportée en était moins éloigné , fut celui à qui je m'adressai d'abord. Son accortise naturelle le ploya assez aisément au raisonnement qui m'avait déterminé, et le disposa ensuite à le faire valoir à M. de Beauvillier, que j attaquai après. Je trouvai que je ne m'étais pas trompé. La proposition fut mal reçue. J'insistai pour être entendu jusqu'au bout; je déployai mes raisons, les louanges de ce que je trouvais dans M. de

Noailles, les avantages qui se pouvaient rencontrer avec lui, les inconvénients de le rejeter, tandis qu'il n'y en avait aucun à le recevoir. Je m'étendis sur ce qu'il ne s'agissait de rien en particulier, sinon en général d'être avec lui sur un pied honnête de bienveillance générale, de le voir et de lui parler en général quelquefois, avec toute liberté d étendre et de resserrer ce léger commerce, selon qu'il se trouverait convenir aux temps et aux occasions, et cependant s'assurer de l'avoir en lesse. Le duc de Beauvillier voulut prendre quelques jours pour y penser. Je m'étais assuré du duc de Chevreuse, que je comptais qui achèverait de le déterminer dans l'ébranlement où je l'avais mis, et la chose succéda comme je l'avais prévue.

M. de Beauvillier me permit donc de répondre au duc de Noailles de sa part avec quelque chose de plus que de la politesse , mais il me chargea en même temps de lui bien faire entendre combien il était important d'éviter de faire une nouvelle , d'exciter la curiosité et l'inquiétude, et de laisser apercevoir un changement de conduite l'un avec l'autre par se parler souvent, et plus qu'en passant, quand ils se trouveraient devant le monde aux lieux et aux heures publiques, ou par des visites moins que rares et sans précautions pour n'y trouver point de témoins. M. de Chevreuse, dont les suites des affaires de Turenne rendaient la taille plus aisée, se prêta aussi un peu plus. Je m'acquittai avec la précision la plus exacte de ce dont l'un et l'autre m'avaient chargé, et je comblai le duc de Noailles d'une joie que ces mesures étroites ne purent diminuer. Jamais son commerce avec M. de Chevreuse n'avait pu lui en ouvrir aucun avec M. de Beauvillier; et M. de Beauvillier, auquel il avait toujours inutilement butté par rapport à son jeune prince , dans les temps où il ne pouvait rien , était en

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son absence devenu tout à coup rétoile du matin, et le Dauphin la brillante aurore qui donnait les couleurs à tout.

Rien de si vif, de si expressif que les remercîments que je reçus du duc de Noailles de lui avoir ramené ces deux seigneurs, avec lesquels il fallait maintenant compter, et plus encore à l'avenir, Beauvillier surtout qui pénétrait la cour de ses rayons. Ils se virent donc, ils furent contents les uns des autres jusque-là que les deux ducs me surent gré de l'entremise , et me le témoignèrent, et le Noailles ne sut comment m'exprimer l'excès de son contentement et de sa reconnaissance. II s'échafaudait par-dessus ses espérances, et se flattait d'arriver bientôt par ce chemin jusqu'au Dauphin. Son impatience là-dessus ne put souffrir de délai. Il s'expliqua là-dessus avec moi, il ne ménagea pas même l'ouverture comme la première fois. Il me dit que l'obligation serait trop grande pour oser s'en flatter sitôt, après avoir été reçu par le duc de Beauvillier, mais qu'il me laissait faire, et que les preuves d'amitié qu'il recevait de moi si importantes coup sur coup lui donnaient la confiance d'en tout espérer. Je sondai le terrain, je sentis que le duc de Noailles avait été goûté ; j'en profitai. Je fis sentir au duc de Beauvillier tout ce qu'un service prorapt et qu'on n'ose demander ajoute à la grandeur du service ; cette considération entra, elle fit effet. Incontinent après, c'est-à-dire au bout de sept à huit jours, les manières silencieuses et sèches du Dauphin changèrent peu à peu pour le duc de Noailles, qui dans son trausport me le vint dire avec tous les remercîments pour moi , et les expressions pour le duc de Beauvillier, qu'un succès si prompt et si peu espéré mit à la bouche d'un homme qui y avait si fort butté comme au salut présent de sa fortune , et à l'ouverture de toutes ses espérances pour

l'avenir. Malheureusement pour tout, ce n'est pas la peine de s'y étendre davantage. Revenons maintenant pour un moment au cardinal de Noailles.

C'était un homme avec qui mon âge et mon état ne m'avaient fourni aucune sorte de liaison ni commerce. Sa déplorable faiblesse pour la ruine radicale de Port- Roy al-des-Champs , et l'exil de du Charmel dont j'ai parlé en son temps, m'avaient même donné de l'éloignement pour lui. Mais le guet-apens qui lui avait été dressé par ces deux évêques, l'insolence hypocrite dont il était soutenu , l'innocence évidente opprimée dans leurs filets par une injustice qui sautait aux yeux, et cette innocence que bridaient la patience, la charité, la confiance en la bonté et la simplicité de sa cause, et une funeste lenteur naturelle, m'avaient piqué contre le complot et l'iniquité qui était palpable, et dont les progrès croissaient toujours. J'étais ami intime de plusieurs de ses amis et amies qui m'en parlaient souvent ; et le père Tellier, qui me tâtait là-dessus avec ses ruses, n'en avait pas assez pour me cacher de grossières friponneries. Il avait eu le crédit de faire défendre au cardinal de Noailles d'aller à la cour. Cela m'avait révolté tellement que j'allai à l'archevêché, un matin que son audience finissait, lui témoigner la part que je prenais aux peines qu'on lui faisait. Il fut extrêmement touché de ma visite, et beaucoup aussi du peu de ménagements que j'y apportais en me montrant chez lui en une heure si publique. Il me témoigna combien il sentait l'un et l'autre. Il entra fort avant en matière avec moi , et de ce moment naquit une liaison entre nous, qui s'est toujours étrécie, et qui n'a fini qu'avec lui. Bientôt après, il eut permission de voir le roi, et ce ne fut qu'assez longtemps après que son affaire fut renvoyée au Dauphin.

A peine fut-on de retour de Fontainebleau à Versailles

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que la mine , si artistement chargée , joua avec tout l'effet que les mineurs s'en étaient promis. Le roi fut accablé de lettres d'évêques hypocritement tremblants pour la foi , et qui , dans le péril extrême où ils trouvaient que le cardinal de Noailles la mettait , se sentaient forcés par leur conscience, et pour la conservation du précieux dépôt qui leur était confié , et dont le père de famille leur redemanderait un rigoureux compte, de se jeter aux pieds du fils aîné de l'église, du destructeur de Phérésic , du Constantin , du Théodose de nos jours , pour lui demander la protection qu'il n'avait jamais refusée à la bonne et saine doctrine. Ce pathétique, tourné en diverses façons, fut soutenu de la frayeur mensongère dont étaient saisis de pauvres évèques inconnus , qui se trouvaient avoir à combattre l'archevêque de la capitale, orné de la pourpre romaine, puissant en famille, en amis, en faveur, en crédit. Le fracas fut grand ; et le roi , à qui ces lettres étaient à tous moments présentées à pleines mains par le père Tellier, et par lui bien commentées , entra dans un effroi comme si la religion eût été perdiie. Madame de Maintenon reçut aussi quelques lettres semblables, que févêque de M eaux lui faisait d'autant mieux valoir qu'il était dans la bouteille , et madame de Maintenon animait le roi de plus en plus. Mais au plus fort de ce triomphe, il arriva un malheur qui eût fait avorter une affaire si fortement conduite, si le cardinal de Noailles eût bien voulu prendre la peine d'en profiter.

Je répète ici que je ne prétends pas grossir ces Mémoires du récit d'une affaire qui remplit des in-folio , mais en coter seulement les endroits qui m'ont passé par les mains. Je renvoie donc à ces livres le comment de ceci avec tout le reste ; mais il arriva que la lettre originale du père Tellier à levéque de Clermont, qui le

pressait d'écrire au roi , et l'instruisait pour l'y résoudre de la pareille démarche à lui promise par beaucoup d'évèques; le modèle tout fait de sa lettre au roi qu'il n'avait qu'à faire copier, qu'à signer et qu'à lui adresser; ce qu'il lui devait écrire à lui en accompagnement ; et la lettre originale que lui écrivait son neveu, l'abbé Bochart de Saron , trésorier de la Sainte-Chapelle de Vincennes, en lui envoyant celles que je viens de marquer de la part du père Tel lier qui les lui avait remises, tombèrent entre les mains du maréchal de Noailles. Cela montrait la trame si manifestement qu'il n'y avait ni manteau ni couverture à y mettre. Le cardinal n'avait qu'à s'en aller trouver le roi à l'instant; et sans se dessaisir de ces importantes pièces , les lui faire lire , lui en commenter courtement toute l'horreur, et lui montrer les suites de ce qui se brassait si ténébreusement contre lui aux dépens du repos du roi et de l'église, lui demander justice en général , et en particulier de chasser le père Tellier si loin , qu'on n'en pût plus entendre parler, en alla user de même avec madame de Maintenon . puis faire tout le fracas que méritait une si profonde scélératesse. Le père Tellier était perdu sans ressource, les évêques écrivains convaincus, l'affaire en poudre, et le cardinal plus en crédit et plus assuré que jamais.

Au lieu d'un parti si aisé et si sage, le cardinal , plein de confiance en la proie qu'il tenait , en parla 3 la montra, attendit le jour de son audience. La chose transpira, le père Tellier fut averti; l'excès du danger lui donna des ailes et des forces; il prévint le roi comme il put; il réussit, tant ce prince lui était abandonné. Le cardinal trouva les devants pris. Son étonnement et l'indignation devoir le roi froid sur une imposture aussi énorme et aussi claire, l'étourdirent. Il ne s'aperçut pas assez que le roi ne laissait pas d'être incertain ,

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ébranlé ; c'était où il fallait de la force pour remporter, et ne lui laisser pas l'intervalle de huit jours jusqu'à sa prochaine audience pour se rassurer et se laisser prendre aux nouveaux pièges de son confesseur. Il n'y mit que de la douceur et de la misère , et il échoua ainsi au port. Le père Tellier, qui, malgré son audace , ses mensonges et ses ruses, tremblait de l'effet qu'aurait cette audience du cardinal , se rassura quand il n'en vit aucun. Il en profita en scélérat habile et qui sait à qui il a affaire. Il en fut quitte pour la plus terrible peur que lui et les siens eussent eue de leur vie. Ils travaillèrent sans relâche auprès du roi et de madame de Maintenon, ils furent quelque temps sans oser pousser le cardinal deNoailles, dans la crainte du public qui jeta les hauts cris ; ils se donnèrent le temps de les laisser amortir, et à eux de reprendre haleine ; et de là continuèrent hardiment ce qu'ils avaient entrepris.

Le Dauphin ne put être pris comme roi. Lui et la Dauphine en parlèrent fort librement ; et ce'prince me dit et le dit encore à d'autres, qu'il aurait fallu chasser le père Tellier. Dès la fin de Fontainebleau, le roi avait remis au Dauphin la totalité de l'affaire du cardinal de Noailles. Il y travailla trop théologiquement, et je crus avoir aperçu qu'il était entré en grande défiance non-seulement des jésuites sur cette affaire, ce qui est clair par ce que je viens de rapporter de lui sur le père Tellier, mais encore de l'évêque de Meaux. Ce qui m en a persuadé, c'est que la dernière fois que je travaillai avec lui, qui fut deux jours avant le retour de Marly à Versailles, et cinq à six jours avant la maladie qui emporta la Dauphine, après une séance de plus de deux heures où il n'avait point été question de l'affaire du cardinal de Noailles, il m'en parla comme nous serrions nos papiers, et cette conversation fut assez longue. Il m'y dit un mot bien

remarquable. Louant la piété, la candeur, la douceur du cardinal de Noailles : « Jamais, ajouta-t-il, on ne me persuadera qu'il soit janséniste, a et s'étendit en preuves de son opinion.

Cette conversation finit par réordonner de m'instruire à fond de ce qui regarde les matières des libertés de l'église gallicane, et à fond de l'affaire du cardinal de Noailles, que le roi lui avait totalement renvoyée pour la finir et à laquelle il travaillait beaucoup, me disant qu'il la voulait finir avec moi, et me recommanda à deux ou trois reprises de me mettre bien au fait de ces deux points , d'aller à Paris consulter qui je croirais de meilleur, et de prendre les livres les plus instructifs sur Rome et nos libertés, parce qu'il voulait travailler foncièrement sur ces deux points avec moi, et finir ainsi l'affaire du cardinal, qui allait trop loin et trop lentement, et la finir sans retour avec moi. Jamais ce prince ne m'avait laissé rien entrevoir de ce dessein, quoiqu'il m'eût parlé quelquefois de cette affaire ; et j'ai toujours cru qu'il ne le conçut que par le dégoût et les soupçons que lui donna la manifestation de toute l'horreur de cette intrigue par la découverte de ce paquet de l'abbé de Saron. Il me fit promettre de m'appliquer sans délai à l'exécution de ses ordres, et de ne pas perdre un instant à me mettre en état d'y travailler avec lui". J'allais en effet passer pour cela quelques jours à Paris, quand je fui arrêté par la maladie de la Dauphine, et, peu de jours après, tout à fait, par le coup le plus funeste que la France pût recevoir.

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