CHAPITRE DLXVIll
Gopdiiiie énorme de MauleTrier avec moi bien pourpeosée et bien eiéeuiée. <— Gnet-apens en pleine cérémoaie de la signature. •—Ma c-ondaite pour y précéder, comme je fais, le nonce et le majordome major du roi sans le blesser. — Signature solennelle do contrat du futur mariage du roi et de Tinfante. — Le prince des Asturies cède partout à Pinfante depuis la déclaralion de son futur mariage. — Je me maintiens adroitement en la place que j'avais prise. — DifGcoltc poliment agitée sur la nécessité ou non d'un instrument en français. — — Scélératesse de Maulevrier. — Comment je la déjoue. — Autre bonté à Maulevrier cbez Grimaldo. — Politesse de ce ministre. — Facilité pleine de bonté du roi d'Espagne. — Ma conduite égale avec Maulevrier et mes motifs. — Conclu- •ioD de mon désistement d'un instrument en français.
L'iBStrament des articles avait été signé double ; un en espagnol, l'autre en français. Gela m'avait persuadé qu'il en serait de même de l'instrument du contrat de mariage. Il n'y avait rien ni pour ni contre dans mon instruction, comme il n'y en avait rien non plus sur Tlnstrument des articles, et le cardinal Dubois ne m'avait rien dît là-dessus, ni moi pensé à lui en faire question. J'en parlai dès les premiers jours à Maulevrier, qui ne douta pas un moment des deux instruments ; ce qui me confirma encore dans cette persuasion. Je ne savais pas uo mot d'espagnol , Maulevrier et Robin, son mentor, dont je dirfii un qiot dans la suite^ le savaient fort bien.
t9ê M&N0I11ES
Maulevrfer s'était donc chargé da changemeol^âfire dans la préface du contrat de roariage, lorsque j'eus obtenu qu'il n*y aurait point de commissaires, et que le roi et la reine d'Espagne le signeraient eux-mêmes. Maulévrier avait fait ce changement, il Tavait montré àGrimaldo, tous deux me dirent qu*il était bien, ce n'était qu'une affaire de style : dès lors que j'étais assuré que leurs majestés catholiques signeraient elles-mêmes, je m'en reposai sur ce qu'ils m'en dirent, et en effet il était bien. Ils m'en promirent une copie en français. Je convins avec Maulevrier qu'il porterait à la signature du contrat de mariage les deux copies de ce même contrat, l'une espagnole qu'il lirait tout bas à mesure que le contrat en espagnol serait lu tout haut pour le coilationner ainsi lui-même, et que j'en ferais autant de la copie française à mesure que le contrat en français serait lu tout haut pour être ensuite signés l'un et l'autre également.
Dès avant d'aller le matin à l'audience, je lui parlai de ces mêmes copies ; il me dit qu'elles n'étaient pas encore faites, mais qu'elles le seraient avant le dtner. Comme il s'opiniâtra à s'en aller dtner chez lui, je le priai de m'envoyer la copie française, il me le promit et 8*en alla< Pendant le diner, qui fut long chez moi, j'envoyai deux fois chercher ces copies : il me manda la dernière qu'il les apporterait : prêt à partir, et l'heure pressant, j'envoyai un homme à cheval chez lui ; il me fit dire par lui que j'allasse toujours et qu'il se trouverait au pahiis. Cette réponse me parut singulière pour une cérémonie aussi solennelle : véritablement ses deux seuls carrosses et sa médiocre livrée de cinq ou six personnes ne pouvaient donner ni ôter grand lustre à mon cortège, mais ce procédé me surprit fort sans en rien témoigner.
DE SAINT^SmOlN. Ut
Dans rembarras où la méchaneeté da cardinal Dubois m-avait mis sur le nonce et le majordome majori tel qu'on Ta vu ci-dessus en son lieu, j'avais affecté de rendre infiniment à l'un et à Tautre, toutes les fois que je les avais rencontrés et visités, pour leur ôter toute idée que j imaginasse de les précéder, quand je les prêt céderais effectivement ; je pensai que les précéder effec^ tivement et nettement Tun ou lautre serait une entre'; prise que je ne pourrais soutenir. La place du grand maître, à cette signature, était derrière le fauteuil du roi, un peu à la droite pour laisser place au capitaine des gardes en quartier ; m y mettant, c'était prendre sa place, y intéresser le capitaine des gardes, jeté plus loin, et conséquemment ce qui devait être de suite. Celle du nonce était à côté du roi, le ventre au bras droit de son fauteuil; la prendre, c'était le repousser hors du bras du fauteuil, contre le bout de la table, et. sûrement il ne Taurait pas souffert non plus que le majordome miyor pour la sienne. Je résolus donc de hasarder un milieu ; de tâcher de me fourrer au haut du bras droit du fauteuil, un peu en travers pour ne prendre nette* ment la place ni de Tua ni de l'autre, mais de les. écorner toutes les deux pour m'en faire une, et de couvrir cela d'un air d'ignorance et de simplicité d'une part, et de l'autre, d'empressement, de joie, de curiosité, d'engouement de courtisan qui veut parler au roi et l'entre* tenir tant qu'il sera possible : ce fut aussi ce que j'exécutai eu apparence niaisement, et en effet très-beureasement. L'inconvénientétait deMaulevrierqul devait être naturellement à côté de mol. Je ne crus pas lui devoir la confidence de ce que je me proposais, et je résor lus, pour confirmer mon ignorance, de le laisser tirer d'affiûre comme 11 pourrait sans y prendre part^ pourvu que je m'en tirasse moi-même dans un pas si délieatv
OÙ eetAonnéte homme de Dubois avait bien compté mé perdre d'ane façon oa d'aoe autre.
Dana cette inquiétude de place et dHnatruments, Je partis, conduit par don Gaspard Giron, dans le carrosse du roi, et le même cortège que j'avais eu le matin pour mon audience solennelle, moi sur le derrière, doo Gaspard seul, vis-à-vis de moi, parmi les acclamations de Joie de la foule des mes et des fenêtres, remplies comme elles ravalent été le matin. Je trouvai le palais rempli de tout ce qui était à Madrid de quelque considération. Tous les grands avaient été mandés, le nonce, Tarchevéque de Tolède, le grand inquisiteur et les secrétaires d'état et le père d'Aubenton. Le salon, entre celui des miroirs et celui des grands où la cérémonie s'allait faire, était rempli à ne pouvoir s'y tourner. Dans mon dessein. Je me coulai peu à peu parlant aux uns et aux autres tout auprès de la porte du salon des miroirs, et je m'y tins causant avec ce qui s'y trouva à portée; l'attente dura bien trois quarts d'heure et m'ennuya fort dans cette foule avec ma double inquiétude. Enfin la porte s'ouvrit, et le roi parut avec la reine, et derrière eux l'infante et les infants.
Dès la porte, Je me mis à parler au roi, marchant à côté de lui. Je le conduisis de la sorte jusqu'à sa place dans le salon des grands où je pris tout de suite celle que j'avais projetée. Voici comment ce salon se trouva disposé, et ceux qui assistèrent à cette signature. Une longue table était placée en travers, ayant un bout vers les fenêtres, l'autre vers la porte par où on y était entré, et cette table couverte d'un tapis avec une écritoire dessus. Six fauteuils rangés le long de la table, te dos à la muraille mitoyenne de ce salon et de celui où on avait attendu le roi, mais laissant un large espace entre la muraille et le. dos des fauteuils dont les bras se joi-
DE SAINT'SmON. lit
goaledt^ Les infinnts ont un fauteuil devant le roi d'Espagne; J'en dirai la raison dans la suite, mais j'ignore cdie de leur arrangement, tout différent de celui des autres pays. Le roi se mit au premier fauteuil tout à la droite, la reine au second, l'infante au troisième, le prince des Asturies, qui lui céda toujours partout depuis la déclaration du mariage futur du roi avec elle, au quatrième; don Ferdinand au cinquième, et don Carlos au sixième. La gouvemUnte de l'infante demeura derrière son fauteuil à cause de l'enfance de la princesse, sans aucune autre femme , pas même la camarera migor. Cette forme de séance à la file se garde la même au bal, à la comédie, etc.
J'ai dit d'avance qui était derrière le roi. Le marquis de Santa*Crux, majordome major de la reine, était derrière elle, et le duc de Popoli derrière le prince des Asturies, dont il était gouverneur. Les deux infants n'avaient personne derrière eux. Les grands et les cinq témoins français faisaient un grand demi-cercle devant toute la table. L'archevêque de Tolède et le grand Inquisiteur y étaient un peu à part d'eux, et derrière eux les secrétaires d'état et le père d'Aubenton qui s'y était fourré. Près des fenêtres, assez loin de la table, était une petite table avec un tapis et une écritoire, cachée parle cercle qui environnait la grande table. Il n'entra qui que ce soit que tous les grands, le nonce, et ceux qui viennent d'être nommés, et aussitôt après les portes lurent fermées sans aucun domestique ni officier du roi dedans. On a dit ailleurs, en parlant des grands d'Espagne, qu'ils n'observent entre eux aucun rang d'ancienneté ni de classe; ainsi ils se rangèrent les uns auprès des autres comme le hasard les fit rencontrer. Le roi fut toujours découvert.
Le majordome major et le nonce qui suivaient le
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dernier infant me trouTaùt à ce coin de fauteuil où je m'étais placé, entrant à c6té du roi et lui parlant, parurent fort surpris. J'entendis répéter signor et seAor à droite et à gauche en me parlant, car tous deux s'exprimaient difàcilement'en français, moi révérences de côté et d'autre, air riant d'un homme tout occupé de hi joie de la fonction , et qui n'entendait rien à ce qu'ils me voulaient dire , reprenant la parole avec le roi avec une sorte de liberté, d'enthousiasme, tellement que tous deux se lassèrent d'interpeller un homme dont l'esprit transporté ne comprenait rien à ce qu'ils lui voulaient dire ni à la place qu'il avait prise. Ce ne fut que là où je revis Maulevrîer depuis que nous nous étions séparés en arrivant chez moi de l'audience. 11 tâcha de se fourrer entre le nonce et moi , mais le nonce tint ferme après une petite révérence, et je n'osai essayer de lui faire place, ce qui d'ailleurs, serré comme j'étais, m'eût été bien difficile, parce que l'aidant ainsi à se mettre au-dessus du nonce , aurait montré trop à découvert que je savais mieux où je m'étais mis que ces deux messieurs ne le pensaient, et que le nonce, voyant alors le dessein , n'eût souffert au-dessus de lui ni Maulevrier ni moi , tellement que je le laissai dans la presse , ce qui servit à leur persuader que je ne pensais à rien. Bfaulevrier donc demeura couvert par le nonce et par moi , en sorte que sa tète paraissait seulement entre les nôtres en arrière.
Don Joseph Rodrigo , tout près de la table vis-à-vis de la reine , reçut ordre de faire la lecture du contrat, sitôt que le premier brouhaha de tout ce qui entrait et «'arrangeait fut passé , et un moment après , le roi et toutee qui devait remplir les six fauteuils s'assirent, tout le reste demeurant debout. Comme la lecture commençait, je me tournai à Toreille de Maulevrier
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«•mmtjé put , et loi demandai l'ii aVait tfa «epit aapa^ gooie pour collationner, et la française poiir me la donner. Il me répondit qu'à son départ de chez loi elles n'étaient pas eneoreaclievées, mait qu'on allait les lui apporter. Il sera bien temps , lui repartis-Je en me retournant, et je me remis à entretenir le roi, toujours dans la crainte de mes deux voisins , et pour leur per**» suader un engouement qui, sans en sentir la conséquence, m'avait fait mettre et demeurer dans la plane oà j'étais. La lecture fut extrêmement longue; Rodriga lut fort haut et fort distinctement le contrat de mariage futur du roi et de i'infante; un double de ce contrat, aussi en espagnol , l'acte séparé où il fut fait mention de la qualité des dix témoins et de la présence distincte de tous les grands d'Espagne qui s'y trouvèrent. Ne sachant plus sur la fin de quoi continuer d'entretenir le roi , je m'avisai de lui demander audience pour le lendemain , qu'il m'accorda volontiers , ce qui fit durer ud peu la conversation que je tâchai de soutenir jusqu'à la fin de la lecture par tout ce dont je pus sagement m'aviser par la raison que j'en ai dite.
Cette lecture ennuya assez ta reine pour qu'elle demandât si elle durerait encore longtemps. Elle s'attendaitsi bien qu'il y aurait un instrument en français à lire, que j'en pris occasion de lui dire qu'on se pourrait passer d'en lire le préambule qui ne contenait rien d'es« sentiel.^C'est que je voulais cacher que cette préface nous manquait, Maulevrier n'en ayant point de copie sur lui, lui qui l'avait refaite, comme il a été dit, avee Grimaido, pour en 6ter ce qui regardait les conunissai* res, et moi ne l'ayant point en français, parce que je n'avais que la copie du contrat de mariage telle que le eaidinal Dubois me l'avait donnée.
Toutes les lectures espagnoles étant achevées , don
lU MÉMOIRES
Joseph Rodrigo s'approcha du bout de la table pour préseoter la plume au roi d'Espagne, lequel , au lieu de la prendre, proposa de faire toutes les lectures de suite. Je dis aussitôt , d'un ton modeste et demi-bas, que je croyais qu'il y avait un instrument en français. Don Rodrigo , à qui le roi le rendit en espagnol , répondit qu'il ne le croyait pas, qu'en tout cas il n'en avait point apporté. Sur quoi Maulevrier, qui jusqu'à ce moment avait gardé un parfait silence, dit qu'il l'allait envoyer chercher, et, sans une parole de plus, sortit de sa place pour le faire. Dans cet intervalle le roi d'Espagne médit qu'apparemment il n'en fallait point, puisqu'on n*en avait point apporté. Pour toute réponse, je lui proposai de faire appeler Grimaldo qui était derrière le cercle des grands. Le roi lui manda aussitôt de lui venir parler; il vint et s'approcha du fauteuil entre le majordome major et mol , qui lui fîmes le peu de place que nous pûmes.
. Sur la question que le roi lui fit , il répondit qu'il ne fallait point d'instrument français. J'objectai ce qui s'était passé pour les articles que nous avions signés avec le marquis de Bedmar et lui sur deux instruments, Fun espagnol , l'autre français. Grimaldo répliqua que ce n'était pas la même chose. Je n'en entendis que cela , parce que le roi d'Espagne, qui prenait la peine de nous servir d'interprète, ne m'en expliqua pas davantage. Je répliquai modestement qu'il semblait que la dignité des deux couronnes demandait que chacune eût un instrument signé en sa langue , et en ce moment Maulevrier revint auprès de moi au même lieu où il était avant de sortir. Grimaldo me répondit avec beaucoup de politesse qu'il ne croyait pas que cela pût faire difficulté , d'autant qu'il avait vu une lettre du cardinal Dubois à Maulevrier, qui le portait expressément. Je regardai Mau-
lévrier, me tournant vers lui avec l'ëfonnement qu'il est aisé de se représenter. Il me dit avec un air fort embarrassé «pi'il y avait quelque chose de cela dans une lettre que le cardinal Dubois lui avait écrite. Gela me fit prendre mon parti sur-le-champ. Je dis au roi et à la reine que Je ferais aveuglément tout ce qu'il leur plairait me commander, ce que J'assaisonnai de tout ce que le respect, la confiance ^ l'union, la joie de ce grand Jour me parurent fournir en peu de paroles, et que j'espérais que , s'il se trouvait qu'il fallût un instrument en français , leurs majestés catholiques voudraient bien ne pas faire de difficulté de lé signer après coup en particulier. En même temps Je me mis comme en devoir d'approcher du roi lé contrat qui était sur la table, pour lui marquer mon empressement, mais sans y toucher toutefois, parce que c'était la fonction du secrétaire d'état Rodrigo. Il parut à quelques discours et à l'air du roi et de la reine d'Espagne , que cette démonstration leur fut extrêmement agréable^
A l'instant Rodrigo s'approcha du nonce , qu'il couvrit un peu, et de là présenta le contrat et la plume au roi d'Espagne, et de là se retira au devant de la table, qu'il suivit , anienant l'écritoire dessus à mesure qu'on signait tout de suite. Le roi , ayant signé, poussa le contrat devant la reine , et lui présenta la plume. Elle digna, puis ajusta le contrat devant l'infante, lui donna la plume et lui tint un peu la main pour signer, ce qu'elle fit le plus joliment du monde. La reine après lui repritla plume, la donna par devant l'infante au prince des Asturies , et lui poussa le contrat. Il signa donc, et les deux princes ses frères, en se donnant de même la plume et se poussant le contrat. La dernière signature achevée, don Joseph Rodrigo reprit la plume des mains