CHAPITRE CCCXI
Je raccommode sincèrement et solidement le duc de Beauvillier et le chancelier. — Famille et mort du prince de Nassau, gouverneur de Frise. — Mort de Penautier, quel il était. — Mort du duc de Lesdiguières, qui éteint ce duché-pairie,. — 9,000 liv. de pension sur Lyon au duc de Villcroy. — Mort de Pelletier, ci-devant ministre et contrôleur général. — Mort de Phelypeaux, conseiller d'état et frère du chancelier. — Mort de Serrant et du chevalier de Maulevrier. Leurs familles. — Mort de la princesse de Furstemberg. Sa famille , son caractère. Maison de son mari. Le tabouret lui est accordé tard par adresse. — Mariage du chevalier de Luxembourg avec mademoiselle d'Harlay. — Mort du cardinal de Tournon. — Mort et caractère du maréchal de Bouf fiers . — Danger que j'y cours. — Triste lin de vie. — Horreur des médecins. — Générosité de la maréchale de Boufflers qui accepte à peine une pension du roi de 42,000 liv.
Dès que nous fûmes à Fontainebleau , je songeai de plus en plus comment je pourrais réussir à une réconciliation sincère du duc de Beauvillier et du chancelier; je continuais à parler au premier du fils, sans jamais lui nommer le père , et je lui faisais valoir sa conversion par la soumission qu'il montrait entière à tout ce que je lui portais de sa part. J'en vis le duc si satisfait, que je crus qu'il était temps de le sonder tout à fait, pour réassurer de voir rester le fils en place, dont j'avais bien de grandes espérances, mais non encore la pleine
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certitude que Je désirais. Je l'exécutai dans une conférence, dans la galerie des Cerfs; le duc en avait une clef, on y entrait du bas de son degré, et c'était là d'ordinaire qu'il aimait à parler tête à tête en se promenant, sans crainte d'être interrompu. Après quelques propos sur Pontchartrain , j'en tirai ce mot décisif, que , si Pontchartrain devenait praticable , il opinait à le laisser en place puisqu'il y était , plutôt même qu'y en mettre un autre meilleur que lui , pour éviter un déplacement. Je remerciai extrêmement M. deBeauvillier, et je le confirmai de mon mieux dans une résolution pour laquelle j'avais tant labouré. Sûr alors que Pontchartrain avait échappé au danger, et qu'en continuant de se conduire à l'égard du duc comme il faisait, et comme la frayeur l'empêcherait d'y broncher, il n'avait plus à craindre, et devait sou salut au duc de Beauvillier, je crus que c'était le moment d'essayer de frapper le grand coup que je méditais; mais je compris que si la réconciliation était possible , ce ne serait qu'en la forçant , et , pour ainsi dire , malgré l'un et l'autre.
Le duc était trop justement ulcéré , et sentait trop ses forces pour vouloir ouïr parler du chancelier; et celui-ci trop outré de voir toute la faveur et l'autorité, sur lesquelles il avait si raisonnablement compté sous Monseigneur, passées par la mort de ce prince au duc de Beauvillier, et qu'il jouissait déjà d'avance d'une grande partie, pour souffrir d'entendre parler de l'humiliation de se courber devant cet homme qu'il s'était accoutumé à attaquer et à haïr, et consentir à lui faire des avances.
Plein de mon idée, j'allai une après-dînée à la chancellerie, oiril logeait , à heure de l'y trouver seul et de n'être pas interrompu. 11 avait un petit jardin particulier le long de son appartement et de plain-pied , qu'il appelait sa Chartreuse , et qui y ressemblait en effet , où il XVIII. 4
aimait à se promener seul , et souvent avec moi tête à tête. Dès qu'il me vit entrer dans son cabinet, ii me mena dans ce petit jardin , affamé de causer depuis notre longue séparation de Marly, et il ne faisait que d'arriver à Fontainebleau où je ne l'avais vu qu'un soir ou deux avec du monde. Là, après une conversation vague , assez courte , de gens qui effleurent tout parce qu'ils ont beaucoup à se dire , je lui demandai , à propos du travail des ministres chez le Dauphin , et de la grandeur nouvelle du duc de Beauvillier dont il était fort affecté, s'il savait tout ce qui s'était passé à Marly, et si son fils lui en avait rendu compte. Sur ce qu'il m'en dit, et qui n'avait nul traita son fait, je regardai le chancelier en lui demandant s'il ne lui avait rien appris de plus particulier et de plus intéressant. Il m'assura que non , avec curiosité de ce que je voulais dire. « Oh î bien donc, monsieur, repris-je, apprenez donc ce que votre éloignement continuel de Marly et votre passion pour Pontchartrain, d'où vous voudriez ne bouger, vous fait ignorer, et à quoi peut-être cette conduite vous expose : c'est que M. votre fils a été au moment d'être chassé. — Hélas ! me répondit-il en haussant les épaules, à la conduite qu'il a et aux sottises qu'il fait tous les jours, c'est un malheur auquel je m'attends à tous instants.» Puis se tournant vers moi d'un air fort agité : « Mais contez-moi donc cela, ajouta-t-il, et à quoi il en est. » Je lui dis le fait, et tout ce que je crus le plus capable de l'effrayer, mais en prenant garde de lui rien montrer qui le pût faire douter le moins du monde du duc de Beauvillier, et le laissant au contraire dans l'opinion de l'effet de leur haine et de son nouveau crédit, qu'il exhala vivement et à plus d'une reprise.
Je le tins longtemps entre deux fers , comme en effet son fils y avait été longtemps , et lui dans l'impatience
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de la conclusion et de savoir où en était son fils , et je fis exprès monter cette impatience jusqu'à la dernière frayeur. Alors je lui dis qu'il était sauvé ; que pour cette fois il n'avait plus rien à craindre, et que j'avais même lieu de croire qu'il pouvait être soutenu par qui l'avait sauvé. Voilà le chancelier qui respire, qui m'embrasse, et qui me demande avec empressement qui peut être le généreux ami à qui il doit le salut de sa fortune. Je ne me pressai point de répondre pour l'exciter davantage , et revins à l'extrême et imminent péril dont la délivrance était presque incroyable. Le chancelier à pétiller, et à me demander coup sur coup le nom de celui à qui il devait tout, et à qui il voulait être sans mesure toute sa vie. Je le promenai encore sur l'excès de l'obligation et sur les sentiments qui lui étaient dus par le chancelier et par toute sa famille ; et , comme il me demanda de nouveau qui c'était donc, et si je ne le lui nommerais jamais, je le regardai fixement et d'un air sévère, qui m'appartenait peu avec lui , mais que je crus devoir usurper pour cette fois : « Que vous allez être étonné, lui dis-je, de l'entendre ce nom que vous devez baiser; et que vous allez être honteux! Cet homme que vous haïssez sans cause , que vous ne cessez d'attaquer partout, M. de Beauvillier enfin, en haussant la voix et lui lançant un regard de feu, est celui à qui il n'a tenu, en laissant faire, que votre fils n'ait été chassé, et qui Ta sauvé et raffermi de plus dans sa place. Qu'en direzvous, monsieur? ajoutai -je tout de suite. Croyezmoi, allez vous cacher. — Ce que j'eu dirai, répondit le chancelier d'une voix entrecoupée d'émotion , c'est que je suis son serviteur pour jamais, et qu'il n'y a rien que je ne fasse pour le lui témoigner : » puis me regardant et m'embrassant avec un soupir : « C'est bien là votre ouvrage, je vous y reconnais ; eh ! combien je le sens!
mais cela est admirable à M. de Beauvillier au poiot où il est, et au point où nous sommes ensemble. Je vous conjure de l'aller trouver, de Ini dire que je me jette à ses pieds , que j'embrasse ses genoux , que je suis à lui pour toute ma vie; mais auparavant je vous conjure de me raconter tout ce détail dont vous ne m'avez dit que le gros. »
Alors je n'en fis plus de difficulté : je lui fis le récit fort étendu de ce que j'ai cru devoir resserrer ici sans plus ménager le secret que M. de Beauvillier m'avait imposé, et par moi ensuite à Pontchartrain, lorsqu'il voulut après que je lui parlasse de sa part. Ce récit trèsexact, mais appuyé et circonstancié avec soin , jeta le chancelier dans une honte, dans une confusion, dans un repentir, dans une admiration, dans une reconnaissance dignes d'un homme de sa droiture et de son esprit. Il redoubla les remercîments qu'il me fit d'un service si signalé que j'avais rendu à lui et à son fils, alors que j'en étais si mécontent, mais qu'il fallait qu'il s'en souvînt toute sa vie , et passât partout par où je voudrais. Je répondis au chancelier qu'à mon égard ce n'était là au sien que le paiement de mes dettes, mais qu'il devait porter toute sa gratitude vers le duc de Beauvillier, qui n'ayant reçu de lui qu'aigreurs et procédés fâcheux , et souvent même de son fils encore , le sauvait néanmoins par pure générosité, par effort de religion , sans y être obligé le moins du monde, n'ayant qu'à se taire pour le laisser périr, et dans un temps encore où il fallait avouer qu'il n'avait , et que, selon toute apparence humaine, il n'aurait jamais aucun besoin de lui ni de son fils .
Le chancelier convint bien franchement qu'il n'aurait jamais pensé trouver là son salut, se livra de même à toute la honte que je voulus encore lui faire de ses préventions et de ses manières à l'égard de M. de Beauvil-
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lier, ajouta de nouveau qu'il voulait être pour jamais à lui et sans mesure, et qu'il lui tardait qu'il le sût par lui-même. Je le priai de suspendre jusqu'à ce que j'eusse préparé le duc à la révélation de son secret , et , ce que je ne lui dis pas, à vouloir bien recevoir son hommage et se raccommoder avec lui. Il me conjura de n'y perdre pas un moment de protester au duc qu'il était à lui sans réserve ; qu'il le suppliait de trouver bon que son opinion au conseil lui demeurât libre en choses graves, mais qu'à cela près , il se rangerait toujours à son avis toutes les fois que cela lui serait possible ; qu'il n'y manquerait jamais dans les choses qui ne seraient pas vraiment importantes , et que si , dans celles qui le seraient, il ne pouvait pas toujours se ranger à son avis , il dirait le sien tout uniment , sans jamais contester ni disputer avec lui; qu'enfin, il verrait, par toute sa conduite, combien exactement il remplirait ses engagements , et combien en tout genre son dévouement et sa reconnaissance seraient fidèles et entiers.
J'allai de ce pas chez le duc de Beauvillier, à qui je racontai sans détour toute la conversation que je venais d'avoir. Il rougit , et me demanda avec quelque petite colère qui m'en avait prié. Je lui repartis que c'était moi-même; que je ne lui dissimulais pas que mon désir, et enfin mon dessein, avait toujours été de le raccommoder avec le chancelier, dont le péril troublait toute la joie de ma vie. Un peu de courte, mais de vive paraphrase que j'ajoutai en même sens, calma le duc jusqu'à me savoir bon gré , non de la chose , mais du sentiment qui me l'avait fait faire. Je lui lis comprendre tout de suite assez aisément que, bien loin qu'il y allât le moins du monde du sien dans la situation où il se trouvait, une générosité si gratuite et si peu méritée lui enchaînait le chancelier et son tils, par une obligation
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de nature à ne pouvoir jamais s'en séparer, lui épargnait la peine d'achever de perdre l'un , et de continuer nécessairement par travailler à la perte de l'autre, que je ne regardais le fils que comme accessoire; mais qu'une fois sincèrement réuni avec le père, j'étais persuadé qu'il y trouverait des ressources qui le soulageraient en tous temps, et qui deviendraient fort utiles à l'état. Le duc tout à fait radouci me chargea de compliments modestes pour le chancelier, et de lui dire qu'il était bien aise de montrer à lui et à son fils combien ils s'étaient mécomptés sur lui ; que les engagements qu'il voulait prendre pour le conseil étaient trop forts ; qu'il était juste que tous deux y conservassent leur liberté entière; que l'aigreur et la chaleur étaient les seules choses à y retrancher ; et qu'il l'assurait aussi qu'il y serait toujours le plus qu'il le pourrait favorable à ce qu'il jugerait qui lui pourrait être agréable.
Tout de suite j'exigeai du duc et aussitôt après du chancelier, qu'en mettant à part toute prévention réciproque sur les affaires concernant Rome et la matière du jansénisme , ils en parleraient mesurément au conseil , en y disant néanmoins tout ce qui ferait à l'affaire et à leur sentiment, mais de façon à se marquer réciproquement leur considération mutuelle, jusque dans ces choses qui les touchaient si fort tous deux et d'une manière si opposée. J'en eus parole de tous les deux et de bonne grâce, et tous deux l'ont toujours depuis tenue fort exactement. Je me gardai bien de rendre au chancelier la manière dont j'avais été reçu d'abord du duc de Beauvillier ; je lui dis tout le reste. Il pétillait de sceller lui-même cette grande réconciliation avec lui ; mais le duc, toujours et quelquefois trop plein de mesures, voulut un délai de dix ou douze jours sans que j'en visse la raison. Je soupçonnai qu'ayant été pris au dépourvu , et
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comme par force , il crut avoir besoin de ce temps pour se dompter entièrement sur le chancelier, et ne rien faire de mauvaise grâce. Le chancelier toutefois ne s'en douta point , mais son impatience le porta à me prier de demander en grâce au duc de trouver bon qu'au premier conseil il profitât de ce petit passage long et noir qui avait d'un côté la chambre du premier valet de chambre en quartier, et de l'autre une vaste armoire, et qui était l'unique entrée de l'antichambre dans la chambre du roi , et que là, comme passant presque ensemble, il le serrât, lui prit la main, et lui exprimât au moins par ce langage muet ce qu'il n'avait pas encore la liberté de lui dire. Le duc y consentit, et cela fut exécuté de la sorte.
Au bout de dix ou douze jours, M. de Beauvillier me chargea d'avertir le chancelier qu'il irait chez lui le lendemain après dîner avec le duc de Chevreuse qui avait à lui parler, et, ce qui me surprit fort, de le prier de ne lui rien témoigner devant ce tiers à qui toutefois il ne cachait rien , et qui était ami particulier du chancelier ; il ne voulut pas non plus que je m'y trouvasse. La visite ne se passa que civilement, quoique avec plus d'onction qu'il n'y en avait eu jusque-là entre eux. Quand elle fut finie, le duc de Beauvillier pria le duc de Chevreuse de le laisser seul avec le chancelier. Alors se firent les remercîments d'une part, les embrassades et les protestations de toutes les deux d'une amitié sincère. Le chancelier ne feignit point de s'avouer vaincu de tous points, et l'obligé de toutes les sortes. Ils se remirent pour abréger à tout ce que je leur avais dit de la part de l'un à l'autre ; ils convinrent que leur réconciliation demeurerait secrète pour éviter les discours et les raisonnements; et ils se séparèrent extrêmement contents l'un de l'autre. Le duc de Chevreuse attendait son beau-frère
avec qui il s'en alla, et le chancelier avait mis ordre à être trouvé seul, et qu'il ne se trouvât personne chez lui pendant leur visite. Le duc et le chancelier me rendirent tous deux ce qui s'y était passé, et tous deux me prièrent que leur commerce continuât à passer par moi. Tous deux aussi me rendirent longtemps comment les choses se passaient entre eux au conseil.
Le chancelier et sa femme ne tarissaient point de remercîments avec moi. Pontchartrain , souple par la nécessité dont je lui étais, par crainte et par honte, ne me dit pas un mot de la capitainerie garde-côte de Blaye , ni moi à lui. J'en admirai la ténacité, et j'avais beau jeu alors de lui faire quitter prise, mais je n'en voulus pas faire la moindre mention, ni leur laisser croire qu'un si petit objet eût pu entrer pour rien dans le projet du pénible ouvrage que je venais d'exécuter. Son succès me donna la joie la plus sensible et la plus pure ; et j'ai eu celle que cette amitié de mes deux plus intimes amis a duré vraie, fidèle, entière, sans lacune et sans ride tant qu'ils ont vécu. Madame de Beauvillier en fut fort aise, et me le témoigna, M. et madame de Chevreuse beaucoup aussi, à qui M. de Beauvillier ne le cacha pas. Le monde ignora longtemps cette réconciliation. Les manières si changées au conseil de ces deux personnages ouvrirent enfin les yeux aux autres ministres, et lentement après aux courtisans. L'érection nouvelle de Chaulnes, postérieure à tout ceci de trois mois, fut prise quelque temps pour la cause du raccommodement dont ils ne s'aperçurent que longtemps après ; mais à la fin tout se sait en vieillissant, et on découvrit la véritable origine. Je ne pus en faire un secret au premier écuyer, après ce qui s'était passé entre lui et moi là-dessus. La réconciliation s'était consommée dans les quinze premiers jours de Fontainebleau; son séjour d'Arminvil-
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liers lui en différa la joie jusque vers la lin du voyage.
Le prince de Nassau, gouverneur héréditaire des provinces de Frise et de Groningue, se noya au passage du Mordick. La pluie le rendit paresseux de sortir de son carrosse, et de passer dans un autre bâtiment que celui où ort l'embarqua. Les chevaux s'effrayèrent et causèrent tout le désordre. Il n'y périt que deux ou trois personnes avec lui. Il avait pris le nom de prince d'Orange depuis la mort du roi Guillaume qui l'avait fait son héritier de tout ce qu'il avait pu. Le pensionnaire Heinsius, toutpuissant en Hollande , et la créature la plus affidée et dévouée au roi Guillaume, le voulait faire stathouder de la république. Il était bien fait, spirituel, appliqué, affable, aimé; il promettait infiniment pour son âge; il avait épousé la sœur du landgravde d'Hesse-Cassel , depuis roi de Suède. Il la laissa grosse d'un fils unique, qui porte aussi le nom de prince d'Orange, qui a épousé une fille du roi Georges II d'Angleterre , qui est bossu et fort vilain , mais qui a beaucoup d'esprit et d'ambition, et qui n'oublie rien pour arriver au stathoudérat de la république, dont néanmoins il paraît encore assez éloigné.
Penautier mourut fort vieux en Languedoc : de petit caissier il était devenu trésorier du clergé, et trésorier des états de Languedoc , et prodigieusement riche. C'était un grand homme, très-bien fait , fort galant et fort magnifique, respectueux et très-obligeant ; il avait beaucoup d'esprit, et était fort mêlé dans le monde ; il le fut aussi dans l'affaire de laBrinvillierset des poisons, qui a fait tant de bruit , et mis en prison avec grand danger de sa vie ; il est incroyable combien de gens et des plus considérables se remuèrent pour lui, le cardinal Bonzi à la tète, fort en faveur alors, qui le tirèrent d'affaire. Il conserva longtemps depuis ses emplois et ses amis, et
quoique sa réputation eût fort souffert de son affaire; il demeura dans le monde comme s'il n'en avait point eu. Ii est sorti de ses bureaux force financiers qui ont fait grande fortune. Celle de Crosat, son caissier, est connue de tout le monde.
Le duc de Lesdiguières mourut à Paris à quatrevingt-cinq ans, sans enfants, et en lui fut éteint ce duchépairie. C'était un courtisan imbécile, frère des duc et maréchal de Créquy qui n'étaient rien moins. J'en ai parlé sous le nom de Canaples qu'il portait lors du voyage de la maison de madame la duchesse de Bourgogne au devant d'elle à Lyon où il commandait, et à l'occasion de son mariage. Sa femme, qui tenait beaucoup de l'esprit des Mortemart, eut la sottise de le pleurer. On se moqua bien d'elle : « Que voulez-vous , dit-elle, je le respectais comme mon père, et je l'aimais comme mon fils. » On s'en moqua encore davantage, elle n'osa plus pleurer. Elle avait passé sa vie dans une grande contrainte avec madame de Montespan ; ce mari la contraignait encore davantage; avec tout son esprit elle se trouva embarrassée de sa liberté. Il avait 9,000 livres de la ville de Lyon que le roi donna au duc de Villeroy. Canaples, cousin germain des Villeroy, avait eu par eux le commandement de Lyon , après l'archevêque de Lyon , frère du vieux maréchal de Villeroy, qui lui avait fait donner 12,000 liv. par la ville. Canaples les eut en lui succédant. On l'ôta à force d'imbécillités. Le maréchal de Villeroy fit mettre Rochebonne à sa place avec \ ,000 écus, et c'est les 9,000 livres qui furent laissées à Canaples qu'eut le duc de Villeroy.
M. Pelletier, qui avait été ministre et contrôleur général des finances, mourut à Paris à plus de quatrevingts ans. J'ai suffisamment parlé de lui lorsde sa belle retraite, qu'il soutint admirablement. Il avait une grosse
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pension , voyait le roi quelquefois par les derrières qui le traitait toujours avec beaucoup d'estime et d'amitié , et dont il a obtenu tout ce qu'il a voulu depuis sa retraite, et les établissements les plus considérables dans la robe pour sa famille.
Le chancelier perdit aussi son frère accablé d'apoplexies, qu'il aimait fort quoique ce ne fut pas un grand clerc , mais un fort honnête homme, extrêmement riche par sa femme. Son frère l'avait fait intendant de Paris qu'il n'était plus, et conseiller d'état. Il laissa des enfants que leur richesse ni leur parenté n'ont pu sauver de leur peu de mérite et de la dernière obscurité.
Le vieux Serrant mourut aussi extrêmement vieux , dans sa belle maison de Serrant en Anjou, où il était retiré depuis longues années. 11 avait été maître des requêtes et surintendant de Monsieur. Il était Bautru , bourgeois de Tours , extrêmement riche , oncle et beaupère de Vaubrun. grand-père de l'abbé de Vaubrun et de la duchesse d'Estrées. Son petit-fils, le chevalier de Maulevrier-Colbert par son autre fille, mourut en même temps de la petite-vérole, fort aimé, estimé et regretté à la guerre où il s'était fort distingué , et était devenu maréchal de camp fort jeune; son père était frère de M. Colbert, mort étrangement, chevalier de l'ordre, de douleur ne n'être pas maréchal de France qu'il méritait. M. de Louvois, pour l'en empêcher, ne pouvant pis, lui lit donner l'ordre en 1688.
En même temps mourut aussi la princesse de Furstemberg. On a vu , plus haut , qui était son mari qui fut le dernier de sa maison des premiers et des plus anciens comtes de l'empire, et dont le père en avait été fait prince , qui était frère de l évèque de Strasbourg et du cardinal de Furstemberg. La princesse de Furstemberg était fille unique et fort riche de Ligny, maître des re-
quêtes et de la sœur de la vieille Tambonneau et de la mère du duc et du cardinal de Noailles. Elle avait été extrêmement jolie , faite à peindre , et quoique boiteuse, dont elle ne se cachait point, elle avait été une des meilleures danseuses de son temps. C'était la meilleure et la plus aimable femme du monde dont elle était extrêmement et d'une naïveté très-plaisante. Elle était amie intime de la duchesse de Foix , et logeait et couchait à Versailles avec elle. Un soir que madame de Foix s'était amusée fort tard à jouer chez M. le Grand , elle trouva la princesse de Furstemberg couchée, qui d'une voix lamentable lui dit qu'elle se mourait, et que c'était tout de bon. Madame de Foix s'approche, lui demande ce qu'elle a, l'autre dit qu'elle ne sait, mais que depuis deux heures qu'elle est au lit, les artères lui battent, la tête lui fend, et qu'elle a une sueur à tout percer, qu'enfin elle se trouve très-mal, et que le cœur lui manque. Voilà madame de Foix bien en peine, et qui de plus, n'ayant point d'autre lit, va par l'autre ruelle pour se coucher au petit bord ; en se fourrant doucement pour ne pas incommoder son amie , elle se heurte contre du bois fort chaud ; elle s'écrie, une femme de chambre accourt avec une bougie , elles trouvent un moine dont on avait chauffé le lit que la Furstemberg n'avait point senti , et qui par sa chaleur l'avait mise dans l'état où elle était. Madame de Foix se moqua bien d'elle et toute la cour le lendemain.
Je ne sais comment un Allemand de la naissance de son mari l'avait épousée. Il la planta là quelques années après et s'en retourna en Allemagne, où il devint le premier ministre de l'électeur de Saxe , et gouverneur en plein de l'électorat quand ce prince fut en Pologne. Sa femme n'avait jamais été assise, ni prétendu à l'être. Le cardinal de Furstemberg, fort en faveur, prétexta que
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son neveu la demandait. Elle fit longtemps ses paquets et ses adieux : sur le point de partir, le cardinal de Furstemberg témoigna au roi sa douleur de la situation de son neveu avec sa femme , qu'il n'avait osé mener en Allemagne à cause de la mésalliance; que ses occupations l'empêchaient de se mêler de ses affaires domestiques ; que sa maison s'éteignait ; que ces raisons le forçaient de la faire venir auprès de lui pour ne plus revenir en France; que ce lui serait une grande consolation , et à son neveu un grand moyen de bien faire recevoir sa femme, si en partant d'ici le roi lui voulait faire la grâce de la faire asseoir à son souper; qu'il ne le demandait qu'en prenant congé , et pour une fois unique. Le roi , accoutumé à ne rien refuser à un homme qui l'avait si bien servi, et avait tant et si dangereusement souffert pour lui, l'accorda à cette condition. Elle s'assit donc, mais se garda bien de prendre congé. Le voyage parut différé. Incontinent après, Monsieur, qui l'aimait fort, excusa le délai, et représenta au roi en même temps que ne pas continuer le tabouret jusqu'au départ était pis que de l'avoir refusé; le cardinal de Furstemberg de son côté, que sa nièce, après avoir eu cet honneur, ne pouvait plus paraître à la cour sans qu'il lui fût continué , et que si elle n'y venait plus son mari la croirait chassée, et que cela les brouillerait. Avec tout ce manège le tabouret lui demeura, le voyage s'éloigna, puis s'évanouit par insensible transpiration. Elle demeura le reste de sa vie à Paris, et à la cour assise. Elle n'eut point de garçons, ni sa fille aînée d'enfants du prince d'Isenghien qu'elle laissa bientôt veuf. Sa seconde fille avait épousé Seignelay, comme on l'a vu en son temps, dont une fille unique très-riche qui a épousé le duc de Luxembourg , petit-fils du maréchal ; et sa troisième, le comte de Lannois en Normandie.