‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la RégenceChapitre 5 sur 27 · MEMOIRE · texte numérisé non relu

MEMOIRE

là-dessus, je n'avais jamais été en aucune familiarité avec elle. Cela ne pouvait guère arriver que par le jeu , et je ne jouais point, très-difficilement par ailleurs , et je ne l'avais point même recherché. Cette liaison des deux ducs et ma vie sérieuse avaient formé en elle, qui était timide, cette appréhension à laquelle madame de Maintenon , qui ne m'aimait pas, avait pu contribuer aussi; mais cela n'allait pas jusqu'à l'éloignement, par d'autres liaisons aussi fort étroites que j'avais avec des dames de sa confiance , comme avait été la duchesse de Villeroy, et comme était madame la duchesse d'Orléans, madame de INogaret et quelques autres; outre qu'elle était légère, et qu'uu éloignement effectif pour moi ne lui aurait pas permis de vouloir faire succéder madame de Saint-Simon à la duchesse du Lude autant qu'elle le ésirait, et de prendre là-dessus tous les devants et tous les tournants pour l'y conduire.

Le Dauphin ne le souhaitait pas moins. 11 ne s'en cacha pas à elle-même , et il y avait pris confiance par l'estime de sa vertu et de sa conduite égale, et amitié par l'agrément et la douceur, surtout la sûreté de sa société, qu'il éprouvait sans cesse dans la familiarité des particuliers et des parties avec madame la duchesse de Bourgogne, de tout temps et beaucoup plus encore depuis le mariage de madame la duchesse de Berry, qui mettant nécessairement madame de Saint-Simon de tout dans leur intrinsèque , avait formé plus d'habitude et leur avait montré un assemblage de vertu , de douceur, de sagesse, de grand sens et de discrétion, qui les charma, dans l'exercice d'un emploi que l'humeur de madame la duchesse de Berry ne rendait pas moins difficile que son tempérament, qui lui conciliait la plus grande considération de cette princesse, et sans aucun soupçon, en même temps que toute l'amitié et la confiance de

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M. le duc de Berry ; et tout cela entretenu par l'estime et la considération très-marquée en tout temps pour elle du roi et de madame de Maintenon , et l'affection générale et la réputation entière qu'elle s'était acquise et entretenue à la cour depuis qu'elle y était, et sans soins, surtout sans bassesses ni rien qui les sentit, et avec beaucoup de dignité , qui , avec l'opinion que le monde avait prise d'elle, la fit toujours singulièrement respecter, et qui dans tous les temps de ma vie m'a été un grand soutien et une puissante ressource.

Je viens de dire que madame de Maintenon ne m'aimait pas. Je ne faisais alors que m'en douter, et cet article mérite de s'y étendre un moment , au hasard de quelque répétition. Il y avait longtemps qu'elle me haïssait, sans que je l'eusse mérité d'elle. Chamillart me l'apprit après la mort du roi , jusqu'à laquelle il ne m'en avait pas laissé soupçonner la moindre chose. Il me dit alors que, lorsqu'il travailla à me racommoder avec le roi et à me remettre dans le train ordinaire de Marly, c'avait été moins lui qu'il avait eu à ramener que madame de Maintenon qu'il avait eue à combattre , jusquelà qu'il en avait eu des prises avec elle et même fortes , sans l'avoir jamais pu faire revenir sur moi, ni tirer d'elle contre moi que des lieux communs et des choses générales, tellement qu'il avait eu par là toutes les peines du monde et fort longtemps à travailler du côté du roi, et à l'emporter enfin et de mauvaise grâce par complaisance pour lui , parce que madame de Maintenon fut toujours et constamment contraire. Chamillart n'avait pas voulu me révéler ce secret par fidélité et par modestie, peut-être aussi pour ne me jeter pas dans une peine et dans un embarras où il ne voyait point de remède , et me l'avoua enfin quand il n'y eut plus rien de tout cela à ménager. Cette tardive découverte, lors-

qu'elle ne pouvait plus servir à rien , me fit voir que mes soupçons ne m'avaient pas trompé, encore qu'ils n'allassent pas jusqu'à ce que j'appris alors.

Je m'étais douté que M. du Maine, à bout enfin de ses incroyables avances envers moi, dont j'ai parlé, et outré de n'avoir pu parvenir à me lier, non pas même à m'apprivoiser avec lui, m'avait secrètement regardé comme son ennemi et dangereux pour son rang , que j'avais jugé être l'objet de ses infatigables et incompréhensibles recherches et de celles de madame la duchesse du Maine; et que dans ce sentiment il avait inspiré à madame de Maintenon cet éloignement que je sentais , et que Chamillart m'apprit enfin être une véritable haine. Je n'avais personne auprès d'elle , je n'avais jamais songé à m'approcher d'elle; rien de si difficile que son accès, nulle occasion ne m'en était née , et , pour ne rien retenir, je ne m'en souciai jamais , parce que ce qu'elle était et force choses qu'elle faisait me donnaient pour elle un extrême éloignement. Mon intime liaison avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier d'une part, avec M. le duc d'Orléans de l'autre , avec le chancelier encore , ne lit dans la suite qu'augmenter pour moi les mauvaises dispositions de cette étrange fée , et sûrement ses mauvais offices , auxquels je ne comprends pas comment j'ai pu échapper, et à ceux de Nyert , de Bloin , et des valets principaux , tous à M. du Maine, et sur lesquels j'étais averti et défendu souvent par Maréchal. Je ne puis donc comprendre encore d'où m'est venue , et moins encore comment a pu subsister constamment la considération , même personnelle, que le roi m'a toujours montrée, depuis l'audience que Maréchal m'en procura jusqu'à sa mort, ni comment il a tenu à un intérieur si intime et qui m'était si contraire, et dans les crises qu'on a vues depuis cette audience, et dans celles qu'on verra dans la

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suite. Quelquefois il se piquait de caprice en de certaines choses contre madame de Maintenon. M. du Maine, timide et réservé , laissait à elle et aux valets à me nuire. Je n'ai jamais su qu'il m'eût desservi auprès du roi expressément et à découvert. Il n'allait jamais qu'entre deux terres, et on verra qu'il me ménagea toujours personnellement en tout ce qui put marquer son extrême envie de me raccrocher, et sa patience sans mesure à ne se lasser point de son peu de succès avec moi.

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