S4 MÉMOIRES
traient à portes ouvertes ; chacun achetait à l'enchère j on examinait les pièces, on riait , on causait , en un mot un franc inventaire, un vrai encan. Le Dauphin ne prit presque rien, mais il fit quelques présents aux personnes qui avaient été attachées à Monseigneur, et les confondit, parce qu'il n'avait pas eu lieu de les aimer du temps de ce prince. Cette vente causa quelques petites riottes entre la Dauphine et M. le duc de Berry, poussé quelquefois par madame la duchesse de Berry, par l'envie des mêmes pièces. Elles furent même poussées assez loin sur du tabac dont il y avait en grande quantité, et d'excellent, parce que Monseigneur en prenait beaucoup, pour qu'il fallût que M. de Beauvillièr et quelques dames des plus familières s'en mêlassent, et pour le coup la Dauphine avait tort , et en vint même à la fin à quelques excuses de fort bonne grâce.
Le partage de M. le duc de Berry était tombé en litige, parce qu'il avait eu un apanage dont Monseigneur et lui avaient signé l'acte , ce qui opérait sa renonciation à la succession du roi et à celle de Monseigneur, comme en étant déjà rempli d'avance. Cela fut jugé de la sorte devant le roi , qui en même temps lui donna , par une augmentation d'apanage, tout ce qui lui serait revenu de son partage outre le meuble et les diamants. Pendant que tout cela s'agitait , le roi fit hâter le partage et la vente des meubles, dans la crainte que celui de ses deux petits-fils à qui Meudon demeurerait n'en voulût faire usage, et partageât ainsi la cour de nouveau.
Cette inquiétude était vaine. On a vu plus haut qu'il devait être pleinement rassuré là-dessus du côté du Dauphin , et à l'égard de M. le duc de Berry qui n'aurait osé lui déplaire; la suite d'un prince cadet , quand même il aurait usé de Meudon, n'aurait pas rendu la cour moins grosse, surtout dès qu'on s'y serait aperçu que ce n'au-
DE SAINT-SIMON
rait pas été faire la sienne au roi qu'être de ces voyages. Ce prince, qui dans tout son apanage n'avait aucune demeure , désirait passionnément Meudon , et madame la duchesse de Berry encore davantage. Mon sentiment était que le Dauphin lui fît présent de toute sa part ; il vivait de la couronne en attendant qu'elle tombât sur sa tête ; il ne perdait donc rien à ce don ; il y gagnait au contraire le plaisir , la reconnaissance , la bienséance même, d'un bienfait considérable, et plein de charmes pour M. son frère, et pour madame la duchesse de Berry, qui recevrait sûrement un applaudissement universel. M. de Beauvillier, à qui je le dis, ne me surprit pas peu par un avis contraire. Sa raison qu'il m'expliqua fut que rien ne serait plus dangereux que de donner occasion et tentation à M. et à madame la duchesse de Berry d'une cour à part qui déplairait souverainement au roi , et qui tout au plus différée après lui, séparerait les deux frères , et deviendrait la source sinon de discorde, du moins de peu d'union; qu'il fallait que l'aîné jouît de tous ses avantages, que le cadet dépendit toujours de lui ; qu'il valait mieux qu'il fût pauvre en attendant que son frère fût roi pour recevoir alors des marques de sa libéralité , que si , mis prématurément à son aise , il se trouvait alors en état de se passer, conséquemment de mériter peu ses bienfaits; qu'avoir Meudon et ne donner pas le moindre signe d'en vouloir user, serait au Dauphin un moyen sûr de plaire infiniment au roi ; qu'en un mot Meudon convenait au Dauphin , qu'il y avait sa part et son préciput , et celle encore du roi d'Espagne en lui donnant des meubles et d'autres choses en échange , et que si M. le duc de Berry se trouvait y avoir quelque chose , il l'en fallait récompenser en diamants.
Ce raisonnement politique me parut fort tiré et ne put m'entrer dans la tète. Je soutins au Duc la supé- XVlil. a
riorité des bienfaits sur la nécessité à l'égard d'un fils de France ; la bienséance d'adoucir par des prémices solides d'amitié cette grande différence que la mort du père mettait entre les frères , et la totale dont la perspective commençait à se faire sentir ; l'utile sûreté d émousser les semences d'aigreur entre eux, en saisissant l'occasion unique de gratifier un frère avant d'être son roi ; la disproportion de l'avantage idéal d'un côté, très-effectif de l'autre, et celle de l'impression que prendrait le monde d'une conduit sèche, dure, littérale, ou remplie de générosité et de tendresse; l'impuissance de retenir un frère dans sa future cour qu'à défaut de maison ailleurs , que tôt ou tard il lui faudrait bien donner, non comme grâce, mais comme chose de toute nécessité ; l'abondance des moyens, toujours nouveaux, fournis par la couronne , de gratifier un frère qui même était si mal apanagé , et à qui Meudon augmenterait bien plus qu'il ne diminuerait le besoin des grâces, comme on avait vu que Saint-Cloud avait été une source de besoins à Monsieur si prodigieusement apanagé ; et au roi un moyen continuel de le tenir dont il avait si bien su profiter ; enfin , indépendamment du sacrifice de l'usage de Meudon , le Dauphin , établi et soutenu comme il l'était dans l'entière confiance du roi , et ancré déjà par son grandpère dans l'exercice et en la disposition même en partie des affaires, ne manquerait pas d'occasions et de moyens journaliers de lui plaire, et de s'établir de plus en plus dans son cœur , dans son esprit et dans toute l'administration. Il me semblait et il me semble encore que mon raisonnement là-dessus était juste et solide. Aussi devint-il celui de tout le monde ; mais il ne persuada point M. de Beauvillier.
Meudon demeura au Dauphin , et tout ce qui regarda cette succession fut traité avec la même rigueur. Elle ne
DE SAINT-SIMON. «7
fit pas honneur dans le monde, ni un bon effet à M. et madame la duchesse de Berry, à qui je me gardai bien de laisser entrevoir quoi que ce soit là-dessus. Mais il n'était pas indifférent au bien dont il avait peu à proportion de ses charges, et dont il dépensait avec fort peu de mesure , et poussé de plus par madame la duchesse de Berry, haute avec emportement , et déjà si éloignée de cœur du Dauphin, surtout de la Dauphine. Ils se turent sagement, n'imaginèrent pas que le duc de Beauvillier eût aucune part en cette affaire, et ne tardèrent pas à vendre beaucoup de diamants de leur héritage pour remplir les vides que leurs fantaisies avaient déjà creusés daus leurs affaires.