CHAPITRE CCCVI1L
Je vois souvent le Dauphin tête à téte. — Le Dauphin , seul avec moi , surpris par la Dauphine. — Ma situation à lVgard de la Dauphine. — Le mérite de madame de Saint-Simon m'est trèsutile. — Aversion de madame de Maintenon pour moi ; sur quoi fondée.
Je voyais souvent le Dauphin en particulier, et je rendais aussitôt après au duc de Beauvillier ce qui s'y était passé. Je profitai de son avis, et je parlai de tout au prince. Sa réserve ni sa charité ne s'effarouchèrent de rien ; non-seulement il entra aisément et avec liberté dans tout ce que je mis sur le tapis de choses et de personnes, mais il m'encouragea à le faire, et me chargea de lui rendre compte de beaucoup de choses et de gens. Il me donnait des mémoires, je les lui rendais avec le compte qu'il m'en avait demandé; je lui en donnais d'autres qu'il gardait et qu'il discutait après avec moi en me les rendant. Je garnissais toutes mes poches de force papiers toutes les fois que j'allais à ces audiences, et je riais souvent en moi-même, passant dans le salon, d'y voir force gens qui se trouvaient actuellement dans mes poches , et qui étaient bien éloignés de se douter de l'importante discussion qui allait se faire d eux.
Le Dauphin logeait alors dans celui des quatre grands appartements de plain-pied au salon , que la maladie de madame la princesse de Conti , comme je l ai remarqué
Dt SA1NT-S1M0IS.
lors de la mort de Monseigneur, fit rompre pendant le voyage suivant de Fontainebleau, pour y placer un grand escalier, parce que le roi avait eu peine à monter chez elle par les petits degrés tortueux, uniques alors. La chambre du prince était dans cet emplacement ; le lit avait les pieds aux fenêtres ; à la ruelle du côté de Ja cheminée était la porte de la garde-robe obscure par où j'entrais; entre la cheminée et une des deux fenêtres, un petit bureau portatif à travailler; vis-à-vis la porte ordinaire d'entrée, et derrière le siège à travailler et le bureau , la porte d'une autre pièce du côté de la Dauphine; entre les deux fenêtres une commode qui n'était que pour des papiers.
Il y avait toujours quelques moments de conversation avant que le Dauphin se mît à son bureau, et quïl m'ordonnât de m'asseoir vis-à-vis tout contre. Devenu plus libre avec lui, je pris la liberté de lui dire, dans ces premiers moments de conversation debout, qu'il ferait bien de pousser le verrou de la porte derrière lui. Il me dit que la Dauphine ne viendrait pas, et que ce n'étaient pas la ses heures. Je répondis que je ne craindrais point cette princesse seule, mais beaucoup l'accompagnement qui la suivait toujours; il fut opiniâtre et n'en voulut rien faire. Je n'osai l'en presser davantage; il se mit a son bureau et m'ordonna de m'y mettre aussi. La séance fut longue, après laquelle nous triâmes nos papiers. 11 me donna des siens à mettre dans mes poches , il en prit des miens, il en enferma dans sa commode, et, au lieu d'en enfermer d'autres dans son bureau , il en laissa dessus et se mit à causer, le dos à la cheminée, des papiers dans une main et ses clefs dans l'autre. J'étais debout au bureau , y cherchant quelques papiers d'une main et de l'autre en tenant d'autres, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit vis-à-vis de moi. et la Dauphine entra.
Le premier coup d'oeil de tous les trois , car Dieu merci elle était seule , l'étonnement , la contenance de tous les trois ne sont jamais sortis de ma mémoire. Le fixe des yeux et l'immobilité de statue, le silence, l'embarras également dans tous trois, dura plus d'un lent Pater. La princesse le rompit la première. Elle dit au prince, d'une voix très-mal assurée, qu'elle ne le croyait pas en si bonne compagnie , en souriant à lui et puis à moi. J'eus le temps de sourire aussi et de baisser les yeux avant que le Dauphin répondît. « Puisque vous m'y trouvez, madame, lui dit-il en souriant de même, allez-vous-en. » Elle fut un instant à le regarder en lui souriant davantage et lui à elle; elle me regarda après toujours souriant avec plus de liberté que d'abord , lit après la pirouette , sortit et ferma la porte , dont elle n'avait pas dépassé plus que la profondeur.
Jamais je ne vis femme si étonnée; jamais, j'en hasarderai le mauvais mot, je ne vis homme si penaud que le prince, même après la sortie ; jamais homme, car il faut tout dire, n'eut si grand'peur que j'eus d'abord, mais qui se rassura dès que je ne la vis point suivie. Sitôt qu'elle eut fermé la porté : « Eh bien, monsieur, dis-je au Dauphin, si vous aviez bien voulu tirer le verrou? — Vous aviez raison , me dit-il , et j'ai eu tort. Mais il n'y a point de mal, elle était seule heureusement, et je vous réponds de son secret. — Je n'en suis point en peine, lui dis-je, si l'étais-je bien toutefois, mais c'est un miracle de ce qu'elle s'est trouvée seule. Avec sa suite vous en auriez été quitte pour être peut-être grondé, mais moi, je serais perdu sans ressource. » Il convint encore de son tort, et me rassura de plus en plus sur le secret. Elle nous avait pris non-seulement tète à tête, ce dont personne au monde n'avait le moindre soupçon, mais sur le fait, mais, comme on dit, le larcin à la main.
DE SAINT-SIMON
Je compris bien qu'elle ne voudrait pas exposer le Dauphin, mais je craignais la facilité de quelque confidence, et de là la révélation après du secret. Toutefois il fut si bien gardé, ou confié, s'il le fut, à personnes si sûres, qu'il n'en a jamais rien transpiré. Je n'insistai pas davantage. Nous achevâmes, moi d'empocher, le prince de serrer nos papiers. Le reste de la conversation fut court, et je me retirai par la garde-robe, comme j'étais venu , et comme je faisais toujours, où Duchesne seul m'attendait. M. de Beauvillier, à qui je contai l'aventure, en lui rendant compte du travail , en pâlit d'abord , et se remit lorsque je lui dis que la Dauphine était seule. Il blâma fort l imprudence du verrou, mais il me rassura aussi sur le secret.
Depuis cette découverte la Dauphine me sourit souvent, comme pour m'en faire souvenir, et prit pour moi un air d'attention marqué. Elle aimait fort madame de Saint-Simon, et ne lui en a jamais parlé. Moi, elle me craignait en gros, parce qu'elle craignait fort les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, dont les allures graves et sérieuses n'étaient pas les siennes, et qu'elle n'ignorait pas mon intime et ancienne liaison avec eux. Leurs mœurs et leur influence sur le Dauphin la gênaient; l'aversion de madame de Maiutenon pour eux ne l avait pas rassurée; la confiance du roi en eux et leur liberté avec lui, toute timide qu'elle était, la tenaient aussi en presse. Elle les redoutait , surtout M. de Beauvillier sur l'article le plus délicat auprès de son époux, et peut-être auprès du roi ; et elle ignorait, sans qu'on osât le lui apprendre, à quel point il était occupé de la frayeur de ce qu'elle craignait de lui , et qui lui pouvait arriver par d'autres, et de toutes les précautions possibles à sagement prendre pour y barrer tout chemin. Pour moi, qui en étais tout aussi éloigné, et qu'elle n'avait pas lieu d'appréhender