XXXV
tl# MfiMOlKES
vrier de me \«Dir trourer chez GrtmaUo pour Aous en expliquer airec lui. Il noua représenta que telle était la coutume en Espagne , que nos deux dernières reines avaient été mariées de cette façon, et qu'eneore qa*au dernier de ces deux mariages le roi et le roi d'B&pagne Philippe IV fassent en personne sur la frontière, le roi Philippe lY n'en avait pourtant pas signé lui-même le contrat, àquolGrimaldonous pressa fort de nous eonfor^ mer et de donner des conmiissaires ; nous Insistâmes sur notre défaut de pouvoirs, sur la longueur où jetterait la nécessité de dépêcher un courrier et d'en attendre le retour, enfin sur ce que le roi comptait si fort sur la s^nature de leurs majestés catholiques, que cela même était porté précisément dans nos instructions. Cettediseussion fut beaucoup moins une dispute qa*une conversation fort polie, à la fin de laquelle Grimaido, qui m'adressa toujours la parole, me dit que le roi d'Bspagne avait tant de désir de complaire au roi et de voir la fin d'une affaire si désirée, qu'il espérait qu'il voudrait bien passer pardessus la coutume d'Espagne et signer lui-même avec la reine ; qu'il allait leur en rendre compte tout sur-le-champ et nous informerait le lendemain dimanche 23 de la réponse, jour auquel je devais avoir le matin ma première audience particulière et rendre les lettres dont j'étais chargé. Mais avant de passer outre, Je crois nécessaire de dire quelque chose du roi et de la reine d'Espagne et du marquis de Grimaldo.
Le premier coup d'œil, lorsque Je fis ma première révérence au roi d'Espagne en arrivant, m'étonna si fort, que j'eus besoin de rappeler tous mes sens pour m'en remettre. Je n'aperçus nul vestige du duc d'Anjou, qu'il me fallut chercher dans son visage fort allongé, changé, et qui disait encore beaucoup moins que lorsqu'il était parti de France. Il était fort courbé, rapetissé, le raen*
DE $AO(T-SIM0N. lit
ton en^ avant, fort éloigné jde sa poitrine, les pttdttoi|t droits, qui se touchaient, et qui se coupaient en mar«> chant, quoiqu'il marchât vite, et les genoux àplus d'Qii pied Tun de l'autre. Ce qu'il me fit Thonneurde médire était bien dit, mais si Tun après Tautre, les paroles si traînées, Tair siniais, que j'en fus confondu. Un justai^eorps, sans aucune sorte de dorure, d'une manière de bure brune, à cause de la chasse où il devait aller, ne relevait passa mine pi son maintien. Il portait une per» nique nouée. Jetée par derrière, et le cordon bleu par^ dessus SQtt justaucorps, toujours et en tout temps, et de façon qu'on ne distinguait point sa Toison qu'il por* tait au cou avec un cordon rouge^ que sa cravate et sou cordon bleu cachaient presque toujours. Je m'étendrai ailleurs sur ce monarque.
La reine, que je ?is un quart d'heure après, ainsi qu'il a été rapporté pli^s haut, m'effraya par son visage marqué, couturé, déÇguré à l'excès par la petite vérole j le vètement.espagnol d'alors pour les dames, entièrement différent de l'ancien et de l'invention de la princesse des Ursins, est aussi favorable aux dames jeunes et bien iai^s, qu'il est fâcheux pour les autres dont T&ge cït la taille laissent voir tous les défauts. La reine était faite autour, maigre alors, msûs la gorge et les épaules beUe«, bien taillées, assez pleines et fort blanches, ainsi que les bras et les mains ^ la taille dégagée, bien prise, les côtés longs, extrêmement fine et menue par le bas, un peu plu^ élevée que la médiocre; avec un léger accenl italien, elle parlait très-bien français, en bons termes, choisis, et sans chercher, la voix et la prononciation fort agciéables. Une grâce charmante, continuelle, nai» tarelle, sans la plus légère façon, accompagnait isd discours et sa contenance, et variait suivant qu'ils variaient. Elle joignait un air de bouté, même de fciy
tti mSmoires
tesse, avec justesse et mesure, souvent d'une aimable familiarité, à un air de grandeur et à une majesté qui ne la quittaient point. De ce mélange, il résultait que lorsqu'on avait l'honneur de la voir avec quelque privance, mais toujours en présence du roi, comme je le dirai ailleurs, on se trouvait à son aise avec elle, sans pouvoir oublier ce qu'elle était, et qu'on s'accoutumait piromptement à son visage. En effet, après l'avoir un peu vue, on démêlait aisément qu'elle avait eu de la beauté et de l'agrément dont une petite vérole si cruelle n*avait pu effacer l'idée. La parenthèse, au courant vif de ce commencement de fonctions d'ambassadeur, serait trop longue si j'en disais ici davantage; mais il est nécessaire d'y remarquer en un mot, qui sera plus étendu ailleurs, que jour et nuit, travail, audiences, amusements, dévotions, le roi et elle ne se quittaient jamais, pas même pour un instant, excepté les audlences solennelles qu'ils donnaient l'un et l'autre séparé<è ment, l'audience du roi publique et celle du conseil de Castille et les chapelles publiques. Toutes ces choses seront expliqnées en leur lieu.
tirimaldo, naturel Espagnol, ressemblait à' un Fla»^ tiiand. Il était fort blond, petit, gros, pansu, le visage rouge, les yeux bleus, vifs, la physionomie spirituelle cft fine, avec cela de la bonté. Quoique aussi ouvert et aussi franc que sa place le pouvait permettre, complii&enteur à l'excès, poli, obligeajit, mais au fond glorieux comme nos secrétaires d'état, avec ses deux petites mains collées sur* son gros ventre, qui, sans presque s'en décoller ni se joindre, accompagnaient ses propos de leur jeu. Tout cela faisait un extérieur dont on avait à se défendre. Il était capable, beaucoup d'esprit et d'expérience, homme d'honneur et vrai, solidement -attaché au roi et au bien de ses affaires, grand courtî-
san toutefois, et dont les maximes furent en tous les temps i'union étroite avec la France. En voilà ici assez snr ce ministre, dont je sus gagner l'amitié et la confiance, qui me furent très-utiles et qui ont duré entre lai et moi jusqu'à sa mort, comme je le dirai ailleurs, qui n'arriva qu'après^sa chute et bien des années. Betournons maintenant à notre ambassade.
Le dimanche 23 j'eus ma première audience particulière, le matin, du roi et de la reine ensemble, dans le saloD des miroirs, qui est le lieu où ils la donnent toujours. J'étais accompagné de Maulevrier. Je présentai à leurs majestés catholiques les lettres du roi et de M. le doc d'Orléaus. Les propos furent les mêmes sur la fa< mille royale, la joie, l'union, le désir de rendre la future princesse des Asturies heureuse. A la fin de l'audience, je présentai à leurs majestés catholiques le comte de Lorge, le comte de Géreste, mon second fils, l'abbé de Saint-Simon et son frère. Je reçus force npar« qùes de bonté du roi et de la reine dans cette audience, qui me parut fort sèche pour Maulevrier. Ils me demandèrent fort des nouvelles de mon fils aîné, et dirent quelques mots de bonté à ceux que je venais de leur présenter. Nous fûmes de là chez Tinfante, où je fus reçu comme Grimaido et moi en étions convenus. Nous descendîmes ensuite chez le prince des Asturies, à qui je présentai les lettres du roi et de M. le duc d'Orléans, puisa la fin les mêmes personnes que j'avais présentées au roi et à la reine. Le; propos furent à peu près les mêmes, et avec beaucoup de grâce et de politesse. Je me conformai à l'usage et le traitai toujours de monseigneur et de votre altesse, sans y rien ajouter. J'en usai de même avec les infants.
Au sortir de là nous passâmes dans la cav€ichuela.iti marquis de Grinaaldo. J'expliquerai ailleurs ce que
lU mCmoires
e*e8t. Il nous dit que le roi d'Espagne avait consenti à signer lui-même le contrat et la reine ; mais don Joseph Rodrigo qui, comme secrétaire d*état intérieur, devait l'expédier, et qui ne parlait et n'entendait pas un mot de français, ni à ce qu'il me parut d'affaires^ proposa qu'il y tdX des témoins» et je compris que Grimaldo, qui s'attendait à notre visite pour la réponse à la difficulté sur la signature, l'avait apostélà exprès pour se décharger sur lui de la proposition de cette nouvelle difficulté. Je répondis que nous n'avions point d'ordre là-dessus; qu'on ne connaissait point cette formalité en France, et que tout récemment le roi et tous ceux du sang avaient signé le contrat de la duchesse de Modène d'une part, et d'autre part le seul plénipotentiaire de Modène sans aucun témoin, et qu'il n'y en avait point eu non plus au mariage de nos deux dernières reines. Ces messieurs ne se contentèrent point de ces raisons. Rodrigo se débattit et baragouina fort. Grimaldo nous dit avec plus de douceur et de politesse qu'il fallait suivre les coutumes des lieux où on était pour la validité et la sûreté des actes qu'on y passait ; que les contrats se passaient en Espagne par un seul notaire, avec la nécessité de la présence de témoins, qui était une formalité essentielle qu'ils ne pouvaient omettre. Nous nous défendîmes sur ce qu'elle nous était inconnue et qu'il n'y en avait rien dans nos instructions. Grimaldo allégua la complaisance du roi et de la reine d'Espagne de signer eux-mêmes contre la coutume, sur ce que nous avions représenté que cette signature était expressément dans nos instructions, et que nous n'avions point de pouvoirs pour nommer des commissaires qui signassent avecles leurs ; qu'ici il n'y avait ni pour ni contre dans nos instructions, loin d'y avoir rien de contraire à la formalité des témoins, et qull ne nous fallait point dé pouvoir pour
DE SAINT-SllfOIS. llS
«B nommiTy lorsque rien ne s'y opposait dans nos instmetloDs; enfin que nous ne pouvions refuser, ftvee des raisons valables^ de nous rendre à un usage constant du pays qui, sans préjudice aucun ni à la chose ni i QosordreS) n'aUaitqu'à la plus grande validité, que les IMirties désiraient et voulaient également, et dont le re^ fss jetterait dans un grand embarras et une grande Ion* gueur. Je répondis que nos instructions ne pouvaient rien contenir sur une formalité inconnue et jamais usitée en France^ à laquelle par conséquent on n'avait pu penser, mais que je croyais qu'il suffisait qu'il n'y e4t rien dedans ni pour ni contre pour nous renfermer dans ce qu'elles contenaient, e'est-à-dire pour n'admettre point de témoins. J'ajoutai que nous ne ferions aucune difficulté qu'il y en eût de la part de l'Espagne, pourvu qu'il n'y en eût point de la nôtre, comme je n'en ferais pas non plus qu'il n'y eût des commissaires d'Espagne, au cas que ces messieurs trouvassent qu'il y en pût avoir^ sans empêcher que leurs majestés catholiques signassent elles-mêmes le contrat ; que je les suppliais de considérer que leurs majestés catholiques pouvaient agir en souverains ches elles sans que nous y pussions trouver à redire, mais que pour nous, nous étions bornés auxordrf s que nous avions reçus et aux termes de notre instruction sans pouvoir les outre-passer. Grimaldo et Rodrigo insistèrent sur l'exemple de la condescendance de leurs m^'estés eatholiques de signer elles-mêmes contre ia coutumci sur la nécessité des témoins pour la validité de l'acte par la coutume d'Espagne, sur ce que des téoiolns n'avalent aucun besoin de pouvoirs, sur ce qu'il n'y avait rien dans nos instructions de porté au contraire, sur ce que par conséquent admettre des témoins n'était pas les outrc^passèr. Je continuai à me défin^re par mtsraiionl précédentes. Néuè ne côiivfn-
tM MÉMOIRES
mes point et tout se passa doucement et très-poliment de part et. d'autre. Mauievrier me laissa froidement faire et ne dit que quelques mots à mesure que je l'interpellai.
Grimaldo nous proposa ensuite la signature des articles pour le lendemain 24, Taprès-dinée, avec le marquis de Bedmar et lui, nommés commissaires du roi d'Espagne pour cela. Je m'expliquai que Je prétendais que cette signature se fît chez moi , à moins que le roi d'Espagne n'aimât mieux qu'elle se fit dans son appartement , ce que j'estimais encore plus convenable à la dignité de cette fonction et une facilité qui pouvait être agréable à sa majesté catholique. Gela fut accepté surle-champ par Grimaldo et l'heure convenue pour le lendemain à cinq heures après midi, au palais. Nous eûnaes après quelque peu de conversation de civilité et nous primes congé.
Gomme il achevait de nous conduire, il rappela Mauievrier à qui il demanda les noms des personnes principales quijm'accompagnaient , et lepria de lui envoyer ces noms dans le soir de ce même Jour. Comme il fut tard, Mauievrier m'envoya dire par son secrétaire que Grimaldo voulait absolument avoir ces noms avant de se coucher, tellement que je les fis écrire , et remettre à ce secrétaire.
• Le lendemain matin lundi 24, je reçus un paquet du marquis de Grimaldo contenant une lettre pour moi, et cinq autres pour les comtes de Lorge et de Céreste, l'abbé de Saint-Simon , et les marquis de Saint-Simon et de Ruffec. Je récrivis sur-le-champ à Grimaldo qui insistait toujours par sa lettre sur les témoins, pour lui demander un entretien dans la fin de la matinée, et pour le faire souvenir que les ambassadeurs dé famille ne faisaient point d'entrée. Sur la fin de la matinée, j'allai à
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h cavaehiiela de Grimaldo poarm^expliquer avee luistir ce qu'il entendait par ces cinq lettres, et j*y allai seul, parce que Maulevrier, à qui J'avais envoyé commani* quer tout ce paquet de Grimaldo, voulut demeurer à faire ses dépêches.
Grimaldo me dit nettement que le roi d'Espagne, dans Tempressement de finir une affaire si désirée, ayant condescendu de si bonne grâce à signer lui-même avec la reine le contrat de mariage contre l'usage des rois ses prédécesseurs, il était juste aussi que je condescendisse, non par une simple complaisance , mais à un point nécessaire à la validité de Tacte, qui est celui des témoins ; que depuis notre conférence de la veille, le roi d'Es< pagne avait cherché les moyens de concilier là-dessus sa délicatesse avec nos difficultés, et qu'il avait cru prendre l'expédient le plus convenable, même le plus honorable pour moi , de nommer lui-même les cinq personnes les plus distinguées de tout ce que j'avais amené pour être témoins, afin de lever la difficulté que nous faisionsd'en nommer ; que cette sûreté nécessaire dans Foccurrence présente ne pouvait être refusée, puisque, outre qu'elle n'était pas de mon choix, le rof d'Espagne ayant nommé à mon insu les cinq témoins français , je ne pouvais alléguer que mes instructions portassent rien qui y fût
contraire.
Je répondis à cet honneur inattendu et rien moins que désiré de la nomination du roi d'Espagne des témoins français , avec tout le respect possible , sans toutefois m'engager à rien que je n'eusse vu jusques où il voulait porter l'usage de ces témoins, et s'il avait dessein de leur faire signer le contrat de mariage ; mais il convint avec moi qu'ils n'ay raient pas cet honneur ; que le roi d'Espagne se contenterait qu'ils fussent présents à la signature de notre part, comme de la leur y assisteraient aussi
lis Mmoiris
comme témoins \H trois chargea, qui sont le mi^iordome mi^r du roi, le sommelier do corps et le grand écoyer, avec le majordome major et te grand ëcuyer de la reine, qui étaient lors le marquis deVillena ou duc d'Escalooe, le marquis de Montalègre , le duc del Arco , et le marquis deSanta-Cruz et Geilamare,t)u le duc de Glovenauo; mais le premier et le dernier ne portaient que le nom de marquis de Villenaet de ducdeGiovéaazso; que cette fonction des dix témoins serait exprimée par un acte séparé qui serait seulement signé du même secrétaire d*état tout seul, qui recevait le contrat de mariage en qualité de notaire du roi d'Espagne, lequel était don Joseph Rodrigo.
Cette assurance que la fonction des témoins ne paraîtrait que dans un acte séparé, lequel même ils ne signeraient point, et qui ne le serait que par un seul secrétaire d'état, me dérida beaucoup. Je considérai qu'avec cette forme il ne se faisait rien contre la lettre ni contre l'esprit de mon instruction, ni d'aucun ordre que j'eusse reçu , et j'eus égard à leur opiniâtre attachement à une formalité espagnole nécessaire dans tous les actes qui se passent en Espagne, et qui bien qu'omise aux mariages dé nos deux dernières reines , leur paraissait nécessaire et essentielle dans une circonstance aussi singulière que la rendait l'âge de Tinfante, où ils voulaient accumuler tout ce qu'ils pouvaient de sûretés. Je m'aperçus aussi qu'ils n'avaient si facilement accordé la signature du roi et de la reine au contrat de mariage, contre tout usage et tout exemple , que pour obtenir une formalité aussi hors de nos usages , mais à leur sens si fortement confirmative de la validité et sûreté de l'engagement du roi pour le mariage. J'en fus d'autant plus persuadé, et de l'opinion qu'ils avaient prise de l'importance de cette formalité pour la sûreté du futur mariage que les
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cinq grands d'Espagne qu'ils choisirent pour témoins étaient ce qu'il y avait de plus relevé en Espagne en Age, en dignité, en âliarges et tous en naîssaoce, excepté Giovenazso, mais si grandement décoré d'ailleurs ; en^ fin i'amère impatience de leurs majestés catholiques , car «lie l'était dexenue, de l'arrivée des dispenses de Borne et du départ de mademoiselle de Moutpensler, qui deviendrait bien autre , si par une fermeté saD»tiu<cun véritable fondement je les jetais dans les longueurs d'attendre le retour du courrier qu'il me faudrait dépécher sur cette difficulté des témoins. Je pris donc mon parti, ^e me fis répéter et confirmer par le marquis de Grimaido que la fonction des témoins ne parattrait que par l'aete séparé que même ils ne signeraient point, et qui ne le serait que par Bodrigo tout seul , et je cédai enfin avec tout l'assaisonnement de respects et du désir de complaire à leurs majestés catholiques et des compliments personnels à Grimaido, qui prit, à ce consen* temeot , un air épanoui ^ et me proposa la signature du contrat de mariage du roi avec l'infante pour le lende^ main, après dineri chez le roi.
Quelques heures après être sorti d'avec lui, il m'envoya un paquet dans lequel il n'y avait point de lettre pour moi, mais cinq autres pour les cinq témoins français, dans lesquelles cette qualité était énoncée, au lieu qu'elle ne l'était pas dans les premières qui ne portaient que le choix du roi d'Espagne pour assister à la signature du contrat, parce qu'alors ils n'osèrent aller plus loin sur la diffienlté où nous en étions demeurés à cet égard. Il parait qu'il eut peur que même, après avoir eu mon consentement , je ne m'opposasse à cette qualité nette de témoins qui leur était si chère, parce qu'il ne me parla point d'envoyer d'autres lettres, et qu'elles me surprirentquand je les reçus. Je les remis aux cinq à qui
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elles étaient adressées et n'en parlai point à Grimaldo , parce qu'elles n'innovaient et n'ajoutaient rien à ce à quoi J'avais cru devoir consentir, d'autant qu'au terme de témoin près , elles n'étaient que la copie exacte des premières.
Le même Jour, lundi 24 novembre, je me rendis au palais avec Maulevrier sur les cinq heures du soir. Le marquis de Bedmar et Grimaldo nous y attendaient. Ils nous conduisirent, à travers le salon des grands, au coin du bout de ce salon, dans un cabinet petit et fort orné, dont les tapis qui couvraient le plancher étaient d'une richesse et d'une beauté si singulière, que J'avais de la peine à me résoudre à marcher dessus^ Cette pièce, ainsi que le salon des grands, le petit salon où la cour s'assemble pour attendre, et le salon des miroirs, donnent sur le Mançanarès et la campagne au delà; dans ce cabinet, nous trouvâmes une table, une écritoire et quatre tabourets. Les deux commissaires espagnols nous firent les honneurs et nous primes la droite. Tout était convenu et écrit longtemps avant mon arrivée, en sorte que nous n'eûmes qu'à collationner exactement les deux instruments que nous devions signer avec la copie des mêmes articles que nous avions apportée, après quoi nous signâmes en la manière accoutumée, et avec les compliments, les protestations et les effusions de joie qu'on peut s'imaginer. Je fus assis vis-à-vis du marquis de Bedmar, et Maulevrier vis-à-vis de Grimaldo.
Je m'étais fait charger de témoigner à Grimaldo que le roi d'Espagne avait fait un vrai plaisir à M. le duc d'Orléans et au cardinal Dubois de donner à Laullez le caractère d'ambassadeur, comme le roi le venait de donner ici à Maulevrier, et leur en ferait un autre trèssensible de lui marquer de plus par quelque autre grâce que sa majestà^^ca^olique était contente de lui. J'avais
pris mon temps pour faire cet office aussitôt que J'eus consenti aux témoins. J'avais à cœur de servir Lauiles, parce que Je reconnaissais à tout moment qu'il n'avait rien oublié pour me rendre agréable. Je vis, à la façon dont cela fut reçu, qu'on était content de lui à la cour d'Espagne. J'en rafraîchis la mémoire à Grimaido en sortant du cabinet de la signature. En effet , il écrivit de la part et par ordre du roi d'Espagne, à Laullez, avec assurance des premières grâces qu'il serait possible de lui faire, et Grimaido me promit de fort bonne grâce d'y tenir très-soigneusement la main.
m MSMOIâBS
CH\PITRE DLXVII.
Aodienec solennelle poar la demande de Tinfanle en mariage futur pour le roi. — Audience de la reine d'Espagne. — Audience du prince des Astories et des infants. — Bêtise de Mlulèvrier qui ne se couvre pas.
Le mardi 25 novembre, j'eus mon audience solennelle. Maulevrier, qui, pour son caractère d'ambassadeur, ne s'était mis en aucune sorte de dépense, vint de bonne heure chez moi le matin, où quelque temps après arriva don Gaspard Giron et un carrosse magnifique du roi, à huit chevaux gris pommelés admirables, dans lequel, à l'heure marquée, nous montâmes tous trois. Deux garçons d'attelage tenaient chaque quatrième cheval à gauche par une longe. Il n'y avait point de postillon, et le cocher du roi nous mena son chapeau sous le bras. Cinq carrosses à moi , remplis de tout ce que j'avais amené, suivaient, et une vingtaine d'autres de seigneurs de la cour, qu'ils avaient envoyés pour me faire honneur par les soins du duc de Liria et de Sartine, avec des gentilshommes à eux dedans. Le carrosse du roi était environné de ma nombreuse livrée à pied et des officiers de ma maison, c'es^à-dire valets de chambre, sommeliers, etc. Les gentilshommes et les secrétaires étaient dans mes derniers carrosses. Ceux de Maulevrier (et il n'en avait que deux), remplis de Ro-
DE SAIMT-SQfON. Itl
Un et de eon secrétaire, suivaient le damier des miens* Arrivant à la place du palais, je me crus aux Tuileries. Les régiments des gardes espagnolesi vêtus, offiders et soldats, comme le régimeut des gardes françaises, et le régiment des gardes wallonnes, vêtus, officiers et sol*^ dats, comme le régiment des gardes suisses, étaient sous les armes, les drapeaux voltigeants, les tambours rappelant et les officiers saluant de l'esponton. £n chemin les rues étaient pleines de peuple, les boutiques de marchands et d'artisans, toutes les fenêtres parées et remplies de monde. La joie éclatait sur tous les visages, et nous n'entendions que bénédictiona.
Sortant de carrosse, nous trouvâmes le duc de Lirià, le prince de Ghalais , grands d'Espagne , et Valouse, premier écuyer^ qui nous dirent qu'ils venaient nous rendre ce devoir comme Français. Quailus eût bien pu y faire le quatrième. L'escalier était garni des hallebardlers avec leurs officiers, vêtus comme nosCent-Suisses, mais en livrée, la hallebarde à la main, et leurs fonctions sont les mêmes. Entrant dans la salle des gardes, nous les trouvâmes en haie sous les armes, et nous tra* versâmes jusque dans la pièce contlgué à celle de l'audieace, dont la porte était fermée. Là étaient tous les grands et une infinité de personnes de qualité, en sorte qu'il n'y avait guère moins de foule qu'en notre cour, mais plus de discrétion. L'introducteur des ambassadeurs a peu de fonctions. Il est fort effacé par celles du majordome. Ce fut là un renouvellement de compliments et de joie, où presque chacun me voulut particulièrement témoigner la sienne, et cela dura près d'un quart d'heure que la porte s'ouvrit et que les grands entrèrent; puis elle se referma.
Je demeurai encore un peu avec cette foule de gens de qualité) pendant quoi le roi vint de son appartement.
it4 MÊlfOiaES '
et entra dani la pièce de Taudience par la porte ôppoàée à celle par où les grands étalent entrés, qui Vy attendaient, et par laquelle tout ce que nous étions à attendre allions entrer. J'avouerai franchement ici que la yuc du roi d'Espagne m'avait si peu imposé la première fois, si peu encore les autres fois que J'avais eu l'honneur d'approcher de lui, qu'au moment où J'étais lors, je n'avais pas songé encore & ce que Je devais lui dire.
Je fus appelé, et tous ces seigneurs entrèrent en foule avant moi, qui me laissai conduire par don Gaspard Giron, qui prit ma droite, et l'introducteur la gauche de Maulevrler, qui était à c6té de moi. Comme j'appro* chais de la porte, la Roche me vint dire de la part du roi, entre haut et bas, que sa majesté catholique m'avertissait et me priait de n'être point surpris s'il ne se découvrait qu'à ma première et dernière révérence, et point à la seconde; qu'il voudrait plus faire pour un ambassadeur de France que pour aucun autre ; mais que c'était un usage de tout temps qu'il ne pouvait enfreindre. Je priai la Roche de témoigner au roi ma très-respectueuse et très-sensible reconnaissance d'une attention si pleine de bonté, et J'entrai dans la porte. Ce défilé mit Maulevrier et les deux autres qui nous côtoyaient derrière, et l'attention à ce que j*aliais dire et au spectacle fort imposant m'empêcha de plus songer à ce qu'ils devenaient.
Au milieu de cette vaste pièce et du côté que J'avais •en face en entrant , était un dais à queue sans estrade, sous lequel le roi était debout, et à quelque distance, précisément derrière lui, le grand d'Espagne capitaine des gardes en quartier, qui était le duc de Bournonville; du même côté, presque au bout, le majordome major du roi, appuyé à la muraille, seul; en retour, le long de la muraille qui par un coin joignait l'autre
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roqraille dont je viens de parier, étaient les grands ap<puyés contre, et aussi contre la muraille en retour vis* à-YJ^ du roi jusqu'à la cheminée, grande.oomme autrefois et qui était assez près de la porte par où je venais d'entrer , et point tout à fait au milieu de cette muraille; les quatre majordomes étaient le dos à la cheminée. De la cheminée à la porte par où j'étais entré , et en retour le long de la muraille et des fenêtres jusqu'au coin de la porte par où le roi était entré , étaient en foule les gens de qualité les uns devant les autres ; dans la porte par où le roi était entré étaient quelques seigneurs familiers par leurs emplois , qui regardaient comme à la dérobée, mais dont aucun n'était grand, et derrière eux quelques domestiques intérieurs distingués, qui voyaient à travers. Le roi et tous les grands étaient couverts , et nul autre; il n'y avait aucun ambassadeur.
Je m'arrêtai un instant au dedans de la porte, à considérer ce spectacle extrêmement majestueux , où qui que ce soit ne branlait, et où le silence régnait profondément. Je m'avançai lentement quelques pas, et fis au roi une profonde révérence , qui à l'instant se découvrit, son chapeau à la hauteur de sa hanche; au milieu de la pièce je fis ma seconde révérence , et en me l>aissant je me tournai un peu vers ma droite , passant les yeux sur les grands, qui tous se découvrirent, mais non tant qu'à la première révérence, où ils avaient imité le roi^ qui à cette-seconde ne branla pas, comme il m'en avait fait avertir. J'avançai après avec la même lenteur jusques assez près du roi , où je fis ma troisième révérence , qui se découvrit comme il avait fait à la première , et se couvrit aussitôt, en quoi tous les grands Timitèrent. Alors je commençai mon discours
ti« MtMomes
«t me Couvris au bout des cinq oa six premières paroles, sans cfue le rot me le dit.
Il roula sur les compliments du roi^ l'anion de la maison royale, celle de leurs couronnes , la joie et l'af- Iration des deux nations, celle que J'avais trouvée répandue partout sur ma route en France et en Espagne, rattachement personnel du roi pour le roi son oncle , et son désir de lui complaire et de contribuer à tout ce qui pourrait être de ^a grandeur, de ses intérêts , de ses affections, avec autant de passion que pour les siens propres; enfin la demande de Tinfante pour étreindre encore plus intimement entre eux les liens déjà si forts du sang et les intérêts de leurs couronnes , et lui témoigner sa tendresse par toute celle qu'il au* fait pour l'infante, ses soins , ses égards et Pattentiôn continuelle de la rendre parfaitement heureuse. Je passai de là au remercîment du roi et à celui de M. le duc d'Orléans de Thonneur de son choit de mademoiselle de Montpensier pour M. le prince des Asturies ; j'ajoutai que , quelque grand que son altesse royale le sentit, il était encore plus touché de recevoir une aussi grande marque de ses bontés pour lui , et de Tacceptation de son plus profond respect et de ses protestations les plus sincères de sa passion de lui plaire et de ne rien oublier pour resserrer de plus en plus une si heureuse union des deux royales branches de leur maison , en contribuant de ses conseils et de tous les moyens qu'il pourrait tirer de sa qualité de régent de France pour servir et porter les intérêts et la grandeur de sa majesté catholique avec autant de zèle et d'attachement queceux mêmes de la France , et la persuader de plus , ce qu'il souhaitait avec lé plus de passion, de son infinie reconnalssaneé, d« son attachenéient , de son profottd tes-
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t9d el de sa vâiiération parfaite pour sa penoÉm^ Je fiois mon discours par témoigner combien je ressentais ^ joie el combien je me trouvais honoré d'avoir le bon^ kearde paraître devant sa majesté catholique, chargé par le roi de contribuer de sa part à mettre la dernière main à un ouvrage si désirable et qui me comblait en mon particulier de la plus sensible satisfaction , outre celle de toute la France et de TËspagne, parce que je n'avais jamais pu oublier d'où sa majesté catholique était issue, et toujours nourri et téndoigné en tous les temps mon très-profond respect et l'attachement le plus vrai et le plus naturel pour elle.
Si l'avais été si surpris de la première vue du roi d'Esj^gne à mon arrivée, et si les audiences que j'en avais eues jusqu'à celle-ci m'avaient si peu frappé, il faut dire ici avec la plus exacte et la plus littérale vérité que rétonnement où me jetèrent ses réponses me mit presque hors de moi-oméme. Il répondit à chaque point de mon discours dans le même ordre, avec une dignité , une grâce, souvent une majesté, surtout avec aa <^oix si étonnant d'expressions et de paroles par leur justesse et un compassement si judicieusement mesuré, que je crus entendre le feu roi, si grand maître et si versé en ces sortes de réponses.
Philippe y sut joindre l'égalité des personnes avec mi certain air de plus que la déférence pour le roi son aeveu , chef de sa maison , et laisser voir une tendresse limée pour ce fils d'un frère qu'il avait passionnément aimé et qu'il regrettait toujours. Il laissa étinceler un cœur français sans cesser de se montrer en même temps le monarque des Espagnes. Il fit sentir que sa joie portaft d'une source plus pure que l'intérêt de sa eouronqe, je veux dire de Fintime réunioâ du même Btng-, ei à l'égard du mariage du priAca des Asturfes,
il Mntbla remonter quelques degrés de son trôné i s'expliquer avec une sérieuse bonté, sentir moins l'honneur qu'il faisait à M. le duc d'Orléans en faveur du même sang, que la grâce signalée , et je ne dis point trop et je n'ajoute rien , qu'il lui faisait d'avdr bien voula ne point penser qu'à le combler par une marque si certaine de sa bonne volonté pour lui. Cet endroit surtout me eharma par la délicatesse avec laquelle , sans rien exprimer, il laissa sentir sa supériorité tout entière , la grâce si peu méritée de l'oubli des choses passées, et le sceau si fort inespérable que sa bonté daignait y apposer. Tout fut dit avec tant d'art et de finesse, et coula toutefois si naturellement, sans s'arrêter, sans bégayer, sans chercher, qu'il fit sentir tout ce qu'il était, tout ce qu'il pardonnait , tout en même temps à quoi il se portait, sans qu'il lui échappât un seul mot ni une seule expression qui pût blesser le moins du monde, et presque toutes au contraire obligeantes. Ce que j'admirai encore fut l'effectif, mais toutefois assez peu perceptible changement de ton et de contenance en répondant sur les deux mariages ; son amour tendre pour la personne du roi, son affection hors des fers pour la France, la Joie d'en voir le trône s'assurer à sa fille, se peindre sur son visage et dans toute sa personne à mesure qu'il en parlait ; et lorsqu'il répondit sur l'autre mariage, la même expression s'y peignit atissi, mais de majesté, de dignité, de prince qui sait se vainère, qui le sent, qui le fait, et qui connaît dans toute son étendue le poids et le prix de tout ce qu'il veut bien'ac* corder. Je regretterai à jamais de n'avoir pu écrire surle-champ des réponses si singulières, et de n'en pouvoir donner ici qu'une idée si dissemblable à une si surprenante perfection.
Quand il eut fini^ je crus lui devoir un mot delouange
DE SAIM-SDiON. iH
m C8 dernier artiele , et un ooaveati remerçtment de M. le dae d'Orléans , comme son serviteur partieulier. An lien de ni*y répondre , le roi d'Espagne me fit rhonneur de me dire des ciioses obligeantes et du plai* sif qu'il avait que j'eusse été clioisi pour faire auprès de l(ii des fonctions qui lui étaient si agréables. Ensuite, m'éta&t découvert , je lui présentai les officiers des troupes du roi qui m'accompagnaient, et le roi d'Espagne se retira en m'honorant encore de quelques mots de boQté.
Je fus environné de nouveau par fout ce qui était là de plas considérable, avec force civilités, après quoi la plupart des grands et des gens de qualité allèrent chei la reine, tandis que quelques-uns d'eux tous demeurèrent à m'entretenir pour laisser écouler tout ce qui sortait, et se placer cbez la reine, où au bout de fort peu de temps nous fûmes aussi conduits comme nous l'avions été chez le roi. Arrivés dabs la pièce joignant cdie où l'audience se devait donner, on nous fit attendre que tout y fftt préparé.
Avant d'aller plus loin il faut expliquer que don Gaspard Giron ne me conduisit, allant chez la reine, que jusqu'au bout de l'appartement du roi, et qu'à l'entrée de celui de la reine il se retira et laissa sa fonction à un majordome de la reine. J'avais su que Magny, qui en était un, se trouvait justement en semaine, par conséqueot que c'était à lui à m*introduire. J*en avals parlé à Srimaldo et demandé qu'on en chargeât un autre. Nonseuiement je l'obtins, mais Magny, qui avait été nommé pour le voyage de Lerma, en fut rayé, et un autre majordome de la reine mis de ce voyage au lieu de lui, Qtais il reçut défense expresse de se trouver en aucun lieu où je serais, même au palais ; Grimaido me.le.dit lui-même. Soit que cette défense ait été étendue aux au-
lit tutfMtmiff
très Français réfogiéa poor l^ffalra de Gettaaiava «t da Bratagoe, on qu'ils l'aîaut crti sur Texonple de Magny, ils évitèrent tous et toujours ma rencontre, et presque toujours celle de tout ce qui était venu avec moi en Espagne.
Tout étant prêt, la porte s'ouvrit et nous fÙOdes appelés : la pièce de i*audience était le double de la petite galerie intérieure par laquelle on a vu que le jour de uia première révérence j'avais suivi leurs majetfés «alholiques chez les infants. Ce double était moins long mais aussi large que la galerieà laquelle elle était unie par de grandes arcades ouvertes, desquelles seules eette pièce tirait son jour. Nous arrivâmes par le c6té de l'appartement des infants, et la reine et sa suite étaient entrées par le sien au Ixrat opposé.
Le bas de cette pièce que nous trouvâmes d*al>ord en y entrant était obscur et plein de monde qui était arrêté par une barrière à sept ou huit pas en avant où l'obscurité s'éclaireissait. La porte de la pièce et celle de la barrière qui ne se tira que lorsque j'eu fus tout près, fit un défilé qui me laissa passer seul, en sorte que Je ne pus voir ensuite derrière moi. Au fond de cette pièce qni était fort longue, la reine était assise sur une espèce de trône, c'est*à-dire un fauteuil fort large, fort évasé, et fort orné; les pieds sur un carreau magnifique, d'une largeur et d'une hauteur extraordinaire, qui cachait, comme je le vis quand la reine en sortit, quelques marches assez basses. Le long de la muraille étaient les grands, rangés, appuyés et couverts. Vis-à-vis le long des arcades, des carreaux carrés, longs plus que larges, et médiocrement épais, de velours et de satin rouge oa de damas, tous également galonnés d'or tout autour, de la largeur de la main au plus, avec de grosses 1k>qp« pes d'or aux coins. Sur les carreaux de velours étaient
DE S4INT4»|fON. Itt
tes l#mmei des grands d'Esp^i^^, eti«» temiMa d« leçr^ fib ataéf «ur ceux d^ satin au d« daom, taiit«9 également assises sur leurs jambes et sur les tairas* Cette file de grands à la muraill«y et de dames sur œs ear«> reaux, vis-à-vis d'eux, tenait toute la longueur de la pièce^ laissant un peu de distance en approebant de la reioCj et une autre en approchant de la barrière par dû j'entrais.
Je m'arrêtai quelques moments dans la porte de cette barrière à considérer un spectacle si imposant, tandis que, par derrière moi, les ducs de Veragua et de liria^ le prince de Masseran et quelques autre» grands qui avaient voulu me faire Thonneur de m'aceompagner de«> puis Tappartement du roi, se glissèrent à la muraille^ à la suite des derniers placés. Le miyordome major da roine se trouva point à cette audience, parce que, ayael de drqlt la première place partout, il ne la veut paseédet au majordome major de la reine qui, chez elle, préteaé ravdr et en est en possession. Aussi était-il i te tète de9 grands à la muraille, y ayant une place vide entve lui et le grand d'Espagne qui était le plus près de lui^ comnqe vis-à-vis de lui, entre le carreau de la camarera œajor de la reine et le carreau le plus près d'elle. Le majordome major de la reine était placé là parce que le reiûe tenait tout le fond de cette pièce, ayant deux of« ficiers des gardes du corps un peu en arrière à c6té de son âmteniL Les dames de qualité étaient &Bk grand nombre debout derrière les carreaux des dames assises, et remplissaient le vide de chaque areade. Quelques gens de qualité s'étaient mis derrière elles, mais le gros de ceux-là se tînt contre les barrières, en dedans qui put, et en ddiors en foule.
Après avoir arrêté mes yeux quelques moments
tn MeNoniEs
oe beau spectacle fort [wré, je ni*avaiiçal lentement jusqu'an second carreau d'en bas , marchant au milieu de la largeur de la pièce, et là, je fis une profonde révérence. Je continuai à in'avancer de même jusqu'au milieu de la longueur qui restait, où je fis ma seconde révérence, me tournant un peu sur les carreaux en me baissant, passant les yeux dessus ce qui en était à portée, et je fis de même en me relevant vers les grands qui se découvrirent, comme les dames m'avaient fait une légère inclination du corps de dessus leurs carreaux. J'avançai ensuite jusqu'au pied du carreau de la reine où je fis ma troisième révérence, à laquelle seule la reine répondit par une inclination de corps fort marquée. Un instant après je dis « Madame, » et ce mot achevé je me couvris, et tout de suite me découvris sans avoir Atéma main de mon chapeau et ne me couvris plus. Les grands, depuis ma seconde révérence, étaient demeurés découverts et ne se couvrirent plus.
Mon discours roula sur les mêmes choses qu'avait fait celui que je venais de faire au roi, retranchant et ajustant à ce qui lui convenait, également ou différemment du roi d'Espagne. Elle était parée modestement, mais brillante d'admirables pierreries et avait une grâce et une majesté qui sentaient bien une grande reine. Elle fut surprise d'un si grand transport de joie qu'elle s'en laissa apercevoir embarrassée, et elle prit plaisir depuis à m'avouer son embarras ; elle ne laissa'pas dé me répondre en très-bons termes sur sa joie du mariage de l'Infante, sur son estime et son affection pour le roi et sa passion même pour lui, sur son amitié pour M. leduc d'Orléans, et son désir de voir sa fille heureuse en Es* pagne, surtout sur son désir et sa joie extrême de Tanion des couronnes, des pei:sonnes royales de la même
DE SAINT-SIMON. tn
mtifoii, de leur commune grandeur et de leurs Intérêts qui ne pouvaient jamais être que les mêmes, puis des marques de bonté pour moi.
Si cette audience eût été la première, sa réponse m'aurait charmé, tant elle était bien faite et accompagnée de toutes les grâces possibles et de majesté. Mais il faut avouer qu'avec beaucoup d'esprit, de tour naturel et de facilité de s*énoneer, elle ne put s'élever Jusqu'à la Justesse et la précision du roi, si diversement modulée sur chaque point, beaucoup moins jusqu'à ce ton suprême qui sentait la descendance directe d'un si grand nom* bre de rois, qui se proportionnait avec tant de naturelle majesté aux choses et aux personnes dont il fit plus entendre qu'il n'en dit dans sa réponse.
Quand elle eut achevé, je lui fis une profonde révé< rence et Je me retirai le plus diligemment que la décence me le permit pour gagner le dernier carreau de velours d'en bas et les parcourir promptement tous en ployant un peu le genou devant chacun et disant à la dame assise dessus : « A los pies a vuestra exoellentia, » ce qui suppose : je me mets aux pieds de votre excel-' lence, à quoi chacune sourit et rendit par une inelination de corps ; il faut être preste à cette espèce de course qui se fait, tandis que la reine se débarrasse de ce gros carreau qu'elle a sous les pieds, qu'elle se lève, qu'elle descend les marches de cette espèce de trône et qu'elle retourne dans son appartement par la porte de la galerie qui y donne, et qui n'est presque éloignée de ce trêne que de la demi-largeur de la pièce où il est, et de la largeur entière de la galerie, qui sont très-médiocres, et il faut avoir achevé le dernier carreau près de celui de la camarera major, qui se lève en même temps que la reine pour la suivre, à temps de trouver la reine à la porte de son appartement, mettre un genou à terre XXXV. •
tSâ • MÉHOlfieS
daratu alto, lui baiser la main qu'elle vous tend , et la remercier en cinq on six paroles» à quoi elle répond de même.
Je ne pus avoir sitAt expédié les carreaux, que Je vis la reine dans la porte de son appartement; elle m'avait déjà traité avec tant de bonté et de familiarité que je crus pouvoir user de quelque sorte de liberté dans ces moments d'une si grande Joie, tellement que je courus vers elle et lui criai que sa majesté se retirait bien vite; et, comme Je la vis s^arréter et se retourner, je lui dis que je ne voulais pas perdre un moment et un honneur si précieux ; elle se mit à rire, et moi, un genou à terre à lui baiser la main qu'elle me tendit dégantée et me parla fort obligeamment ; mon remerctment suivit et cela fit un entretien de quelques moments dans cette porte, ses dames en cercle autour qui arrivaient cependant.
La reine et quelques-unes de ses dames rentrées, Je fis plus posément, et avec plus de loisir, des compliments à celles qui, par leurs charges, allaient anssi rentrer chez la reine, qui étaient demeurées poor m'en faire; puis J'allai remplir le même devoir de galanterie auprès des principales des autres que je trouvai le plus sous ma main, puis à beaucoup de seigneurs qui m'environnèrent. J oubliais mal à propos qu'à la fin de Tau* dience Je présentai à la reine tous les officiers desT troupes du roi qui m'avaient suivi en Espagne.
Débarrassé peu à peu de tant de monde, et toujours avec les mêmes seigneurs susnommés, qui m'avaient fait l'honneur de vouloir m'accompagner de chez le roi cheï la reine, et qui, quoi que je pusse faire, voulurent absolument aller partout avec moi, nous allâmes chez le prince des Asturies où tout se passa sans aucune cérémonie : je fis une seule révérence au prince qui était
déGOQTert %t qui ne se couvrit point du tout. Ce fut mollis une audience qu'une conversation dans laquelle le prince n'oublia rien de tout ce qu'il convenait de dire^ et sans aucun embarras.
Le duc de Popoli, qui^ comme à ma première au« dience, m'était venu recevoir et conduire à l'entrée de l'appartement, fut plus embarrassé que lui. Il m'accabla de ses sentimeots de joie sur les mariages, et d'attachement pour le roi et pour M. le duc d'Orléans, et de compliments pour moi, avec force excuses sur ce que son esclavage chez le prince, ce fut .le terme dont il se ser* vit, ne lui avait pas encore pu permettre de venir me rendre ses devoirs. Je lui répondis avec toute sorte de politesse, mais avec peine, tant son affluence de protestations était continuelle, et me divertissant à part moi de son embarras.
L'introducteur des ambassadeurs nous conduisit après chez l'infante et chez les infants. Le dernier dormait, et suivant ce que Grimaido m'avait promis, l'infante dormait aussi. Je sortis du palais avec les mêmes hoo«neurs que j'y avais été reçu, les bataillons étant demeurés pour cela dans la place; et je trouvai chez moi don Gaspard Giron qui m'attendait en grande et illustre compagnie, et un magnifique repas. 11 s'en alla chez lui; on en verra bientôt la raison.
En arrivant chez moi, je fus averti que Maulevrier ne s'était point couvert aux audiences que nous venions d'avoir du roi et de la reine, dont je n'avais pu m'apercevoir parce qu'il s'était tenu, à toutes les deux, fort en arrière de moi. Il m'avait auparavant fait la question s'il ferait aussi la demande de l'infante, et comme je lui répondis que l'usage n'était pas que deux ambassadeurs fissent cette demande l'un après l'autre , je ne sais ce qu'il en conclut. Je trouvai la chose si étrange.
que Je m'en voulus assurer tant par les principaux de ceux qui m'y avaient suivi, que par les ducs de Yeragua et de Liria, le prince de Hasseran et quelques autres de ceux qui se trouvèrent chez moi pour dîner, avec qui déjà j'avais contracté le plus de familiarité, qui tous m'assurèrent l'avoir très-bien vu et remarqué, et que la surprise en avait été générale ; ils ajoutèrent même qu'il n'avait pas fait le plus léger semblant de se couvrir. Je lui en parlai dans la suite, n'ayant pu le faire alors, et le plus poliment qu'il me fut possible ; il me répondit froidement et tout court qu'il en était £lché, qu'il n'avait pas cru devoir se couvrir, qu'il se trouverait d'autres occasions de réparer ce manquement. Mettant pied à terre chez moi, il ne voulut pas monter dans mon appartement, où toute la grande compagnie m'attendait, et quoi que Je pusse faire, je ne pus jamais l'engager à dîner avec nous. Il me dit qu'il avait affaire chez lui, et qu'il serait exact à l'heure de revenir chez moi pour aller ensemble à la signature du contrat. Ce Alt une bêtise, mais voici une perfidie, et bien pourpensée et bien exécutée dans toutes ses circonstances.