CHAPITRE CCCXIX
1742. — Pelletier se démet de la place do premier président ; M. du Maiue la fait donner au président du Mesmes.— Extraction et fortune des Mesmes. — Caractère de Mesmes, premier président. — Nos plénipotentiaires vont à Utrecht : Cardonne manqué par nos troupes : l'empereur couronné à Francfort : Marlborough dépouillé veut sortir d'Angleterre ; le duc d'Ormond , général
à sa place : les troupes anglaises rappelées de Catalogne.
La garde-robe delà Dauphine ôtée, puis mal rendue à la comtesse de Mailly. — Éclat entre madame la duchesse de Berry et madame la duchesse d'Orléans pour des perles et pour la de Vienne, femme de chambre , confidente chassée. Pierreries de Monseigneur : judicieux présents du Dauphin.
Dîners particuliers du roi ; musique, etc., chez madame de Maintenon. — Tailleurs au pharaon chassés de Paris. — Voyage de Marly : avis de poison au Dauphin et à la Dauphine venus par Boudin et parle roi d'Espagne.
Cette année commença par le changement de premier président du parlement de Paris. Pelletier, médiocre président à mortier, pour tenir comme l'ancien les audiences des après-dinées, avait succédé dans la première place à Harlay, par le crédit de son père, pour qui le roi avait conservé beaucoup d'amitié et de considération, depuis même qu'il se fut retiré du ministère. Les qualités nécessaires à une place aussi laborieuse et aussi importante manquaient au nouveau premier président. Il sentait un poids difficile à soutenir, et qui lui
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devint insupportable depuis l'accident, rapporté en son lieu, du plancher qui fondit sous lui comme il était à table, dont néanmoins personne ne fut blessé ; mais la frayeur qu'il eut, et la commotion qui se fit peut-être dans sa tête, l'affaiblit de sorte qu'il ne put plus souffrir le travail. Il traîna depuis sa charge plus qu'il ne la fit, dans laquelle son père le retenait. Il était très-riche. Sa charge de président à mortier avait passé à son fils, qui longues années depuis fut aussi premier président, ne valut pas son père, et s'en démit comme lui. Pelletier n'avait rien à gagner à demeurer en place. Il le sentait, elle l'accablait, mais son père l'y retenait. Dès qu'il l'eut perdu, il ne songea plus qua se délivrer, et il envoya sa démission au roi le dernier jour de l'année qui vient de finir. Cinq jours après M. du Maine la fit donner au président de Mesmes, et le roi voulut que ce fût ce cher fils qui le lui apprît, à qui il était si principal d'avoir un premier président totalement à lui. Ce magistrat paraîtra si souvent dans la suite qu'il est nécessaire de le connaître, et de reprendre les choses de plus haut.
Ces Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est demeuré dans ce premier état qui paient encore aujourd'hui la taille, nonobstant la généalogie que les Mesmes qui ont fait fortune se sont fait fabriquer, imprimer et insérer partout où ils ont pu, afin d'abuser le monde , quoiqu'il n'ait pas été possible de changer les alliances, ni de dissimuler tout à fait les petits emplois de plume et de robe à travers l'enflure et la parure des artistes. Le premier au net qui se trouve avoir quitté les sabots fut un professeur en droit dans l'université de Toulouse, que la reine de Navarre, sœur de François I er , employa dans ses affaires , et le porta à la charge de lieutenant civil à Paris. Son fils professa
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aussi le droit à Toulouse, puis fut successivement conseiller à la cour des aides, au grand conseil, et maître des requêtes. Il sera mieux connu par le nom qu'il porta de sieur de Malassise, d'où la courte paix qu'il négocia avec les huguenots, comme second du premier maréchal de Biron, en 1570, qui n'était pas lors maréchal de France, mais qui était déjà boiteux d'une blessure, fut appelée la paix boiteuse et malassise. 11 fut père du sieur de Roissy, successivement conseiller au parlement, maître des requêtes, qui eut un brevet de conseiller d'état et d'intendant des finances, et qui fut père de trois fils qui établirent puissamment cette famille , et de deux filles , dont l'aînée épousa le sieur Lambert d'Herbigny, maître des requêtes, l'autre Maximilien de Bellefourière, qui fut mère du marquis de Soyecourt, si à la mode et fort en faveur, grand-maître de la garde-robe en 4653, chevalier du Saint-Esprit en 4664 , et qui acheta en 1669 la charge de grand veneur du chevalier de Rohan. Il était gendre du président de Maisons , surintendant des finances, et mourut à Paris, en 4679. Ses deux fils furent tués tous deux à la bataille deFleurus, sans alliance, en 4690; et leur sœur, mariée pour rien à Seiglière Bois-Franc, porta à ses enfants tous les biens de Bellefourière , de Soyecourt , sa grand mère , héritière , et des Longueil Maisons qu'elle a vu éteindre. Ces riches aventures arrivent toujours à des filles de qualité dont on veut se défaire pour rien, et qui épousent des vilains.
Les trois frères de ces deux sœurs , enfants du sieur de Roissy , et petits-enfants du sieur de Malassise , furent le sieur de Mesmes , le sieur d'Avaux , et le sieur d'Irval.
Le sieur de Mesmes fut lieutenant civil à Paris, en 1613, et député du tiers-état aux derniers états-généraux
tenusà Paris, en -1614. Il mourut président à mortier, en 1650 , et il avait épousé la fille unique de Gabriel de Fossés , dit la Valée , marquis d'Éverly, gouverneur de Montpellier et de Lorraine, chevalier du Saient-Esprit, en 1633. Cette héritière avait épousé en premières noces Gilles de Saint-Gelais , dit Lezignen, dont elle avait eu une fille unique , qui épousa le duc de Créquy, et qui fut dame d'honneur de la reine; et de son second mariage la maréchale duchesse de Vivonne, et une naine pleine d'esprit, religieuse de la Visitation Sainte-Marie à Chaillot. Ainsi les duchesses de Créquy et de Vivonne étaient sœurs de mère.
Le sieur d'Avaux est le célèbre d'Avaux qui se comtisa dans ses ambassades. Il négocia à Rome, à Venise, a Mantoue , à Turin , à Florence , chez la plupart des princes d'Allemagne; ambassadeur en Danemark, en Suède, en Pologne; et plénipotentiaire à Hambourg, à Munster, Osnabruck, où il eut tant de démêlés avec Servien , son collègue , qui eut plus de crédit que lui à la cour. Il fut greffier de l'ordre , ministre d'état, et surintendant des finances , mais un peu en peinture , comme il l'avoue par quelques-unes de ses lettres. Servien, son fléau, qui l'était avec lui, en avait toute l'autorité. D'Avaux ne se maria point, et mourut comme sou frère aîné, en 1650, quelques mois après lui.
Le sieur d'Irval prit le nom de Mesmes à la mort de son frère aîné, dont il eut la charge de président à mortier. Il laissa deux fils, l'aîné qui succéda à son nom , à sa charge, et qui épousa la fille de Bertrand, sieur de la Bazinière, trésorier de l'épargne et prévôt, grand maître des cérémonies de l'ordre du Saint-Esprit, qui avait épousé pour rien mademoiselle de Barbesières-Chemerault, fille d'honneur de la reine. La Bazinière tomba en déroute, en recherches, fut mis à la Bastille, privé de ses
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charges fct du cordon bleu qui ne lui fut point rendu.
C'était un riche , délicieux et fastueux financier, qui jouait gros jeu , qui était souvent de celui de la reine , et qui la quittait familièrement à moitié partie, et la faisait attendre pour achever qu'il eût fait sa collation qu'il faisait apporter dans l'antichambre , et dont il régalait les dames. Il était si bon homme et si obligeant qu'on lui passait toutes ces impertinences; fort galant, libéral, magnifique, homme de grande chère, et si aimé que tout le monde s'intéressa pour lui. Il parut constant qu'il n'y avait nulle friponnerie en son fait, mais un grand désordre, faute de travail , et d'avoir su régler sa dépense. Il sortit enfin d'affaire; et quoique dépouillé et réduit au petit pied, il fut le reste de sa vie , qui fut encorê longue, bien reçu partout et accueilli de la meilleure compagnie. Je l'ai vu chez mon père, avec un joli équipage, et tout vieux qu'il était, l'homme le plus propre et le plus recherché. Il mourut en 4688, tout à la fin , quinze ou seize ans après être sorti d'affaire. Son gendre eut sa charge de l'ordre, qui mourut neuf ou dix mois avant lui. Son frère qui ne se maria point, et qui , tout conseiller de robe qu'il était, se faisait appeler le comte d'Avaux, fut survivancier, puis titulaire de sa charge de l'ordre, ambassadeur à Venise , en Hollande, près du roi Jacques en Irlande, en Suède, et encore en Hollande, et mourut d'une seconde taille, en 4709. J'en ai parlé ailleurs.
Son aîné, le président de Mesmes, gendre de la Bazinière, eut trois fils et deux filles : l'aîné, qui fut premier président cette année; un abbé de Mesmes fort débordé ; un chevalier de Malte qui ne le fut guère moins, et que le crédit de son frère chargea de bénéfices et de commanderies, et qu'il fit ambassadeur de Malte; madame de Fontenilles, dont j'aurai lieu de parler dans la suite ;
et une ursuline. Après ce détail nécessaire , venons au nouveau premier président.
Il porta le nom de seigneur de Neufchâtel du vivant de son père. C'était un grand et gros homme, de figure colossale, trop marqué de petite-vérole, mais dont toute la figure, jusqu'au visage , avait beaucoup de grâces comme ses manières, et avec l'âge quelque chose de majestueux. Toute son étude fut celle du grand monde à qui il plut, et fut mêlé dans les meilleures compagnies de la cour et dans les plus gaillardes. D'ailleurs il n'apprit rien et fut extrêmement débauché, tellement que son père le prit en telle aversion qu'il osait à peine paraître devant lui. Il ne lui égargnait pas les coups de bâton , et lui jetait quelquefois des assiettes à la tête, ayant bonne compagnie à sa table, qui se mettait entre deux et tâchait de les raccommoder souvent ; mais le fils était incorrigible, et ne songeait qu'à se divertir et à dépenser. Cette vie libertine le lia avec la jeunesse la plus distinguée qu'il recherchaitavecsoin, et ne voyaitque lemoins qu'il pouvait de palais et de gens de robe. Devenu président à mortier par la mort de son père, il ne changea guère de vie, mais il se persuada qu'il était un seigneur, et vécut à la grande.
Les gens distingués qui fréquentaient la maison de son père, les alliances proches de M. de laTrémoille, de M. d'Elbœuf , et des enfants de madame de Vivonne qui vivait et qui les liait , le tentaient de se croire de la même espèce, gâté qu'il était par la même sorte de gens avec qui il avait toujours vécu. Il n'oublia pas de lier avec les courtisans qu'il put atteindre. D Antin fut de ce nombre par ses cousines; et par ces degrés, il parviut jusqu'à M. et madame du Maine, qui, dans leurs projets, avaient besoin de créatures principales dans le parlement , et qui ne négligèrent pas de s'attacher un prési-
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dent à mortier. Celui-ci, ravi de s'en voir si bien reçu, songea à se faire une protection puissante du fils favori du roi, et se dévoua jusqu'à la dernière indécence à toutes les fantaisies de M. du Maine. Il y introduisit son frère le chevalier; ilsfurentde toutes les fêtes deSceaux, de toutes les nuits blanches. Le chevalier n'eut pas honte de jouer aux comédies, ni le président d'y faire le baladin , à huis-clos entre une vingtaine de personnes. Il en devint l'esclave à n'oser ne pas tout quitter pour s'y rendre, et à se laisser peindre travesti, dans un tableau historique, de ces gentillesses, avec des valets de Sceaux, à côté du suisse en livrée. Ce ridicule lui en donna beaucoup dans le monde, et déplut fort au parlement. Il le sentit , mais il était aux fers, et il importait à ses vues de fortune de ne les pas rompre. Avançant en ancienneté parmi les présidents à mortier, il comprit qu'il était temps de fréquenter le palais un peu davantage, et la magistrature à qui sa négligence à lavoir avait marqué trop de mépris. Il ne crut pas même indifférent de s Rabaisser à changer un peu de manière pour les avocats, procureurs, greffiers un peu distingués; et néanmoins n'en refroidit pas son commerce avec les gens de la cour et du grand monde, dont il avait pris tout à fait le ton et les manières.
Il chercha aussi à suppléer à son ignorance en apprenant bien ce qu'on appelle le tran-tran du palais, et à connaître le faible de chacun de Messieurs qui avaient du crédit et de la considération dans leurs chambres ; beaucoup d'esprit, grande présence d'esprit , élocution facile, naturelle, agréable, pénétration, reparties promptes et justes, hardiesse jusqu'à l'effronterie, ni âme , ni honneur, ni pudeur; petit-maître en mœurs, en religion, en pratique, habile à donner le change, à tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de
paroles et d'amis, ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive, un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins, et en toutce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé sans s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours ou* vertes, mais pour le gros, et l'imagination fertHe à s'en procurer; poli, affable, accueillant avec distinction, et suprêmement glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable seigneurie, et les plus bas ménagements pour les ministres et pour toutce qui tenait à la cour.
Rien n'a mieux dépeint son principal ridicule qu'un de ce grand nombre de noëls qu'on s'avisa de faire une année pour caractériser beaucoup de gens de la cour et de la ville, qu'on introduisait à la crèche les uns après les autres. Je ne me souviens plus du couplet, sinon qu'il débutait : Je suis M. de Mesmes, et qu'il finissait qui vient prier le poupon à souper en carême. Il avait eu la charge de l'ordre de son oncle, et un logement, non à Versailles mais à Fontainebleau, qu'avait eu son père, et que son père avait conservé en se défaisant d'une charge de lecteur du roi qu'il avait eue assez longtemps. C'en est assez maintenant sur ce magistrat, qui à toute force voulait être un homme de qualité et de cour, et qui se faisait souvent moquer de lui par ceux qui l'étaient eu effet , et avec qui il vivait tant qu'il pouvait.
Les passe-ports arrivèrent le premier jour de cette année pour nos plénipotentiaires. Ils eurent incontinent après leur audience du roi , chacun séparément, et partirent l'un après l'autre pour Utrecht, dans les huit premiers jours de cette année. En même temps M. de Vendôme fit tenter par Muret, lieutenant général, le siège de Cardonne, qu'il fallut lever assez promptement avec quelques pertes. L'archiduc avait fait passer cinq ou six
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mille hommes de ses troupes en Catalogne, où il soupçonnait que ce qu'il y avait laissé d'Anglais ne demeurerait pas longtemps. Ce prince avait reçu la couronne impériale à Francfort, et s'en était allé à Vienne, après avoir écrit aux états généraux une lettre violente et pressante pour les détourner de la paix , à laquelle il voyait que tout tendait en Angleterre, où le duc de Mariborough ne se crut plus en sûreté, et obtint de la reine la permission de passer la mer avec la duchesse sa femme, dès qu'ils se virent dépossédés de toutes leurs charges de cour et de guerre, le duc d'Ormont nommé en sa place pour commander les troupes de la reine en Flandre; et peu après, le duc d'Argyle, général des troupes d'Angleterre en Catalogne , eut ordre de leur faire repasser la mer et les ramena en Angleterre.
11 arriva dans tous les premiers jours de cette année un fâcheux dégoût à madame de Mailly, dame d'atours de madame la Dauphine. La dépense de sa garde-robe passait de loin le double de celle de la feue reine ; et avec cela la princesse manquait tellement de tout ce qui fait la commodité, la nouveauté et l'agrément des parures , que le cri en fut public, et que les dames prêtaient journellement à la Dauphine des palatines, des manchons et toutes sortes de colifichets. L'indolence de madame de Mailly laissait tout faire à une de ses femmes de chambre , qui se croyait nièce de madame de Maintenon, parce que sa maîtresse l'était. Desmarets, de plus en plus ancré, avait des prises continuelles avec la dame d'atours sur sa grande dépense, et sur les paiements qu'elle pressait avec hauteur. Il s'en lassa, il en parla à madame de Maintenon et au roi, qui consultèrent la Dauphine. Sa patience et sa douceur s'étaient lassées aussi après des années de silence et de tolérance , tellement que l'administration de la garde-robe lui fut ôtée
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et donnée à madame Cantin , première femme de chambre, et celle de madame de Mailly fut chassée pour s'être trouvée avoir bien fait ses affaires aux dépens de la garde-robe et des marchands. Madame de Mailly cria, pleura, dit qu'on la déshonorait, et tempêta tant auprès de madame de Maintenon , qu'au bout d'une quinzaine on lui rendit quelques sauve-l'honneur;mais le réel et l'autorité sur la garde-robe, elle ne put les rattraper. Elle ne fut plainte de personne; l'excès de la gloire dont elle était lui avait aliéné tout le monde, scandalisé d'ailleurs de voir la Dauphine si mal servie.
Ces premiers jours de Tannée eurent un autre orage intérieur. Madame la duchesse de Berry, qui gouvernait père et mari, donnait toutes sortes de dégoûts à madame sa mère, et se laissait conduire elle-même par une de ses femmes de chambre de beaucoup, mais d'un très-mauvais esprit, qui s'appelait de Vienne, fille de la nourrice de M. le duc d'Orléans , qui la considérait aussi pour l'avoir auparavant trouvée fort à son gré. Feu Monsieur avait eu de la reine-mère un collier de perles dont la beauté et la rareté passaient pour être uniques. Madame la duchesse d'Orléans l'aimait fort et s'en parait souvent. C'en fut assez pour que madame la duchesse de Berry le voulût avoir pour l'ôter à madame sa mère ; et pour la piquer davantage, elle le lui demanda, sûre d'en être refusée, lui dit qu'elle l'aurait bien sans elle, puisqu'il ne lui appartenait pas, mais à M. le duc d'Orléans, de qui en effet elle l'obtint. La scène fut forte entre elles. Madame la duchesse de Berry affecta de porter ce collier et de le montrer à tout le monde. Les choses furent poussées si loin, que Madame en fut parler au roi dans son cabinet. Elle ne se borna pas apparemment au procédé du collier de perles. L'embarras et la brouillerie de la mère et de la fille parurent en public; la fille ne
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put soutenir la colère du roi et se tint au lit, où la Dauphine vint l'exhorter plusieurs fois.
M. le duc de Berry était trop amoureux pour n'être pas aussi affligé qu'elle, et M. le duc d'Orléans ne savait que devenir entre eux. 11 était question de bien pis que des perles. Le roi voulut que la femme de chambre fût chassée, et malmena M. le duc de Berry, qui se hasarda de lui en parler. Cet ordre mit madame la duchesse de Berry hors de toute mesure. Il lui parut un affront que son orgueil ne pouvait supporter , indépendamment de toutes les privations qu'elle trouvait dans cette perte. Mais elle eut beau pleurer, crier, hurler, invectiver père et mari de la sacrifier à leur faiblesse : il fallut obéir , chasser la femme de chambre, aller demander pardon à madame sa mère, à qui elle ne pardonna jamais, et lui rapporter le collier de perles. Madame la duchesse d'Orléans, satisfaite sur le principal , lui fit inutilement des merveilles, lui promit de la raccommoder avec !e roi , et la mena dans son cabinet après le souper deux jours après, parce que le roi voulut lui faire sentir sa disgrâce. Il lui parla en père, mais en roi et en maître, en sorte qu'il ne manqua rien à son humiliation que de pouvoir être intérieurement humiliée. Elle reparut après quelques jours au souper du roi et en public, à son ordinaire, cachant à grand'peine la rage qui la dévorait.
Madame de Saint-Simon, qui se tenait à quartier tant qu'elle pouvait d'un intérieur où il n'y avait qu'à perdre, et qui ne se pouvait régler, ne prit aucune part en toute cette aventure, sinon d'être témoin le moins qu'elle put des larmes et des fureurs. J'en usai de même à l'égard de M. et de madame la duchesse d'Orléans. Depuis ce que j'ai rapporté que M. le duc d'Orléans avait dit à madame sa fille, qu'elle avait si étrangement pris sur moi, je ne mettais presque plus le pied chez elle , et jamais je ne